Univers superhéroïques (5-1) : Warren Ellis et la refonte de l’univers Wildstorm

En 1996, Warren Ellis, scénariste britannique travaillant pour Marvel Comics, est employé par le studio Wildstorm pour la refonte de son univers fictionnel. Ce dernier, à peine naissant, existe depuis 1993 grâce aux séries superhéroïques Wildcats et Stormwatch. Ellis jouit alors d’une certaine liberté qui lui permet d’aborder des thématiques incisives telles que la violence, la manipulation ou le complot politique. Le scénariste lance tout d’abord une série baptisée DV8 et reprend Stormwatch, s’assurant une certaine emprise sur le monde fictionnel du studio Wildstorm. À cette occasion, il crée des personnages qu’il reprendra par la suite, comme par exemple Jenny Sparks. Il attire également l’attention sur les limites du concept superhéroïque, à travers les aventures de justiciers obéissant à la folie d’un seul homme, Henry Bendix, lui-même travaillant pour le gouvernement américain.

Cette refonte va ensuite permettre à l’auteur de consolider la cohérence de cet univers fictionnel. Il en établit comme logique interne le principe de terres parallèles : toutes sont articulées autour de la Plaie (« the Bleed » en anglais), frontière les séparant les unes des autres. Pour exemple, cet épisode baptisé « La Plaie », dans lequel l’équipe de Stormwatch observe, dans un monde alternatif, une version d’elle-même déclarer la guerre au gouvernement des États-Unis.

Le principe de la Plaie permet à Warren Ellis de développer le principe du « multivers », entité englobant la totalité de ces univers parallèles. Il s’inscrit donc tout à fait dans la logique de l’univers de DC qu’il intègre en 1998, lorsque l’éditeur rachète le studio. L’idée est alors que l’univers de Wildstorm soit l’un des mondes du DC Universe. Sa refonte est ainsi marquée en 1999 par la fin violente de l’équipe de Stormwatch, permettant le lancement de deux nouvelles séries jumelles, The Authority et Planetary. Accompagné au dessin de Bryan Hitch pour la première et de John Cassaday pour la seconde, Warren Ellis y explore les possibilités du multivers, où chaque équipe est susceptible d’agir au sein de mondes parallèles, uchroniques et science-fictionnels.

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The Authority dépeint les aventures de super-héros décidés à se détacher de toutes lois gouvernementales pour assurer une autorité universelle sur le monde, à travers l’application de règles établies par eux-mêmes. Or, dans cette configuration multiverselle, assurer la sécurité d’un monde revient parfois à en combattre un autre, voire à le détruire, tissant là une métaphore sur les problématiques liées à la survivance d’un pays aux dépens d’un autre. Warren Ellis et Bryan Hitch, créateurs de la série, ont travaillé sur les douze premiers épisodes, de mai 1999 à avril 2000 : leur « run » se divise en trois histoires de quatre chapitres chacune.

Planetary conte les aventures de trois archéologues superhéroïques qui explorent les mystères du monde liés, notamment, à la conquête du secret du multivers et au pouvoir qu’il peut conférer à ses possesseurs. La série retrace alors l’Histoire secrète du vingtième siècle et la manière dont elle a évolué en fonction de la caractéristique de ce monde fictionnel. Elle se compose de vingt-sept épisodes en apparence autonomes, chacun traitant d’une enquête indépendante. Cependant, au fur et à mesure, une continuité interne à la narration apparaît, à travers notamment la récurrence d’une équipe ennemie baptisée « les Quatre », avatar des quatre Fantastiques dont les pouvoirs proviennent d’un voyage en 1961 dans le multivers, ainsi que de la quête d’Elijah Snow, personnage principal de la série, pour recouvrer la mémoire.

Ces deux séries ont pour point commun de se fonder sur le même principe multiversel, justifiant la préexistence de l’univers qu’elles se partagent. De plus, elles rompent avec les conventions du genre superhéroïque, que ce soit par l’exacerbation d’une certaine violence ou par la problématisation éthique de la figure justicière.

Mais au-delà, c’est bien le parallélisme de ces deux séries qui est à souligner, chacune d’elles représentant une facette de la réflexion menée par l’auteur à propos de la construction de son monde fictionnel. Les deux héros, Sparks et Snow, sont par exemple né le 1er janvier 1900 et incarnent tous deux le vingtième siècle lui-même, assurant la complémentarité de ces œuvres.

Puis il y a les premiers épisodes respectifs de chacune de ces séries. Parus tous deux à la même période, ces derniers consacrent d’emblée la structure multiverselle comme principe fondateur autour duquel les séries s’articulent. Les membres d’Authority, basés dans les confins de la Plaie, surgissent de nulle part, passant des portes interdimensionnelles qui leur permettent d’atterrir où bon leur semble. Une fois arrivés, le simple fait de clamer « Porte » fait apparaître un nouveau portail qui les ramène dans leur vaisseau. Le début du premier épisode expose d’emblée ce phénomène : après une attaque terroriste sur Moscou, deux anciens membres de Stormwatch, mis au ban dans une division de l’O.N.U qui limite leur champ d’action, sont interrompus dans leur lamentation par l’apparition soudaine du chef de l’Autorithy, Jenny Sparks, via une de ces portes interdimensionnelles. Celle-ci ne donne sur rien, si ce n’est un flot de vagues psychédéliques, indice d’un hors-réel dont le secret n’appartient qu’aux membres de l’équipe. On retrouvera ce même motif plus tard, dans « la salle des portails » du « Porteur », vaisseau de l’Autorité, permettant d’identifier ces vagues comme le passage, la route, qui mène au réel.

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L’univers dans lequel gravite le Porteur est trouble puisque chaque tentative de le nommer renvoie à son infinité. Ainsi de l’Ingénieur qui, en désignant certains de ses territoires, s’inscrit directement dans un registre science-fictionnel : « We’ll be out of the devachanic realm tomorrow, moving into the dimension eleven. [1] » Le Porteur gravite « autour et dans la Terre[2] »,  dans un univers poétique forgé de rêves et de métaphores dans lequel  « La Plaie » est le seul terme à être utilisé de manière récurrente. Sur le plan sémantique, la plaie renvoie au motif de l’interstice et donc du passage. Elle est présentée dans les œuvres comme la marque d’une faille entre les différentes dimensions du multivers, favorisant alors une distinction entre réel et imaginaire. Dès la première aventure de l’Authority, une double page est consacrée au Porteur qui, situé dans la Plaie, amorce son atterrissage sur Terre ; son mouvement, décrit par un cadre narratif situé en bas à gauche de l’illustration, dévoile la présence de différents plans ontologiques (le passage du rêve à la réalité) : « The Carrier – Moving downwake through the dechavanic realm at a speed of twenty-five dreams per second…[3]  »

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Ce phénomène est renforcé par la polysémie du terme « Bleed » qui désigne également la bordure extérieure d’une revue, signalant là la matérialité du comic book comme une entrée dans la fiction : la limite de la page devient alors la faille par laquelle se matérialise l’univers, conjonction d’un support concret et d’une matière fictionnelle. La Plaie apparaît alors comme un lieu absent, un hors-cadre situé en dehors du champ de l’intrigue. Les personnages qui la traversent sont autant de figures qui franchissent les frontières de la fiction et du réel.

Si avec le premier épisode de The Authority, le scénariste s’intéresse à la pratique de cette fiction mise à nu, Planetary va lui permettre d’aborder ce multivers sous un angle plus théorique. L’épisode inaugural porte sur une enquête des trois archéologues à la recherche d’Alex Brass, scientifique disparu depuis le 1er janvier 1945 qui, ayant trouvé le moyen de ne pas vieillir, est détenteur d’un savoir vieux d’un siècle. Une fois retrouvé, cet ancien membre d’une confrérie de justiciers racontera sa découverte du multivers :

« This is the shape of reality. A theorical snowflake existing in 196833 dimensional space. The snowflake rotates. Each element of the snowflake rotates. Each rotation describes an entirely new universe. The total number of rotations are equal to the number of atoms making up the earth. Each rotation makes a new earth. This is the multiverse. » [4]

Cette description théorique du multivers est alors servie par un vocabulaire mathématique qui met en valeur les compétences scientifiques de l’ancienne équipe :

« The brain will generate the snowflake, this vast spread of universes, and allow each to decohere and vanish as the correct answer is approached. […]

I could code the world into a vast string of equations and have a corrected version of the planet earth returned to me in seconds. We can save the planet. »[5]

Le long discours tenu par les personnages de Planetary apparaît donc comme le corollaire théorique de The Authority, davantage portée sur l’intervention des super-héros dans le monde. La fonction d’archéologue des héros rejoint en effet une dimension plus passive : son exercice relève d’hypothèses formulées à partir de traces du passé qui mettent davantage en avant la faculté d’observation et d’interprétation du sujet que son pouvoir d’agir. Le travail théorique de Planetary permet alors de consolider les frontières du monde mis en place par Warren Ellis. Tissé autour du principe multiversel, celui-ci est ainsi mis en scène dans une série et commenté dans une autre.

Voici donc un premier exemple d’un monde typiquement associé à un auteur. La griffe d’Ellis y est d’autant plus marquante qu’elle s’accompagne de la destinée d’un personnage fort, Jenny Sparks, dont la mort coïncidera avec son départ de The Authority, ainsi que celui de Bryan Hitch . Le décès accentuera en effet l’annonce de ce départ, les derniers mots de l’héroïne semblant voiler la parole même des créateurs de la série : « Good start. Down to you now. […] Be better or I’ll come back and kick your heads in. [6] »

Si la logique de cet univers s’intègre parfaitement, comme une sorte de compromis, à celle de la maison mère DC, d’autres exemples montrent à l’inverse comment le conflit récurrent entre auteur et éditeur a pu conduire à l’extinction d’univers pourtant si prometteurs.


[1] « Nous sautons demain du royaume devachanique dans la dimension onze. » (Trad. Stéphane Deschamps)/ELLIS, Warren, HITCH, Bryan, The Authority n°1, mai 1999.

[2] « […] we are also in orbit around and in Earth. » (Trad. Stéphane Deschamps)/ELLIS, Warren, HITCH, Bryan, The Authority n°1.

[3] « Le Porteur – En descente vers le réel à la vitesse de vingt-cinq rêves à la seconde. » (Trad. Stéphane Deschamps)/ELLIS, Warren, HITCH, Bryan, The Authority n°1.

[4] « Vous en voyez la forme. Un flocon théorique qui existe dans 196833 espaces dimensionnels. Le flocon et chacun de ses éléments tournent. Chaque rotation décrit un nouvel univers. Le nombre total de rotations est égal au nombre d’atomes de la terre. Chaque rotation crée une Terre. Ceci est le multivers. » (Trad. Alex Nikolavitch)/ELLIS, Warren, CASSADAY, John, Planetary n°1, avril 1999.

[5] « Le cerveau génère le flocon, cette étendue d’univers, et fait disparaître chaque univers pour approcher de la réponse correcte. […]Si je code le monde en équations, la Terre sera corrigée en quelques secondes. Nous pouvons la sauver. » (Trad. Alex Nikolavitch)/ELLIS, Warren, CASSADAY, John, Planetary n°1.

[6] « C’est un bon début. Je vous laisse. […] Soyez meilleurs, ou je reviens vous tirer les oreilles. » (Trad. Alex Nikolavitch) /ELLIS, Warren, HITCH, Bryan, The Authority n°12, New York, DC Comics, Wildstorm, avril 2000.

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