Superman et sa clique (5) : Supreme l’ostentatoire

L’imitation, donc. Cette fois, la fiction n’est pas mensongère : elle ne reprend pas Superman pour le détourner de son (droit) chemin. Non, dans ces cas-là, les auteurs créent de nouveaux personnages, mais dont la structure est tellement proche du héros originel qu’on croirait presque à du plagiat en bonne et due forme. Et pourtant…

Supreme, reprise par Alan Moore en 1996, est l’exemple le plus représentatif du phénomène. L’intrigue de cette série repose sur la quête d’un super-héros amnésique, Supreme, qui, au fil de ses aventures, recouvre progressivement la mémoire à mesure que son univers fictionnel se reconstruit autour de lui. Dans leur article intitulé « Alan Moore le gentleman de Northampton », Jennequin et Pennaud apportent la théorie selon laquelle « ce personnage [Supreme] est un décalquage à peine déguisé de Superman, l’idée étant sans doute de l’utiliser pour raconter toutes les histoires que l’original ne pouvait pas vivre, pour des raisons éditoriales et commerciales.[1] »

Cette interprétation a l’avantage de souligner effectivement le parallèle qui existe entre Supreme et son hypotexte (et qui existait déjà avant l’arrivée du scénariste). Alan Moore y reprend les nombreux éléments qui composent l’histoire de Superman. Les surnoms des deux personnages, Supreme et Superman, sont tout d’abord similaires, tant dans leur signification que dans leur sonorité. Leurs origines sont construites à partir de mêmes motifs : un enfant adopté est investi de pouvoirs surnaturels et est allergique à une pierre, la Kryptonite dans Superman et le Supremium dans Supreme, qui lui retire toutes ses capacités. Leurs origines diffèrent en cela que Superman est explicitement un extra-terrestre tandis que la provenance de Supreme reste mystérieuse.

Les protagonistes secondaires qui parsèment l’intrigue sont également semblables. Les personnages féminins, Judy Jordan et Diana Dane, ont des rôles identiques à ceux des deux héroïnes de Superman, puisque la première, à l’instar de Lana Lang, est l’amour de jeunesse du héros tandis que la seconde, comme Loïs Lane, est sa collègue et sa nouvelle passion. L’onomastie des personnages révèle une même base de construction puisque les initiales de leur nom sont composées des mêmes lettres. De plus, le terme « Dane » est proche de « Lane », accentuant le parallèle entre ces deux figures. Le principal ennemi de Supreme est une reproduction de celui de Superman. Leurs noms, Darius Dax pour le premier et Lex Luthor pour le second, sont également similaires, se faisant notamment écho à travers la récurrence d’un terme monosyllabique se terminant par un -x, « Lex » ou « Dax ».

Les deux super-héros ont de plus un chien identique comme allié, à la fourrure blanche et habillé d’une cape rouge. Enfin, le personnage d’Ethan Crane (Supreme en civil) utilise les mêmes ressorts que Superman pour camoufler son identité puisqu’il se cache avec des lunettes, son vrai visage étant celui qu’il expose lorsqu’il est déguisé en super-héros.

Cependant, l’idée selon laquelle Alan Moore a repris cette série uniquement pour exploiter des aventures de Superman impossibles à raconter pour des motifs pragmatiques pose problème. Présenter l’imitation comme la cause d’une simple restriction, c’est en effet nier le processus dynamique qu’elle induit au sein de l’œuvre. Car c’est dans l’évidente accumulation de motifs repris de l’univers de Superman que réside toute l’originalité de Supreme. Parfois même, c’est dans la fugacité d’un détail que se révèle l’ampleur de cette imitation. Ainsi, une des vignettes de Supreme est une reproduction exacte de la couverture du magazine où apparaît Superman pour la première fois, si ce n’est que, par jeu de miroir, elle est inversée par rapport à son modèle. Or, dans la narration, cette représentation intervient dans un récit enchâssé où s’accumulent les vignettes, rendant sa présence fugitive, comme pour mieux souligner la valeur paradoxalement significative de son détail : par la présence de ce dernier, la relation d’imitation n’est pas seulement présente, elle est signalée. Cette cumulation permet de la sorte d’ériger Supreme non pas comme un avatar substitutif de Superman mais bien comme une reconstruction hypertextuelle spécifique.

supreme-supermanaction-comics-1-superman

Cet emballage typiquement méta s’accompagne de tout un panel de stratégies réflexives qui renvoient à l’écriture comme pratique, au comic book comme construction. En effet, une des seules différences avec Superman est qu’Ethan Crane, dans la vie civile, est dessinateur de comics.

La figure de créateur dans le comic de super-héros…

Y a beaucoup à dire sur ce sujet. Contentons-nous pour l’instant de quelques scènes qui nous rappellent (nous démontrent, plutôt) que Supreme n’est qu’une fiction (une fausse fiction, du coup, si elle nous fait sortir de l’histoire qu’elle raconte ?).

Plusieurs extraits mettent en scène notre héros au sein de sa maison d’édition, en compagnie de divers scénaristes (Diana Dane ou Bill Friday). Le phénomène crée même un effet de réel puisque plusieurs auteurs existants vraiment sont mentionnés :

Diana Dane : « How can you work with that guy ? Are all british writers like that, or just the one I met ? »

Ethan Crane (Supreme) : « I met Neil Gaiman once. He seemed stressed. Mind you, i twas at San Diego » [2]

Jeu de bascule entre fiction et réalité, la représentation du créateur va jusqu’à entraîner la mise en image de tout un contexte pragmatique lié à l’industrie du comic book, entre la promotion des œuvres lors de convention et les confrontations avec des éditeurs. Ethan Crane et Diana Dane collaborent par exemple sur une série baptisée Omniman. Par ce biais, la fin de la série est l’occasion de revenir, par effet de boucle, sur les débuts de sa relance par Alan Moore, puisque Diana Dane présente à son éditeur le projet similaire de réécrire les origines d’Omniman :

Diana Dane : Listen Carl, we wanted to talk to you anyway. Me and Ethan have put together some pages of that Omniman issue I suggested.

Carl [l’éditeur] : Ooh, the one you mentioned about the world of revised Omnimen ? That sounded cool. What do you have ?

Ethan Crane : Uh, well, I did a dummy cover, and Diana came up with some copy…

Il lui présente le croquis.

Carl : Oh… I get it ! This is like the cover of Omniman number one, from the forties !  And this sort of retro text… Maybe we could get Albert over at Comicraft to do it ? [3]

Ce dialogue souligne de plus les différentes étapes de la réalisation d’un comic book, de l’ébauche d’un script, de crayonnés, jusqu’à la présentation d’un projet à l’éditeur. L’évocation de la société de lettrage « Comicraft », par effet de réel, renforce ce processus.

Et quel rapport avec Superman, alors ?

Celui-ci : nous montrer tous les ressorts de l’industrie de comic book répond au même objectif qu’afficher ostentatoirement une copie conforme de Superman. Nous rappeler que tout ceci n’est qu’imitation et fiction. Nous rappeler que c’est comme ça que ça se passe dans le genre superhéroïque : imiter, s’influencer, plagier. Seulement, certains, comme Alan Moore, le font avec jeu et malice… puisqu’ils ont la bienséance de nous le signaler à coups de récits ludiques. Ici, point de transformation de fond : l’origine et la vie de Supreme sont quasiment identiques à celles de Superman. Non, ce qu’on nous (dé)montre ici est plutôt affaire de style. Car la fonction du pastiche Supreme, c’est ça : « imiter la lettre. [4] »

Et pour être sûr, voici quelques exemples de flashbacks consacrés au héros qui reprennent le style de l’époque à laquelle se déroule le souvenir. C’est donc le graphisme des cases, l’agencement des planches qu’on veut nous afficher ici, voire même la couleur jaunâtre des pages qui évoque la vieillesse de ces (fausses) revues. Une histoire esthétique de la bande dessinée, en somme.

Ce diaporama nécessite JavaScript.



[1] JENNEQUIN, Jean-Paul, PENEAUD, François, « Alan Moore le gentleman de Northampton », L’hypothèse du lézard, Lyon, Les Moutons électriques éditeurs, 2005, p.109.

[2] « Comment peux-tu travailler avec ce type ? Tous les scénaristes anglais sont comme ça ? »/ « J’ai vu une fois Neil Gaiman. Il avait l’air stressé… Mais c’était à San Diego ! » (Traducteur non mentionné)/MOORE, Alan, BENNETT, Joe, JURGENS, Dan, et al., Supreme : The new Adventures n°43, Maximum Press, 1996, octobre.

[3] « Bon. Carl, on voulait justement te parler. Ethan et moi, on a commencé les pages de l’épisode d’Omniman que j’avais proposé. »/ « Celui avec le monde d’Omnimen révisés, ça avait l’air cool. Ouais, faites voir ? »/« J’ai un crayonné de couverture et Diana a un script. »/« Oh ! Je vois ! Comme la couverture d’Omniman 1, dans les années 40 ! Pour ce genre de texte rétro, je vais appeler Albert, de chez Comicraft. » (Trad. Alex Nikolavitch)/MOORE, Alan, CHURCHILL, Ian, Supreme: The Return n°5, Awesome Comics, 2000, mai.

[4] GENETTE (1982 : 102)

9 réponses à “Superman et sa clique (5) : Supreme l’ostentatoire

  1. Pingback: Superman et sa clique (6) : l’allusion, entre absence et présence | Le super-héros et ses doubles·

  2. Pingback: Univers superhéroïques (5-2) : Alan Moore et le label « ABC Comics  | «Le super-héros et ses doubles·

  3. Pingback: Jenny Sparks : miroir d’un siècle | Le super-héros et ses doubles·

  4. Pingback: Superman et sa clique (4) : Superman en rouge | Le super-héros et ses doubles·

  5. Pingback: La chute des super-héros (2) : Les funérailles de Batman | Le super-héros et ses doubles·

  6. Pingback: La chute des super-héros (3) : Ce qu’on fait avant la mort dans All Star Superman | Le super-héros et ses doubles·

  7. Pingback: Bande dessinée et pornographie : la vérité de Melinda Gebbie | Le super-héros et ses doubles·

  8. Pingback: Sentry : héroïsme et contrefaçon | Le super-héros et ses doubles·

  9. Pingback: All New X-Men chez « Marvel Now » – L’évolution, c’est maintenant | Le super-héros et ses doubles·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s