Superman et sa clique (6) : l’allusion, entre absence et présence

Le détail d’une vignette de Supreme où se cache la couverture du premier numéro d’Action Comics (Superman) me fait penser à un autre type de pastiche, plus discret, mais en même temps paradoxalement aussi présent.

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Une image en particulier saute aux yeux pour cette raison. Une pleine page, issue du premier épisode de Planetary (1999), qui voit l’apparition d’une équipe de super-héros inconnus. Les personnages ont peu d’importance dans l’intrigue, n’y demeurant que le temps de quelques vignettes : à peine ont-ils surgi qu’ils sont déjà tués par le héros de l’histoire. La pleine page ayant seulement valeur de détail, elle est par nature paradoxale : pourquoi les auteurs de cette série ont-ils choisi de mettre en porte-à-faux l’économie du comic book (un fascicule contient traditionnellement 24 pages) en accordant autant d’importance à une apparition si fugitive, à des figurants ?

Après une minutieuse observation, le lecteur s’apercevra que les super-héros représentés, bien qu’inconnus, font appel à quelques souvenirs de lecture. Par exemple, la femme, seule représentante du genre féminin, arbore un costume, un bouclier et des bracelets qui ne sont pas sans rappeler la tenue d’une amazone que l’on prête plus volontiers à une autre superhéroïne, également seule femme de son équipe : Wonder Woman.

De même, l’homme habillé de blanc et de rouge se tenant à ses côtés serait anodin s’il n’arborait pas une cape gonflée par le vent qui à elle seule annonce la présence implicite d’un autre super-héros connu pour ce même attribut : Superman. Car c’est bien par la voie du costume et de ses détails révélateurs que chacun des représentants de cette équipe semble évoquer un autre groupe, celui-ci bien connu du grand public, la Justice League of America (ou JLA). A l’instar de la cape rouge ou du maillot de la femme, les cornes du personnage vêtu d’un sombre costume violet semblent empruntées au personnage de Batman, au même titre que sa cape élimée. Les autres personnages, moins célèbres, seront également identifiables, par leurs détails, à d’autres membres de la JLA : Flash, Green Lantern, Martian Manhunter…

En une seule pleine page, ces figurants deviennent porteurs de la mémoire d’un genre : ils sont imitations, variations, références. Et c’est par l’importance qui leur est accordée que le détail de leur présence surgit et efface sa nature secondaire pour révéler une autre histoire, superposée à l’intrigue principale de Planetary. Barthes, dans un ouvrage sur la photographie, décrit très bien ce phénomène qu’il appelle, pour l’occasion, le punctum :

« Dans cet espace très habituellement unaire, parfois […] un « détail » m’attire. Je sens que sa seule présence change ma lecture, que c’est une nouvelle photo que je regarde, marquée à mes yeux d’une valeur supérieure. Ce « détail » est le punctum (ce qui me point). » (La chambre claire, 1980, p.71)

Warren Ellis est un spécialiste de ces images investies, par ces références, d’un double niveau de lecture. Celles-ci se glissent dans ses œuvres de multiples manières, discrètes et manifestes tout à la fois. Elles tissent à elles seules une histoire double, un méta-langage distinct du langage traditionnel de la bande dessinée : « Le langage-objet, c’est la matière même qui est soumise à l’investigation logique ; le méta-langage, c’est le langage, forcément artificiel, dans lequel on mène cette investigation.[1] » Le méta-langage, c’est le langage à propos d’un autre langage (ici, le comic de super-héros). C’est le langage de tout discours théoriques et critiques. C’est le langage de ce blog. C’est le langage de la métafiction : théories, critiques, relectures sont prises dans le filet de la fiction et deviennent des manifestations imaginaires. La fiction se regarde elle-même et devient son propre objet critique.

Cette pratique, on la retrouve dans le registre de l’allusion, définie par Genette comme « un énoncé dont la pleine intelligence suppose la perception d’un rapport entre lui et un autre auquel renvoie nécessairement telle ou telle de ses inflexions.[2] » A l’inverse de la copie conforme Supreme ou des détournements supermaniens (Red Son, DKR), l’allusion, comme l’indique Genette, est plus discrète :  l’idée de perception y renvoie à son caractère implicite et sous-entendu. Exemple avec une autre série scénarisée par Warren Ellis, The Authority (1999). L’équipe éponyme y comprend en effet deux individus particuliers, Apollo et Midnighter, qui affichent respectivement à des degrés divers certaines propriétés de Superman et Batman.

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Ces deux super-héros renvoient à une même symbolique cosmogonique, sous-tendue par la nature de leur surnom. Le nom « Apollo », par exemple, évoque l’image du dieu solaire éponyme tandis que « Midnighter » fait intervenir le sème de la nuit (« night »), permettant de présenter les deux personnages comme les allégories respectives du jour et de la nuit. Cette configuration touche également la nature de leurs pouvoirs, puisque Apollo tire ses facultés du Soleil, à l’inverse de Midnighter qui opère dans la pénombre et dont la puissance se révèle dans la peur qu’il inspire à ses ennemis : « I’m what soldiers dream of growing into. I’m what children see when they first imagine what death is like.[3] »

Or, ces caractéristiques, ce sont aussi celles des deux super-héros iconiques : la binarité qui confronte les motifs du jour et de la nuit est en effet régulièrement utilisée, telle une métaphore filée, pour décrire la rivalité qui unit Superman à Batman. Ici, la relation est transformée, puisque Midnighter et Apollo sont en couple, baptisé par Jenny Sparks, chef de l’équipe, de « dynamique duo », appellation utilisée par DC Comics pour présenter les aventures de Batman et Robin.

Forme de parodie, certes, mais pas que. Un couple homosexuel calqué sur Superman et Batman a quelque chose de fun, mais en même temps, il a permis de développer des thématiques inédites dans le genre, en particulier lorsque Mark Millar reprendra la série (2000). Un premier baiser entre deux hommes, une adoption… Aujourd’hui, on attribue aux séries TV le mérite d’avoir modernisé le modèle familial en exploitant des sentiers jugés autrefois détournés. Pourtant, avant même l’adoption dans Six Feet Under, avant même A Modern Family, il y avait Apollo et Midnighter, parodie homosexuelle devenue sérieuse : deux super-héros aux embrassades discrètes, cachés dans la foule des cases, mais là, pourtant (on a plus développé le sujet de l’homosexualité chez les justiciers ici).

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La référence : à la fois présence et absence du modèle originel. Ainsi, Apollo, s’il s’inspire de Superman, n’est pas une copie conforme comme Supreme (pas le même costume, pas la même vie). La similitude est plus floue, Apollo est un pastiche trouble.

L’allusion, c’est donc ça : une forme élégante de discrétion… Quelque chose qui nous invite à comprendre comment l’implicite peut être représenté en bande dessinée. Un ensemble de détails dont la distorsion envahit de son silence (éloquent) l’espace de la page. L’allusion a quelque chose de soudain, d’inattendu : glissée dans la successivité des vignettes ou, au contraire, révélée dans un instantané qui arrête la lecture, elle raconte alors une autre histoire, superposée aux aventures des justiciers. Le détail de sa présence est lié à l’espace même de la page ; il réside dans l’invasion et l’amplitude. Cf. Barthes, La chambre claire : le détail devient punctum, « lorsque, paradoxe, tout en restant un « détail », il emplit toute la photographie.[4] »


[1] BARTHES, Roland, « Littérature et méta-langage », Essais critiques, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1964, p.110

[2] GENETTE (1982: 8)

[3] « Je suis le rêve des soldats. Je suis ce que voient les enfants quand ils imaginent la mort. » (Trad. Stéphane Deschamps)/ELLIS, Warren, HITCH, Bryan, The Authority n°2, New York, DC Comics, Wildstorm, 1999, juin.

[4] BARTHES, Roland, La chambre claire, Paris, Cahiers du cinéma/Gallimard/Seuil, 1980, p.77

2 réponses à “Superman et sa clique (6) : l’allusion, entre absence et présence

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