Univers superhéroïques (4) : Histoires de mondes parallèles

Les univers superhéroïques sont largement tributaires d’une logique de mondes parallèles, notamment chez DC, dont la cosmologie se divise depuis plusieurs décennies en différentes « Earths ». Ces mondes parallèles peuvent être le résultat d’une déviance de la chronologie officielle, comme par exemple avec Red Son où Superman atterrit dans le régime soviétique et non plus aux États-Unis, ou de nature prospective, avec entre autres Kingdom Come et le crossover DC One Million, où sont envisagés différents avenirs des héros. Le principe des mondes parallèles permet ainsi d’explorer différentes temporalités, déployant une multiplicité de présents, mais aussi de futurs et de passés.

Si les mondes parallèles constituent la marque de fabrique du DC Universe, l’univers de Marvel découle également de cette logique, même si celle-ci y est beaucoup moins mise en avant. Le site internet de l’éditeur présente une liste importante de ces univers, chacun faisant l’objet d’un article détaillé avec la mention des séries dans lesquelles ils sont actualisés[1]. À l’instar du multivers de DC, ces mondes envisagent des temporalités divergentes, explorant par exemple plusieurs versions futuristes des héros du catalogue (Earth X, Marvel 2099) ou des réalités parallèles (Ultimate, House of M). Cependant, davantage que dans le DC Universe, certains de ces univers mélangent les histoires de super-héros à d’autres genres narratifs, tels que le récit médiéval dans Marvel 1602 (tous les personnages sont resitués au Moyen-âge) ou l’horreur avec Marvel Zombie (dans lequel les héros sont des zombies cherchant désespérément à dévorer les derniers humains encore vivants).

La tradition des réalités parallèles dans le genre superhéroïque n’est pas neuve. Elle fut notamment mise en avant dans deux lignes de parution représentatives. La collection « What If » chez Marvel a été lancée en 1977 et se composent d’épisodes indépendants dans lesquels sont explorées des continuités divergentes. Le titre de ces récits commence par « What If », expression à laquelle succède l’hypothèse envisagée. Le premier épisode intitulé « What if Spider-Man joined the Fantastic Four » repose par exemple sur l’idée que Spider-Man fasse partie de cette équipe emblématique. Un autre traite de la façon dont se seraient déroulés les événements si Captain America avait été élu président des États-Unis, etc. Ces épisodes ont cela de particulier qu’ils sont à chaque fois introduits par un même narrateur, le Gardien, dont la fonction est d’observer passivement ces différentes continuités. Sa présence implique un lien entre ces histoires autonomes, indice d’une organisation multiverselle signifiant que, d’une certaine manière, ces déviances existent bien quelque part dans le Marvel Universe.

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L’équivalent des What If chez DC est baptisé « Imaginary Story ». Si cette structure repose sur le même procédé, à savoir explorer des réalités divergentes, elle s’en distingue par le fait qu’il ne s’agit pas d’une collection autonome, mais d’épisodes paraissant dans les revues régulières consacrées aux héros, en particulier Superman. Le premier parut en 1942 dans la série Superman et le dernier, scénarisé par Alan Moore, raconte la dernière aventure du héros dans laquelle il décide de prendre sa retraite.

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Cette logique de mondes parallèles est tellement présente dans le genre qu’elle est aujourd’hui affaire de politiques éditoriales et de labellisation comme par exemple chez DC avec la ligne « Elseworlds ». De son côté, Marvel va même jusqu’à catégoriser sur son site les différents niveaux de cette cosmologie, différenciant alors les notions de « multiverse », « megaverse » et « omniverse » :

« Multiverse refers to a group of related realities, usually those sharing the same high-ranking cosmic entities (Eternity for example).

Megaverse refers to a larger group of realities, usually including partial and whole multiverses, which may be considered in some way “closer” to one another, thus making travel between them somewhat easier than between realities not within the same megaverse.

Omniverse is EVERY reality, including those published by other companies. »[2]

Ce descriptif témoigne de la prégnance des multivers dans le genre superhéroïque. En mentionnant les autres éditeurs, il souligne en effet toute la spécificité d’une telle cosmologie dans le comic de super-héros. Et de fait, en regroupant les multivers DC et Marvel, on peut comptabiliser une centaine d’univers parallèles, actualisés au moins par une série.

Cette cosmologie implique alors toute une organisation éditoriale pour guider le lecteur. Par exemple, l’appellation « Ultimate » sur les couvertures des publications de ce label constitue un indice de lecture, annonçant une porte d’entrée sur l’univers Ultimate. Chez DC, le paratexte sert cette même configuration : le label « Elseworlds », présenté également sur les couvertures, permet aussi de signifier que cette fiction ouvre sur un monde parallèle. Pour ces deux éditeurs, ces marqueurs s’assimilent à des frontières qui permettent d’organiser leurs univers respectifs et d’orienter le lecteur.

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Les mondes parallèles sont donc devenus affaire de labellisation, chaque ligne de parution étant consacrée à l’un d’eux. D’où deux types de label différents qui, en plus d’organiser ces frontières, renvoient à l’histoire même des éditeurs.

Le premier type de label concerne ceux créés par ces éditeurs eux-mêmes et qui relèvent d’une politique précise. Ainsi du label « Ultimate » dont l’univers fictionnel se compose de versions à la fois modernisées et indépendantes des super-héros iconiques du Marvel Universe. Présentant des réécritures contemporaines de personnages emblématiques, il conduit implicitement à une lecture analogique entre un super-héros et de sa version « ultimate ». Il en est de même pour DC avec le label « All Star ». Créé en 2005, celui-ci constitue une réponse au succès rencontré par le label « Ultimate ». Très éphémère, il ne se composa uniquement que de deux séries : All Star Batman and Robin the boy wonder et All Star Superman. Ces comic books constituent non seulement la réécriture des origines des super-héros éponymes mais témoignent également de leur statut d’icône populaire au sein de la culture américaine. La politique éditoriale établie par DC Comics avec le label « All Star » se différencie de celle de Marvel Comics par les procédés de réécriture usités. Il ne s’agit pas ici de construire une nouvelle continuité mais d’élaborer différentes histoires n’ayant pas forcément de lien entre elles, synthèses des différents motifs les plus connus qui composent la matière des super-héros réécrits. Or, les mythes littéraires que constituent les personnages de Batman et de Superman s’alimentent non seulement des intrigues développées dans les comic books respectifs mais également des séries télévisées et films qui ont été réalisés autour de ces deux figures. De la sorte, le label « All Star » se constitue d’intrigues se situant hors de la continuité du « DC Universe » et s’établit, comme l’écrit Xavier Fournier, à partir du statut d’icône populaire des personnages de son catalogue  :

« Quand on ouvre les pages de All Star Batman & Robin the boy wonder ou de All Star Superman, les principaux héros sont déjà en costume et n’ont pas besoin de justifier leur existence par une simplification de leurs origines. Ils sont dans un état « iconique ». Et même si vous ne connaissez Batman et Superman que par l’intermédiaire de films, de séries TV […], vous savez tout ce que vous devez savoir en ouvrant les pages d’un titre All Star. »[3]

Le second type de label concerne les anciennes maisons d’édition qui ont été rachetées par les majors. L’un des cas les plus significatifs concerne le studio Wildstorm qui, après avoir été une composante d’Image Comics, a été racheté par DC Comics en 1998. L’entreprise était déjà connue pour son univers fictionnel, bâti grâce à des séries comme WildC.A.T.S ou Stormwatch. Une fois intégré à la structure de DC, le studio conserva l’autonomie de son univers dont la refonte fut assurée dès le rachat par Warren Ellis avec The Authority et Planetary. Le scénariste créa un univers marqué par la présence d’une infinité de mondes parallèles, organisation multiverselle qui permet d’évoquer l’hypothèse selon laquelle le DC Universe serait l’une de ces variantes possibles. Ce monde fictionnel est donc demeuré autonome tout en étant parfois sujet à des croisements, comme avec le crossover intitulé Planetary : Crossing Worlds où l’organisation Planetary est confrontée à l’équipe emblématique du « DC Universe », la JLA. Depuis 2011, le label a disparu, mais les personnages du catalogue existent encore, se situant dans le DC Universe. L’évolution de ce studio (filiale d’une entreprise indépendante, puis d’une major et ce jusqu’à son extinction) témoigne du rapport étroit entre histoires industrielle et fictionnelle, ou comment les enjeux de l’une influence l’évolution de l’autre. Comment le super-héros change de « parent éditorial » (de « maison mère », pourrait-on dire) pour lui survivre, au final.

Et si la continuité demeure la colonne vertébrale du récit superhéroïque, la multiplicité de chronologies déviantes laisse entrevoir la tentation toujours plus grande de dépeindre le fantasme du lecteur lui-même. Démasquer un Spider-Man, assister à la mort de Superman… Autant de trajets que fait apparaître, le temps de quelques pages, le monde parallèle. Et parfois, juste avant que le livre ne se referme, un personnage s’enfuit de ses cases et part envahir un autre monde : c’est comme ça qu’on assiste aux rencontres improbables, voire impossibles, entre une réécriture et son hypotexte – cf., par exemple, les tribulations des Spider-Men.


[2] http://marvel.com/universe/Marvel_Universe (Traduction : « Le multivers renvoie à un groupe de réalités liées entre elles, partageant généralement les mêmes entités cosmiques de premier ordre (les Eternels, par exemple). Le mégavers renvoie à un plus grand groupe de réalités qui incluent des multivers entiers et partiels et qui peuvent être considérés comme « plus proches » les uns des autres. Faire le voyage entre eux est donc plus facile que voyager entre des réalités qui n’appartiennent pas au même mégavers. L’omnivers regroupe TOUTES les réalités, y compris celles publiés par les autres éditeurs. »)

[3] Xavier FOURNIER, « DC All Stars : un peu plus près des étoiles », Comic Box V.II n°1, été 2005

2 réponses à “Univers superhéroïques (4) : Histoires de mondes parallèles

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