La foi dans les Thor

 

ThorDesmond

J’ai toujours eu un doute sur Thor.

Jamais vraiment compris ce qu’un dieu nordique fichait dans le panel superhéroïque. Pour moi, un héros mythologique n’a rien à voir chez les super-héros, raison pour laquelle je n’ai pas pris le temps de lire ses aventures – à part pour Ultimates, on y reviendra. Jamais vraiment séduit, donc, et de surcroît, Thor a le malheur de me renvoyer à ma propre mauvaise foi. Car si j’avais le sentiment qu’il n’était pas un super-héros, j’étais incapable d’expliquer pourquoi, ce qui, pour un chercheur sur les super-héros, la fout mal. En fait, Thor me pose problème car, par sa seule présence, il pose une question fondamentale au genre : qu’est-ce qui distingue le super-héros du héros mythologique et, plus largement, pourquoi le super-héros est super et pas les autres ?

Partant de ces a priori, l’adaptation cinématographique de Kenneth Branagh (2011) ne me disait rien qui vaille, ce qu’avait tendance à me confirmer les plutôt mauvaises critiques du film. Mythologie nordique, Shakespeare, super-héros, fucking 3D, mouais… Malgré tout, j’y suis allé et, mieux encore, j’ai aimé. Et j’ai compris, via la relecture du film, pourquoi Thor était un super-héros. Et si je ne peux toujours pas vraiment définir exactement cette figure, quelque chose dans cette réécriture m’a fait avancer.

Ce qui m’a plu dans Thor, c’est les Thor. Le film commence par un long prologue où le jeune prodige, amené à succéder à son père sur le trône, commet par fierté des erreurs irréparables qui provoquent un conflit entre son royaume, Asgard, et un autre, peuplé de monstres réfrigérants. Le père, majestueux Anthony Hopkins, décide d’apprendre l’humilité à son fils  et le bannit sur Terre en le privant de tous ces pouvoirs. Ces trente premières minutes plantent un décor très plombant, saturé d’effets 3D où se mêlent décors fantasy et science-fiction, théâtre d’intrigues de cour, de quête de pouvoir et de secrets de famille. On est alors dans le premier degré par excellence, dans la fiction d’évasion qui évoque Le seigneur des anneaux et autres Game of Thrones.

Et puis, au bout d’une demi-heure, une fois que Thor est arrivé sur Terre, un second film se déploie, une curieuse mise en abyme qui va se charger de parodier l’intrigue principale. Car le héros, figure mythologique, atterrit dans une époque marquée quand même par un sacré scepticisme. Pour preuve, il tombe d’emblée sur la rationalité de scientifiques peu enclins, au départ, à croire à toutes ces fumisteries. Une Terre bien terre-à-terre, en somme : les paysages telluriques et désertiques, omniprésents, sont là pour nous le rappeler.

C’est à partir de là que Thor se dédouble et devient un super-héros. Parce que pour être super-héros, il faut être double. Revêtir masque, costume, nom de code, se distinguer de son identité civile. La subtilité dans ce film, c’est que l’alter-ego n’est en aucun cas choisi par notre héros ; il est façonné par le regard des autres, par l’époque même de la désillusion et de l’absence de foi dans la mythologie. Sur Terre, le héros devient un S.D.F. charismatique mais un peu idiot, au langage décalé, inadapté au monde. Mieux encore, notre planète se révèle bien plus dangereuse pour lui que le monde sauvage qu’il vient de quitter : combien de fois se fait-il renverser par une voiture ou assommer par des sédatifs, pour la plus grande joie du public ? Car tout ceci est fait avec beaucoup d’humour, la performance de l’acteur Chris Hemsworth trouvant son charme dans cette aptitude à assumer à tour de rôle un héroïsme  primaire et son décalage humoristique. Thor, c’est ça : un film qui contient sa propre parodie. Autoréflexif par excellence, c’est un film qui se fout de sa propre gueule.

Cette Terre du XXIe siècle est donc marquée par le scepticisme. On n’y croit plus aux dieux qui sont alors devenus légendes et fictions, comme nous le montrent les plans réguliers sur des recueils mythologiques que feuillètent, sourire en coin, les autres héros de l’histoire  – stratagème qui m’évoque ces propos de Thomas Pavel : « Lorsqu’un système mythologique perd graduellement de son influence sur une société, les anciens dieux et déesses se métamorphosent en personnages de fiction » (Univers de la fiction,  1988, p.55).

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Peut-être inconsciemment, le film évoque des images post-11 septembre dans lesquelles Superman, perdant de sa superbe, rappelait sa fictionnalité, son incapacité à agir sur le monde réel : « I can defy the laws of gravity. I can ignore the principles of physics… [ …] But unfortunately… the one thing I can not do… is break from the fictional pages where I live and breathe… become real during times of crisis. »[1]

A l’inverse par exemple des Batman de Nolan où le traumatisme de ces événements se fait oppressant, le monde dans lequel agit Thor, s’il est en proie à la désillusion, est aussi tout à fait prêt à se laisser emporter par un peu de légèreté. En témoignent les sourires de midinettes que lui renvoient les trois scientifiques lorsque le héros leur fait un salut majestueux – pas un sourire moqueur, non, mais celui d’individus sceptiques se prenant au jeu des charmes divins.  En témoigne aussi la foire organisée par la foule pour récupérer le marteau divin, dans une réécriture burlesque de la légende d’Excalibur. Et point magistral du film, une scène où le Dr Selvig, ivre mort, avoue à demi-mot à Thor son désir secret d’adhérer au délire mythologique : « Je crois toujours pas que c’est vous, le dieu du tonnerre. Mais vous méritez de l’être. »

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Thor est donc un super-héros particulier, celui dont la double identité provient non pas de lui, mais des Royaumes par lesquels il passe. Fils de roi dans l’un, S.D.F. dans l’autre, finalement, Thor ne crée pas d’alter-ego, il le subit. Le genre parodique dans lequel puise le film a alors en charge de créer son masque superhéroïque, celui d’un saltimbanque sympathique mais un peu paumé. C’est d’ailleurs le Dr Selvig qui lui trouvera un sobriquet vite fait bien fait : Donald Blake. Or, avec ce baptême, Kenneth Branagh affiche toute sa conscience de fournir une relecture de l’histoire originelle de Thor, multipliant même les hypotextes dont il s’inspire. Car, ce nom, « Donald Blake », n’est pas de son invention, celui-ci existant depuis 1962, date à laquelle Thor apparut pour la première fois (Journey into Mystery n°83). En effet, Don Blake, c’est cet individu, médecin malingre, qui découvre un jour le marteau Mjolnir (rebaptisé « Mia-Mia » dans le film) et qui, en l’attrapant, devient Thor, se rappelant alors son origine mythologique (la différence avec l’adaptation cinématographique étant que, dans le comic, le roi a rendu son fils amnésique). Et on peut voir dès la première page de la revue que la double identité du super-héros est liée à cette question de croire ou non à la légende : « The legend has come true. » Dès le début, donc, à défaut d’être exploité, le thème était posé.

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Si, en 1962, la foi dans les dieux ne semble pas entamée, le problème est tout autre au XXIe siècle. D’où le second hypotexte auquel a recours le réalisateur : Ultimates. La série de Millar et Hitch (2002-2006) est une réécriture contemporaine des Avengers. L’équipe y est propulsée en pleine époque moderne, constituée sous l’égide du gouvernement Bush Jr. Soumis à la controverse (comment légitimer une telle équipe aux yeux d’un monde où l’impérialisme américain bat sérieusement de l’aile), les Ultimates auront notamment en charge de mener de front la guerre en Irak, ayant pour conséquence de nombreux clivages entre les héros, en particulier avec Thor. Car ici, Millar et Hitch nous offrent une version très politisée du personnage : alter-mondialiste, le héros, selon ses dires, est envoyé sur Terre pour sauver le monde (« des gens comme vous », affirmera-t-il à Nick Fury, représentant du gouvernement américain). Dans Ultimates, Don Blake n’est absolument pas présent : il n’y a que Thor, ancien dépressif qui s’est fait connaître grâce à ses propos idéologiques. Et comme dans le film, sa double identité est tissée par le discours des personnages. Car dans une époque aussi troublée et polémique, personne n’est vraiment enclin à croire à ses fabulations mythologiques. Et la dépression dont le héros a souffert n’est pas là pour arranger les choses. De fait, pour les autres, Thor est un idéaliste un peu dingue avec un gros marteau, une « une imposture » qui en soi crée sa seconde identité. Ce jusqu’à faire douter le lecteur lui-même puisque, à l’inverse du film, le monde d’Asgard ne nous est jamais montré (du moins dans le run de Millar et Hitch). Et quand certains de ses habitants apparaissent, c’est toujours sous une forme fantasmagorique, invisible, n’existant qu’à travers le regard du héros. Aussi, ce n’est pas un hasard que le grand méchant de l’histoire, le demi-frère Loki, soit investi du pouvoir de l’illusion. En effet, quel plus grand danger pour un dieu qu’un individu capable de faire croire aux yeux de tous que ceci n’est que fiction… Et que donc il n’y a aucune raison d’y croire ? A tel point d’ailleurs que, dans la seconde saison d’Ultimates, Loki parviendra à convaincre tout le monde que Thor n’est absolument pas divin, mais bien un fou, non plus sympathique comme au début de la série, mais un monstre idéologique, un danger pour la démocratie (ou le capitalisme, c’est selon).

Le film Thor et la BD Ultimates ont donc ceci en commun de démontrer la différence entre le mythe (récit légendaire que l’on tient pour vrai) et la fiction (plaisante, certes, mais qui ne repose en rien sur des critères de véracité). Or, ces deux statuts sont avant tout liés au regard porté par l’autre, celui estomaqué des figurants du film, celui dubitatif des membres d’Ultimates, voire du lecteur lui-même. Ce n’est sans doute pas un hasard que ce soit dans les scènes les plus sombres du film que semble transparaître l’ombre d’Ultimates (la prison dans laquelle est enfermé le héros, les manigances du S.H.I.E.L.D.). Dans ces moments, la désillusion est prise dans son versant négatif : non plus filtrée par la distance et la légèreté parodiques, elle devient synonyme de désespoir (la scène où Thor n’arrive pas à extraire son marteau de la pierre). La perte des pouvoirs du héros est là pour le prouver : si personne ne croit au mythe, quelle est sa raison d’être ? Où est la magie ? Heureusement, dans chacun des cas (comic et cinéma), Thor parviendra à rétablir les faits, via des scènes spectaculaires et pages dépliantes qui assureront le triomphe de la fiction (ou du mythe ?).

ultimates final bryan hitch

Thor n’est certes pas un film parfait, mais il est assurément original. Parce qu’il est double, tant par son récit que par les sources dont il s’inspire. Et puis, il a l’avantage d’avoir rétabli ma foi dans Thor en tant que super-héros (le je est de mise ici puisque la croyance est quand même toute personnelle) – un super-héros binaire, à la frontière du mythe et de la fiction, complètement marginal pour cette raison précise qu’il n’a pas vraiment sa place dans ce panthéon. Thor est un super-héros justement parce qu’il est en décalage et donc double (caractéristique intrinsèque à cette figure). Seulement, cette dualité n’est pas liée au personnage, mais plutôt à une dimension spatiale et à la différence de perception d’un temps à un autre (le temps mythique et le temps « réel »). Un peu comme lorsqu’en plein décalage horaire, on est à la fois dans un pays et dans un autre, dans deux heures différentes, dans l’attente que l’être, tordu par ces deux temporalités, retrouve son unicité après une bonne nuit de sommeil.


[1] « Unreal », 9-11, vol.2, p.15-16

4 réponses à “La foi dans les Thor

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