Univers superhéroïques (3) : DC et Marvel – entre cohérence et cafouillage

Un lecteur qui lirait un livre où se croisent Madame Bovary et le Chaperon Rouge n’en reviendrait pas. Ça pour plusieurs raisons : ces personnages n’appartiennent pas au même livre, ni à la même histoire. Ils ont été créés par des auteurs différents, à différentes époques et, mieux encore, ne font pas partie du même genre (le roman « réaliste » pour l’une, le conte de fée pour l’autre). Aussi, on verrait tout de suite le caractère improbable, factice, d’une fiction qui accueillerait leur rencontre. Pas possible, dirait-on, oubliant bien vite qu’impossible n’est pas l’affaire de la fiction.

A l’inverse, une case dans laquelle Superman embrasse Wonder Woman, outre son caractère promotionnel évident, est fictionnellement plausible puisque les deux se partagent un même univers. Univers partagé, tiens tiens… Le geek connaît ça par cœur. Jeux vidéo, littérature populaire, séries TV, combien désormais explorent cette tendance ?

Mme Bovary et le Chaperon Rouge vs Superman et Wonder Woman : deux phénomènes similaires mais pourtant si différents. Similaires car relevant d’un même processus – des personnages issus d’histoires différentes se rencontrent. A la fac, on appelle ça la transfictionnalité :

« On parlera de relations transfictionnelles lorsque deux œuvres ou plus (d’un seul auteur ou non), indépendantes en tant qu’œuvres, sont malgré tout liées à hauteur de fiction, soit par la reprise de personnages, soit par celle du cadre général où se déroulent les différents récits. » (St-Gelais, L’empire du pseudo, 1999, p.346)

Différents car si les deux derniers se partagent le même univers, les deux premières n’ont strictement rien à voir ensemble. A la fac, on y distingue deux effets transfictionnels différents. Le premier exemple opère ainsi un effet d’incongruité évidente, le second renvoie à la question toute fameuse de l’univers partagé. La transfictionnalité y est alors plutôt affaire de prolongement de l’histoire, évoluant vers le développement de mondes cohérents et homogènes. Cf. St-Gelais :

« On ne compte plus, en effet, les cas qu’il est convenu d’appeler les « univers partagés » (de l’anglais « shared universes »), structures encyclopédiques communes à plusieurs récits écrits par différents auteurs et qui ne mettent pas forcément en scène les mêmes personnages.[1] »

C’est surtout lors du Silver Age que l’organisation des récits s’établit en fonction d’un univers plus vaste, à l’image du « Marvel Universe » et de son introduction du format série. L’ancêtre de Marvel, Timely Comics, est né en 1939 sous la présidence de Martin Goodman. Suivant le modèle de DC Comics, cette maison d’édition publie, entre autres, des illustrés relatifs aux super-héros avec des personnages tels que Captain America, Sub-Mariner ou The Human Torch. En 1961, Stan Lee, directeur éditorial de la firme, crée, avec les dessinateurs Jack Kirby et Steve Ditko, une dizaine de nouveaux personnages tels que Spider-Man, les Fantastic Four ou les X-Men.

Si DC a initié le comic de super-héros, c’est à Marvel que l’on doit la systématisation d’univers superhéroïques. En effet, dès les années 60, il est pris pour habitude de faire intervenir un personnage dans les aventures d’un autre héros, sous la forme d’une guest star. Lorsqu’ils créent leurs personnages, Stan Lee, Jack Kirby et le reste de l’équipe utilisent régulièrement ce procédé, introduisant un super-héros populaire dans une autre série pour en stimuler les ventes. Pour exemple, le onzième numéro de la série Avengers, datant de 1963, où l’intervention de Spider-Man est ainsi mise en évidence. Aussi bien sur la couverture que dans le splash panel inaugural, le nom du personnage invité est en effet souligné avec autant d’importance, voire davantage, que celui des Avengers.

avengers-spiderman

À ce procédé se superpose un autre dispositif qui consiste à réunir au sein d’un même titre plusieurs héros, sous la forme d’une équipe. Ainsi des Avengers dont le titre éponyme fut lancé en novembre 1963, regroupant sous son égide des héros dont les aventures individuelles étaient déjà parues dans des revues antérieures. Iron Man est par exemple présent dans la série Tales of suspense, comic book de science-fiction pour lequel il est devenu le personnage principal à partir de mars 1963. Il en est de même pour Thor dont les aventures en individuel paraissent depuis 1962 dans la revue Journey into mystery. Enfin, le retour de Captain America dans le quatrième épisode de Avengers signe la résurrection d’un héros symbolique de la seconde Guerre Mondiale, retrouvé congelé après une disparition de plus de dix ans (en temps réel).

Le « Marvel Universe » est marqué par sa cohérence et se situe dans une lignée réaliste, les aventures des personnages se déroulant dans des villes existant vraiment comme New York. Cette cohérence s’explique peut-être par le fait que Stan Lee et Jack Kirby ont inventé la plupart des super-héros du catalogue : une seule équipe créative assurerait cette cohésion entre les différents titres publiés. De plus, contrairement à l’univers fictionnel de DC qui s’est élaboré progressivement, par rajouts successifs de catalogues de personnages, celui de Marvel Comics s’est construit rapidement, de 1961 à 1963. Cette dynamique est aujourd’hui poursuivie puisque Brian Bendis scénarise la plupart des séries et crossovers liés au « Marvel Universe ». [2]

La cohérence de Marvel déploie un réalisme alors inédit dans le genre superhéroïque. New York, théâtre des intrigues justicières, devient le signe d’une proximité plus grande avec le lecteur :

« Le frisson du New York de Marvel est celui de l’identité démasquée, mais aussi celui de la communauté partagée […]. L’effondrement de la fiction et du réel correspond au frisson ressenti lorsque l’on retire un masque pour découvrir quelqu’un que l’on connaît déjà, reconnaissant le héros comme un New-yorkais parmi les autres. » (Anthony Lioi, Alan Moore : tisser l’invisible, 2010, p.266)

Proximité des personnages, aussi : Spider-Man pétri de complexes, X-Men bannis… Le super-héros ne correspond plus à un modèle de perfection. Plus souple, il se prête davantage au jeu de l’identification.

Le « DC Universe », pour son cas, est davantage métaphorique, comme le montre la création de villes imaginaires telles que Gotham City pour Batman ou Metropolis pour Superman. Cet univers présente une valeur cosmogonique particulière En effet, les principaux personnages du catalogue, Superman, Batman et Wonder Woman, peuvent tous trois être considérés comme une forme de trinité qui se composerait d’une allégorie du jour représentée par Superman, d’une autre de la nuit qui s’incarnerait dans le personnage de Batman et, enfin, d’un symbole de la féminité, avec le personnage de Wonder Woman, qui s’oppose aux deux hommes du groupe. Cette analogie est renforcée par l’histoire de cette maison d’édition qui est née de la fusion de différentes firmes et donc de différents catalogues de personnages : Batman et Superman appartiennent à l’origine à DC Comics tandis que des personnages comme Flash ou Wonder Woman appartenaient auparavant à All-American. Ce phénomène laisse voir une construction fragmentaire du « DC Universe » et des problèmes de cohérence qui aurait entraîné une attention plus importante à la valeur iconique de ces personnages.

L’univers de DC a trouvé sa marque de fabrique lors de la relance du comic de super-héros dans les années cinquante. En 1956, l’editor Julius Schwartz décide de publier de nouvelles aventures de Flash. Le héros renaît alors dans le quatrième numéro de Showcase, titre servant de plate-forme pour tester la viabilité des personnages. Là où le retour de Captain America s’expliquait par la résurrection, le choix de DC Comics est autrement plus complexe : Flash revient sous une nouvelle identité, Barry Allen, qui, après un accident, se voit doté de la super-vitesse caractéristique du personnage. Le héros décide alors de s’inspirer du Flash du Golden Age, dont les aventures paraissent dans un comic book, et revêt à son tour le costume. Le super-héros est alors relancé sous une nouvelle identité qui lui permet de rencontrer un certain succès. Progressivement, d’autres justiciers sont actualisés sous cette même forme, en remplacement de leurs doubles du Golden Age. Si certains ont une nouvelle identité, d’autres se voient juste réécrits, comme Superman dont les parents adoptifs sont rebaptisés pour l’occasion, passant de John et Mary Kent à Jonathan et Martha Kent.

La volonté de cohérence de ce nouveau monde est concrétisée par la parution de l’histoire Flash of Two World[3] où Barry Allen rencontre pour la première fois son prédécesseur, découvrant que tous les héros du Golden Age vivent dans un monde parallèle baptisé « Earth-Two », ceux du Silver Age étant situés dans « Earth-One ». Le récit inscrit la continuité du « DC Universe » dans une logique durable où se multiplient les terres parallèles (Earth-One, Two, mais aussi Earth-Prime où les super-héros ne sont que des personnages de comics, Earth-Reality, etc.).

flash-silver-age

Cette configuration a l’avantage d’inscrire récits présents et passés dans un même ensemble. Cependant, le choix de DC est beaucoup plus laborieux que celui de Marvel. Au fil des décennies, cette cartographie multiple (des univers parallèles en veux-tu en voilà) finit en effet par altérer la continuité des histoires, perdant aussi bien les lecteurs que les auteurs. Ce phénomène atteint un tel paroxysme qu’il oblige l’editor Marv Wolfman à écrire, en 1986, le crossover intitulé Crisis on Infinite Earths : dans le but de simplifier la continuité du « DC Universe », l’auteur supprime tous ces mondes parallèles de manière à ne conserver que le principal. Par cet acte de destruction, l’auteur réduit en même temps le catalogue des personnages de DC et inaugure une grande vague de réécritures des origines des héros (Superman : Man of Steel, Batman : Year One…). Après coup, cette fiction a presque l’air d’un contrat éditorial en bonne et due forme, une promesse de simplicité faite au lecteur : « Crisis on Infinite Earths est intéressant en tant que commentaire métalinguistique sur l’état du marché et sur la complexité des univers de fiction : il y a trop de super-héros, trop d’univers, trop d’histoires. » (Jean-Marc Lainé, Super-héros !, 2011, p.154)

Promesse purement éditoriale, en effet, puisque les auteurs, ces démons, ne l’entendent pas de cette oreille. Et de fait, si la cosmologie de DC est sensiblement réduite, sa logique des mondes parallèles ressuscitera régulièrement. L’un des exemples les plus récents : 52, scénarisé entre autres par Grant Morrison, dans lequel les personnages découvrent l’existence de 52 mondes parallèles.

Mondes parallèles, cohérence, crossovers… Aujourd’hui, cette préexistence d’un univers fictionnel est telle qu’elle gouverne la création elle-même. Les auteurs qui s’y mettent doivent en tenir compte pour ne pas perdre les lecteurs. Ils peuvent inventer, certes, mais pas avant d’avoir puisé dans ces univers éditoriaux. En effet, si les intrigues contemporaines ajoutent des nouveaux éléments et une nouvelle chronologie, il n’en demeure pas moins que les nombreux comics antérieurs qui ont mis en scène ces univers pendant plusieurs décennies les ont dotés d’une certaine indépendance. Par exemple, représenter dans une bande dessinée d’aujourd’hui un motif traditionnel du genre superhéroïque tel que la Batcave ne correspond pas à une création de ce lieu, puisque celui-ci existe déjà, en dehors même de ce récit.

Là, le super-héros semble tout droit issu de la fiction du Moyen-âge, dans laquelle « deux grands « cycles » se partagent la majeure partie de la littérature médiévale, celui du Graal, le « cycle arthurien », et celui des Tristan.[4] » On y retrouve effectivement l’hégémonie de deux univers comme « fond commun[5] » dans lesquels puisent les auteurs pour leurs histoires (voir Marie Blaise, « « Et Percevaus redit tot el ». Translatio médiévale et transfictionnalités modernes », La fiction, suites et variations, 2007).

Cette comparaison permet de questionner l’absence de la notion d’auteur (écrivain, artiste, qui, généralement, est crédité comme tel et a autorité sur son œuvre). Dans les deux cas, on retrouve dans une certaine mesure une absence de ce concept. Marie Blaise remarque qu’au Moyen-âge, « l’auteur au sens moderne du terme n’existe tout simplement pas.[6] » Les créateurs sont appelés « trobador » ou « trouvère » et « ont pour fonction de mettre en forme une matière qui leur préexiste toujours. Ils ne créent pas, ils trouvent des formes et la manière de les lier : une conjointure, comme dit l’ancien français.[7] » Si les pratiques sont différentes pour le cas du genre superhéroïque, la notion d’auteur s’y est altérée de manière semblable pendant des décennies au profit des personnages mis en image ainsi que leurs univers.

Cependant, cela ne signifie pas qu’à l’instar de la littérature médiévale, la notion d’autorité n’existe pas. Elle est seulement déplacée du niveau de l’artiste à celui d’éditeur. Les appellations « DC Universe » et « Marvel Universe » en témoignent, soulignant le fait que les éditeurs eux-mêmes façonnent les frontières de leurs univers et décident de leur franchissement ou pas. C’est pourquoi une aventure où se croisent Superman et Batman, si elle est certes un cas de transfictionnalité (les héros viennent de fictions différentes), se situe quand même dans l’univers de DC et n’opère donc pas de rupture transgressive. Aujourd’hui, la transfictionnalité comme pratique homogène est devenue tellement habituelle au sein des DC et Marvel Universes qu’elle s’efface presque d’elle-même, les frontières entre les récits ayant été abolies par la multiplicité des crossovers. Leur franchissement sert davantage à coordonner un ensemble qu’à faire acte de rupture. Toujours, les stratégies employées mettent la fiction (l’histoire) au premier plan.


[1] ST-GELAIS (1999 :345)

[2] Entre autres, Alias, Daredevil, The New Avengers et pour les crossovers, House of M et Secret War.

[3] Flash n°123, New York, DC Comics, 1961, septembre.

[4] BLAISE, Marie (2007 :36)

[5] BLAISE (2007 :36)

[6] BLAISE (2007 :32)

[7] BLAISE (2007 :33)

5 réponses à “Univers superhéroïques (3) : DC et Marvel – entre cohérence et cafouillage

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