Superman et sa clique (3) : Superman en force politique

Il y a les vraies histoires et il y a les fausses. Il y a le Superman solaire ; il y a son double, miroir au destin volontairement détourné. Premier grand cas de la réécriture : la transformation. Superman est repris avec son origine et son identité, seulement les auteurs ont dévié sa route, bifurcation symbolique dans le grand bordel des lignes narratives superhéroïques. Bifurcation si ponctuelle (un graphic novel, un story arc) qu’on sait d’avance qu’elle n’est pas vraie, qu’elle ne s’est pas vraiment déroulée. Paradoxalement, certains de ces jumeaux sont bien ancrés dans la réalité et dans l’Histoire politique américaine, bien plus que le modèle original, même. Malgré tout, on continue de croire plutôt à l’extra-terrestre original, celui qui vit dans une Metropolis totalement décontextualisée. Alors, les fausses fictions… Qu’ont-elles à dire sur le monde ?

Dans The Dark Knight Returns de Frank Miller (1986), Superman est peu ou prou le même, si ce n’est qu’il s’agit d’une version quelque peu futuriste plongée dans les affres de la Guerre Froide. Si Batman apparaît comme un freak fasciste et hors-la-loi, Superman, lui, est légitimé par son appartenance au gouvernement Reagan. Une appartenance soulignée à coups de planches significatives. La première, huit vignettes (deux séquences de quatre), joue sur les registres métaphoriques d’une image tant graphique que poétique et sur son pouvoir de suggestion. Le zoom avant y officie, permettant à un drapeau américain de se transformer en un S rouge sur fond jaune, celui-là même qui sert de logo à Superman.

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Superposée à elle, une conversation entre le président et le justicier à la Maison Blanche. Reagan y demande à Superman d’arrêter Batman. Ce dernier, jamais vraiment mentionné en tant que tel, n’est suggéré que par des périphrases (un « ami à vous[1] ») ou par une métaphore animalière qui, en plus de suggérer le caractère hors-la-loi de Batman, permet à Reagan de définir sa politique : « I like to think I learned everything I know about running this country on my ranch […] It’s all well and good… On a ranch, I mean… For the horses to be all different colors and sizes… long as they stay inside the fence[2] »

L’usage des italiques accentue la double signification des propos de Reagan, entre la métaphore sur la manière de gouverner un pays et la réalité de l’image, celle de contenir les chevaux dans l’enclos. Le rappel du ranch, dans la proposition « On a ranch, I mean », semble souligner que le discours invoque une comparaison ayant ses limites (le constat que les humains ne sont pas des chevaux), mais, par l’italique, que celle-ci a pourtant une efficience, une valeur de vérité dans la conception du pouvoir du président. L’enclos suggère la prégnance d’un cadre servant de limites idéologiques à la population américaine. La métaphore fait même écho au statut de la vignette de bande dessinée elle-même. Celles de la séquence qui se déroule alors, tout d’abord, dont les cases, très mesurées et régulières, servent le discours politique dans le cadre qu’il pose à Superman. Puis celles dédiées dans d’autres scènes aux écrans télévisuels qui font foi, par leur dimension modeste et équivalentes les unes aux autres, d’une conformité, d’un consensus réglementé… d’un enclos qui régule l’effervescence et la propagation d’idées.

Il y a donc une partie de DKR qui s’occupe de ça, de confronter deux modèles superhéroïques rivaux. D’un côté, Batman, danger idéologique, dont la première apparition est particulièrement significative.

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Le justicier y est pris sur le vif, par fragments, en train de capturer des malfaiteurs, dans une scène qui reprend tous les lieux communs de l’imaginaire gothique : nuit orageuse, indiscernabilité du héros devenu monstre, prédateur, effroi des criminels poursuivis… Le super-héros n’est présent que par le croquis de son ombre. Tache de Rorschach en puissance, Batman est tantôt une chauve-souris, tantôt une créature à griffe, il est tous les monstres, dès lors qu’il n’a pas encore été représenté dans sa totalité.

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Lorsqu’il apparaît, à l’occasion d’une pleine page, les figurants de la scène ont recours à différentes comparaisons qui suggèrent cette infinité du monstre Batman. Celui-ci est tour à tour « bête sauvage », « loup-garou », « monstre »[3]… Il a des crocs, des ailes, il peut voler. Pour finir, c’est un homme de quatre mètres. Ce caractère indescriptible et monstreux est aussi servi par la configuration de la planche. Une pleine page, consacrée dans sa majorité à la représentation du héros, dont les dimensions renforcent son gigantisme. À l’inverse, les trois vignettes qui se superposent à elle, par leur petitesse, offrent un contraste saisissant avec le reste de la page : reprenant la forme aux bords arrondis de l’écran télévisuel, elles sont dédiées à l’interview des figurants. Elles témoignent de l’impossibilité de définir la bête, de la capturer et de la recadrer au sein de la télévision. La monstruosité du héros brise la norme, non seulement de l’anatomie humaine (Batman est perçu comme un géant), mais aussi de l’idéologie, des consensus régnant dans la société et dont l’écran de télévision se fait la métaphore.

À l’inverse, de l’autre côté du rang politique, Superman perpétue cette norme et consacre un politiquement correct, illustré aussi bien dans la structure régulière des planches que par les symboles qui y sont en jeu. Le détournement de Superman dans cette bande dessinée fournit une relecture de l’hypotexte en exacerbant le patriotisme superhéroïque et sa perpétuation de l’idéologie dominante. L’assimilation du drapeau américain au logo de Superman se fait en un gros plan qui dessine en lui-même son caractère hyperbolique. Elle est soulignée par la métaphore de Reagan sur les chevaux, mais également par la façon dont il appelle le héros, « son », « good boy », et qui en forge l’instrumentalisation, sa filiation au pouvoir politique américain. Les réponses de Superman, « yes, sir », répétées à plusieurs reprises, font alors écho au vocabulaire du militaire, celui qui est à la solde, qui dépend du pouvoir politique.

Cette instrumentalisation est également visible dans une planche où le héros arrête un missile soviétique. Les deux motifs sont représentés dans le croquis de leur silhouette, les seules couleurs apparentes étant celles de leur symbole, le logo et la cape pour Superman et l’étoile rouge pour le missile. Cette mise en relief permet d’assimiler cet acte à une confrontation d’emblèmes de deux civilisations et insiste non pas sur le déroulement de la scène en elle-même, mais davantage sur son caractère symbolique. De plus, le traitement identique du missile et du héros forge leur parallélisme, le justicier étant perçu comme une arme, à l’égal de la bombe soviétique.

La série se conclut sur l’échec de ces deux modèles, détournés de leur objectif de combattre le crime par la façon dont ils ont conçu leur pouvoir : une croisade personnelle pour Batman et une instrumentalisation politique pour Superman. Les dernières pages de l’album consacrent la dérive du concept superhéroïque, l’impossibilité de rallier ces deux incarnations, car toutes deux sont devenues obsolètes, inadaptées, ainsi que le conclut Batman : « We could have changed the world… Now… Look at us… I’ve become… a political liability… And you… You’re a joke…[4] » La réflexion trouve ici un mouvement conclusif amer : les deux modèles peuvent bien se confronter, grand bien leur fasse. C’est cette opposition même qui n’a plus de sens.

Loin, donc, de l’image grand-public du super-héros. Peut-être pour les besoins du cahier des charges, Superman doit plaire à tous les publics. D’où l’absence d’un discours politique de front. A l’inverse, les histoires que l’on sait fausses, elles, peuvent se permettre ce genre de détour. Et si DKR s’occupe de l’avenir de Superman (et donc potentiellement réalisable), l’exemple suivant, montre que, via une version parallèle du héros, il est possible de construire une fiction ostensiblement factice qui a pourtant son efficience sur le réel.


[1] « I’m worried… about a friend of yours. »/MILLER, Frank, JANSON, Klaus, VARLEY, Lynn, Batman : The Dark Knight Returns, New York, DC Comics, 1986, novembre.

[2] « Fils, j’aime à penser que j’ai tout appris sur la façon de gouverner ce pays dans mon ranch… Je sais que ça fait cliché, mais j’aime à le penser… Et, eh bien, c’est bel et bon… dans un ranch, s’entend… Que les chevaux soient de toutes les couleurs et de toutes les tailles… tant qu’ils restent dans l’enclos… »/Ibid

[3] « …Wild animal. Growls. Snarls. Werewolf. Surely… Monster ! »/Ibid

[4] « Nous aurions pu changer le monde… A présent… Regarde-nous… Je suis devenu… Un danger politique… Et toi… Une caricature… »/Ibid

4 réponses à “Superman et sa clique (3) : Superman en force politique

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