Univers superhéroïques (5-2) : Alan Moore et le label « ABC Comics »

Alan Moore, connu pour Watchmen et V for Vendetta, s’est lui-même lancé dans la constitution d’un univers fictionnel partagé par plusieurs séries. Le label « ABC Comics », lancé chez Wildstorm en 1999, met en place un monde totalement organisé par le concept de transfictionnalité, à travers un réseau de réemplois qui va bien au-delà du genre superhéroïque. Tom Strong et Top Ten s’installent dans un système de références liées à la bande dessinée en général, tandis que La Ligue des Gentlemen Extraordinaires dépeint un monde habité uniquement par des personnages de romans des XIXe et XXe siècles. Enfin, Promethea, en faisant de la contrée d’Immateria le lieu même de l’imagination, encadre un large panorama de références. Cependant, elle met davantage au premier plan un réseau lié à la représentation picturale.

Ces séries ont toutes en commun de se situer dans des villes qui rassemblent l’ensemble de ces réemplois au sein d’architectures hétéroclites.

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La Ligue des Gentlemen Extraordinaires regroupe de nombreuses figures littéraires importantes, l’équipe d’origine étant constituée, entre autres, de Mina Murray du Dracula de Bram Stoker, de l’homme invisible d’H.G. Wells et du docteur Jeckyll et Mister Hyde du roman de Stevenson. Ces héros croisent au cours de leurs aventures plusieurs figures de la littérature française comme le capitaine Nemo de Vingt mille lieues sous les mers de Jules Vernes ou Nana de l’œuvre éponyme de Zola. De même, tous les figurants de l’intrigue appartiennent à des fictions reconnues, à l’image d’Auguste Dupin qui raconte dans le premier volume l’histoire du double assassinat de la rue Morgue.

Chaque détail, aussi bien au niveau des images que des dialogues, renvoie à la littérature. Ainsi, John Carter, héros d’une série de romans intitulée Barsoom, écrite par Edgar Rice Burroughs dans la première moitié du 20e siècle, est mis en scène dans le prologue du second story arc de la série. Les récits populaires dont il provient traitent d’aventures se déroulant sur Mars et mêlent différents récits de science-fiction et d’héroïc fantasy. Le prologue de la série se situe également sur Mars et fait appel à différents romans dans lesquels la planète est représentée. Harry Morgan et Manuel Hirtz y ont ainsi consacré un article, démontrant que dès cette introduction

« coexistent dans la planète Mars de Moore pas moins de quatre Mars fictives, de quatre auteurs de romans planétaires, H.G. Wells (The War of the World, 1897), Edwin Lester Arnold (Lieut Gullivar Jones, His Vacation, 1905), E.R. Burroughs (A Princess of Mars, 1912) et C.S. Lewis (Out of the Silent Planet, 1938). »

(Harry MORGAN et Manuel HIRTZ, « Jack l’éventreur dans la planète Mars (références littéraires et citation du réel chez Alan Moore), Alan Moore : tisser l’invisible, 2010, p.284)

Au même titre, le Londres alternatif dans lequel se déroulent les aventures de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires est divisé en différents quartiers thématiques dont les caractéristiques impliquent un certain type de réemplois. Lorsque les héros se rendent dans un pensionnat pour y mener une enquête, c’est par exemple en toute logique que celui-ci est habité par de jeunes orphelines issues d’autres fictions, telles Pollyana Witthier du roman Pollyana d’Eleanor Porter, ou encore par des féministes à qui il s’agit d’inculquer des valeurs, comme l’Olive Chancellor des Bostoniennes d’Henry James.

Ces exemples rendent alors compte de l’importance des zones de texte qui permettent d’identifier ces réemplois. En effet, ces derniers provenant de romans, leur seule représentation graphique les rend parfois peu reconnaissables et implique le recours à leur nom pour comprendre la référence. C’est pourquoi celle-ci va s’identifier grâce aux différentes catégories de texte traditionnellement présentes dans une bande dessinée[1]. Dans les dialogues, tout d’abord, qui permettent de nommer ces personnages, mais également dans les inscriptions textuelles intégrées à la représentation. Ainsi du musée qui, dans la série, sert de lieu testimonial où sont regroupés des motifs liés à la littérature des siècles précédents et que les textes de présentation permettent d’identifier.

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L’univers d’ABC s’inscrit donc dans une configuration transfictionnelle autonome, au sens où « le texte littéraire ne réfère pas au monde », mais se situe à l’inverse « dans un système qui est fait de textes et non d’objets réels. » (Sophie RABAU,  L’intertextualité, 2002, p.26) En témoignent les publicités, omniprésentes dans le Neopolis de Top Ten, où se glissent des renvois à des personnages d’autres bandes dessinées, l’identité d’un justicier étant par exemple transformée en nom de marque. Plus encore que dans La Ligue, Neopolis abrite toute une variété de représentations hétérogènes, du réemploi stricto sensu à la variante détournée. Ainsi, certains personnages sont dessinés dans leur exactitude, comme Wallace et Gromit, alors que d’autres seront détournés, tels les Schtroumpfs en train de fumer un cigare. La ville s’y organise également en quartiers thématiques, les dessous d’un pont impliquant par exemple le rassemblement de héros nocturnes, tels le Hibou de Watchmen ou Midnighter de The Authority, tous étant à l’origine des pastiches de Batman.

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Le réemploi se fait donc le jeu de toutes les dimensions de la bande dessinée, glissé aussi bien dans le texte que dans le détail des représentations. C’est alors l’environnement même de ces séries qui est rendu autonome, appelant à un examen attentif des illustrations pour repérer l’ensemble des références. Cette sensibilisation au décor transfictionnel, on la retrouve également dans Tom Strong, notamment lorsque le héros se retrouve plongé dans l’univers cartoonesque des « funny animals ».

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L’environnement y est non seulement mis en avant par une rupture graphique totale, mais aussi par sa manière d’être décrit par le héros sous forme d’ « images certifiées comme dessinées »  (Thierry GROENSTEEN, http://www.editionsdelan2.com/groensteen/spip.php?article10) :

« I’m in a woodland. The vegetation’s vaguely terrestrial, but it’s… I don’t’ know, simplified, or something. The texture of everything is smoother and more plastic. Some trees seem to have been sculpted into humanoid faces, which suggests the presence of… intelligent life… »[6]

La prégnance du décor est également de mise dans Promethea où l’empreinte d’un peintre va servir à représenter une des terres d’Immateria. Cet univers s’y cartographie en effet en différentes régions, chacune d’entre elles représentant un concept de l’esprit humain, tels la raison, la justice ou l’émotion. Cette dernière contrée est notamment illustrée par le style de Van Gogh :

La reprise graphique permet de distinguer le style du peintre et ses œuvres. C’est en effet son empreinte qui est imitée ici, ceci pour illustrer des contenus inédits, des tableaux possibles, qui servent de décor à l’intrigue. Celui-ci est mis en avant au sein de plans uniques dont le découpage en séquences s’atténue progressivement pour servir son hégémonie. Cette mise en page illustre alors une plongée dans l’univers graphique de l’artiste. Une immersion d’autant plus prégnante qu’elle s’affiche dès les couvertures de la série, chacune reprenant explicitement le peintre imité. Le texte y est central, puisqu’il sert à identifier la référence : la signature de J.H. Williams III s’y accompagne en effet de la référence à l’artiste repris.

Ces différentes séries, si elles semblent indépendantes les unes des autres, se recoupent cependant par cet usage de reprises que l’on retrouve d’une aventure à une autre. Chacune a pour rôle de retracer la généalogie du comic book en revisitant ses sources d’inspiration comme, parmi d’autres, la figure du pulp (dans Tom Strong), la littérature fantastique du XIXe (La Ligue) ou les récits mythologiques (Charon dans Promethea). Elles constituent donc un univers où, finalement, Alan Moore poursuit la réflexion de ses précédents travaux (voir notamment Supreme) : explorer l’histoire d’un medium dans lequel il a pris ses aises.

Les héros eux-mêmes finiront par se croiser au sein de Promethea lorsque la justicière éponyme provoquera l’apocalypse à laquelle elle se destine. Les autres auront alors pour charge de la contrer, dans un simulacre de crossover qui signera, d’un même coup, le début de la fin.

Car malgré le charme de l’univers ABC, celui-ci n’aura duré que quelques années, la seule série à lui survivre étant La Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Mais là aussi, étrange phénomène : les plus récents épisodes de cette œuvre semble détachée de toute continuité, alors qu’une forme de logique semblait l’inscrire dans l’organisation de cet univers. La Ligue, publiée maintenant chez des éditeurs indépendants (Top Shelf/ Knockabout Comics) est devenue elle-même indépendante.

Extinction de tout un univers donc, qu’on ne peut qu’imputer à la seule décision de son créateur Alan Moore. Cependant, dans les coulisses de l’industrie, il se murmure que cette fin du monde serait liée à un vieil antagonisme entre l’auteur et DC Comics. Car en effet, depuis Watchmen (publié par cet éditeur), Alan Moore est en froid avec les majors de la production et leurs politiques jugées restrictives. Et le problème revint lorsque le studio Wildstorm fut racheté par DC. Si, au début, l’univers d’ABC Comics n’en souffrit pas, une sombre histoire de poire à douche vaginale bouleversa l’ordre établi, conduisant même (peut-être) à une apocalypse. On parle en effet de la destruction d’exemplaires du 5e épisode de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires dans lequel était représentée une poire à douche « Marvel », également nom du concurrent principal de DC, ce qui contraignit Alan Moore à revoir la scène pour effacer la référence.

De l’anecdotique au chaotique, on ne peut pas vraiment affirmer l’impact qu’eut cette histoire. A vrai dire, seul Alan Moore le peut. De même qu’il est le seul à pouvoir nous renseigner sur la durabilité qu’il espérait de cet univers. Cependant, la survivance de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires chez un autre éditeur pourrait être un indice… Clivage auteur/éditeur : vieille tradition qui, dans le genre superhéroïque, a des conséquences sur la fiction, pouvant même conduire à la mort de tout un monde.

Mais peut-être pouvons-nous finir sur une note plus joyeuse (ou plus intéressée) avec un exemple plus original : celui de l’auteur qui se sert des mondes éditoriaux pour façonner le sien et se faire connaître.


[1] Catégories établies par Ann Miller dans son ouvrage Reading bande dessinée. Critical approaches to French-language Comic Strip, Bristol, Intellect, 2007 : le paratexte, les récitatifs du narrateur, les dialogues, les effets sonores et onomatopées, et enfin les inscriptions textuelles intégrées à l’univers diégétique.

[6] « C’est une forêt. La végétation est vaguement terrestre, mais… Je ne sais pas, comme simplifiée. Tout a une texture plus lisse, plus plastique. On a sculpté des visages humains dans les arbres, ce qui indique la présence de… vie intelligente… » (Trad. Jérémy Manesse)/MOORE, Alan, SPROUSE, Chris, Tom Strong n°10, novembre 2000.

4 réponses à “Univers superhéroïques (5-2) : Alan Moore et le label « ABC Comics »

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