Batman Returns : un carnaval des animaux

Qu’ont à voir un aquarium et Batman Returns de Tim Burton (1992)? A vue de nez, pas grand-chose, et pourtant…

Au départ, une musique entêtante, à la fois mystérieuse et intrigante. Utilisée maintes et maintes fois pour exprimer l’entrée dans un univers mystérieux, fantastique (cinématographique ?). Le carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns. Une féérie soulignée notamment par le recours à un étrange instrument : l’harmonica de verre.

Maintenant, une seconde séquence : quelques notes qui accompagnent un générique analysé en abondance.

On y retrouve au début quelque chose de cet air étrange et lancinant du Carnaval des animaux (au moins une influence, concédez-le moi). Sans harmonica, peut-être, mais avec des clochettes et un chœur féminin qui évoquent ce même aspect féérique. Seulement, cette fois, la ménagerie est captée dans sa version glauque. Bienvenue dans la faune batmanienne, territoire macabre investi par le célèbre Tim Burton.

Ce générique résume à lui seul les tendances du film. Le Pingouin, Moïse déformé, suit dans son couffin le cours d’une descente aux Enfers. Les égouts de Gotham sont le nouvel espace interstellaire vers lequel Jor-El propulsa à une autre époque son bébé Superman. Mais lui le faisait dans l’espoir de sauver sa descendance. Bien au contraire, les parents du Pingouin veulent se débarrasser de leur progéniture. Version négative de l’enfance, Tim Burton installe la figure superhéroïque non plus dans le merveilleux de la science-fiction, mais dans l’étrangeté originelle du conte de fée, celui qui voit la forêt muter en un lieu horrifique où meurent les enfants perdus. D’ailleurs, le réalisateur s’occupera pour le reste du film de la résurrection de ces figures fantomatiques. Quelques 33 ans après, le Moïse Pingouin devient un double christique et, sorti tout droit du monde souterrain, revient faire sa danse parmi les vivants. L’autre méchante, Catwoman, fait le même parcours : tuée par son patron, Max Shreck, elle revient de la mort grâce à la bonne volonté de chats inquiétants. Quant à Batman, et bien, s’il n’est pas encore mort, il n’est que la mort, ne devant son existence qu’au meurtre traumatique de ses parents. Si Superman s’envole, solaire, pour retrouver sa condition originelle, il semblerait que chez Batman, la retrouvaille se fasse par l’enfouissement, dans le cercle mortuaire du souvenir de l’horreur.

A partir de là, le super-héros n’est plus vraiment humain et la part animale prend le dessus, mariant l’enfance primitive à l’entre-deux mortifère. Et d’ailleurs, si le Pingouin est assimilé au Christ, il a aussi quelque chose de Mowgli – un enfant animal, élevé parmi les freaks, qui retourne à la civilisation.

Chat, chauve-souris, chien, pingouin… Batman Returns est l’histoire de quatre figures archétypales dont on va suivre les détours dans les rues de Gotham. Pas vraiment vivants, donc, ni vraiment humains, ces personnages comblent le vide par leur animalité et se constituent en un nouveau carnaval. Une danse qui retrouve le ludisme superhéroïque originel, dans les travers de ce « vrai film d’enfant à interdire aux enfants. » (Antoine De Baecque, Tim Burton, 2005, p.82) L’entre-deux toujours… Et d’ailleurs Batman Returns est un film de super-héros qui n’en est pas vraiment un. Très peu de scènes d’action, par exemple, et point vraiment de spectacle.

Dès son affiche, le long-métrage annonce son projet de privilégier l’art du portrait à l’aventure. Les visages des personnages principaux s’y superposent, exposant à des degrés divers leur rapport à leur animal-totem, et annoncent d’emblée la particularité du film : celle de suivre des visages, puis de les confronter les uns aux autres.

Batman Returns : une histoire de portraits, de trajets et de croisements. A partir de là, la caméra privilégie le destin des quatre personnages animaliers (Max Shreck est assimilé au chien : il en conserve un exemplaire empaillé dans son bureau) et s’attache à leur parcours en solitaire. Dans cette perspective, leurs rencontres semblent même le produit du hasard. La première confrontation entre les trois personnages de l’affiche a lieu par exemple environ une heure après le début du film et s’assimile plus à une coïncidence qu’à une rencontre provoquée par l’un d’eux. Relativement tardive pour un film dit d’action, elle témoigne de la manière dont les personnages sont de préférence filmés dans leur solitude. De cette manière, Batman Returns rappelle le documentaire animalier puisqu’il met l’accent sur les comportements et les modes de vie des animaux.

Les confrontations dessinent un rapport entre proie et prédateur symbolisé également par les animaux emblématiques des personnages. Ces derniers évoquent les grandes figures cartoonesques, marquées par leur rivalité, dont le film s’inspire en grande partie. La course-poursuite extrêmement simplifiée qui caractérise le cartoon y est en effet exploitée pour dessiner un certain type de rapport de force : le chien tue le chat, le chat poursuit l’oiseau et la souris, le chat se venge du chien…

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Point vraiment de scénario dans Batman Returns, tout est affaire de figures. Finalement, on n’est pas vraiment dans une fiction ici, mais plutôt dans un documentaire où la seule orchestration narrative serait produite par le hasard des rencontres. La caméra y suit son cours, privilégiant les scènes où les personnages hybrides sont montrés dans leurs habitats naturels : égouts peuplés d’oiseaux gémellaires pour le Pingouin, la Batcave, l’appartement de Selina Kyle. Il en est de même pour leur façon de se nourrir, à l’occasion de scènes où les attitudes des personnages sont exagérément animales : ainsi du Pingouin lorsqu’il dévore un poisson, soumis à un envie incontrôlable.

Tim Burton, en reprenant les codes du documentaire animalier, forge là un blockbuster détourné où l’action ne prévaut plus, supplantée par la focalisation sur le parcours des personnages. Du point de vue de la réalisation, cet emprunt semble suggérer qu’il s’agit davantage ici de suivre les personnages plutôt que de les conduire et de les diriger.

Mais le documentaire, c’est aussi ça : un genre didactique qui tend à montrer le réel et non plus la fiction. D’où le paradoxe de cette adaptation superhéroïque, celui de filmer la réalité du spectacle et de souligner l’artificialité de l’univers pourtant très esthétique et maîtrisé de Burton. Le recours à la figure animalière est le point d’orgue de ce paradoxe puisqu’à travers le documentaire animalier, il se dessine l’idée de filmer la réalité de l’acteur lui-même, l’envers du décor cinématographique.

En effet, les personnages dont il s’agit de suivre le parcours apparaissent tous grimés ou masqués. Dès lors, ce qu’ils donnent à voir, c’est la façon dont ils imitent l’animal. Ainsi de Catwoman, dans la scène où elle se lave à la manière du chat, passant son bras humidifié sur le devant de son crâne. La scène a alors quelque chose d’exagéré et signale par là son caractère ludique, le jeu du personnage devenu acteur de son propre rôle. De même pour le plan où le Pingouin apparaît pour la première fois. Sa silhouette, prise de dos, suggère l’importance de son jeu d’imitation : voûté, vêtu d’une cape noire qui contraste avec la blancheur de son teint, il adopte alors l’attitude et la bichromie caractéristiques de son animal totémique. Le Pingouin, montré au milieu de pingouins, est immédiatement soumis à une comparaison entre lui et l’animal, orientant le regard vers la façon dont il investit son rôle animalier.

Cette mise en abyme de l’acteur où le personnage enfile un costume et joue un autre rôle produit une nouvelle sensation d’étrangeté : filmer l’imitation revient à filmer le spectacle dans son envers pragmatique. Ainsi, la première apparition de Batman succède à un plan sur Bruce Wayne sur lequel est projeté le Batsignal, celui-ci s’assimilant alors à un projecteur de cinéma – le spectacle peut commencer, à l’acteur d’entrer en scène. Enfin, autre exemple : la scène magistrale où Selina, reconvertie en costumière zombie, confectionne son futur déguisement.

La dualité humain/animal permet de montrer la dualité acteur/rôle, et fait même intervenir de temps à autres d’autres métiers du monde cinématographique. Ce jeu de mise en abyme trouve son point d’orgue dans la scène où Catwoman rend visite au Pingouin pour lui faire part de ses plans. Cette dernière est lourde en tension et provocation, deux figures rivales du cartoon étant rassemblées pour faire alliance. Catwoman va pousser sa défiance en avalant l’oiseau du Pingouin : le passage, à caractère sexuel, est également intéressant pour sa réalisation technique. Il ne s’agit pas ici d’un effet spécial : l’actrice a réellement tenu un oiseau dans sa bouche. Par cette scène, l’intention de filmer la réalité d’un spectacle dépourvu d’effets spéciaux : c’est ici l’animalité de l’actrice qui est convoquée pour servir le jeu d’une Selina Kyle jouant elle-même à Catwoman.

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Batman Returns, c’est donc le paradoxe d’un monde en carton-pâte qui pourtant donne à voir ses processus de fabrication. C’est l’idée du grand spectacle dirigé non plus vers l’action, mais vers le fait de filmer l’acteur et l’artificialité du film à grand succès. Et la figure masquée du super-héros est idéale dans ce registre – théâtrale par excellence, c’est elle, par son seul costume, qui permet d’envisager cet univers méta-filmique, ce « masque qui se montre du doigt. » (Barthes, Essais critiques, 1964, p.111)

2 réponses à “Batman Returns : un carnaval des animaux

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