Univers superhéroïques (5-3) : Le « Millarworld » – un nouveau modèle économique?

Du coup, on commence à le comprendre : les rapports entre éditeur et auteur, qu’ils soient cordiaux ou non, influent sur la question de l’univers fictionnel. Refonte ou apocalypse, que ce soit avec Alan Moore ou Warren Ellis, la ligne éditoriale, au final, impose toujours des frontières aux mondes des auteurs. Wildstorm, ABC Comics… A chaque coup, l’univers est cadré, ses limites cartographiques étant tracées par le geste même de la labellisation. Un monde toujours parallèle (voire minimisé ?) du DC Universe

C’est là qu’interviennent Mark Millar et sa proposition d’un nouveau modèle économique et scénaristique. Mark Millar est un auteur prolifique qui, depuis une bonne décennie, travaille pour plusieurs éditeurs et studio : DC avec Superman : Red Son, Wildstorm avec sa reprise de The Authority et Marvel avec Ultimates. Parallèlement, il a publié des œuvres dont il détient les droits, tels Wanted (chez Image), Kick-Ass et, plus récemment, Nemesis et Superior (les trois chez Marvel, label « Icon »). Avec ce petit aperçu, un petit constat : Millar investit aussi bien les univers officiels des majors (Civil War, Fantastic Four) que leurs labels parallèles (« Elseworlds » avec Superman : Red Son), auxquels s’ajoutent les projets personnels au sein du label « Icon » (qui garantit la propriété aux auteurs). Le parcours de Millar, c’est donc un perpétuel va-et-vient entre travail de commande et création inédite.

Mark Millar est l’un de ces auteurs qui prend le super-héros au sérieux, explorant la trajectoire tracée par Alan Moore avec Wachmen. Il le confronte par exemple à l’actualité politique américaine, lorsqu’il rassemble les Ultimates, réécriture des Avengers, sous l’égide du gouvernement Bush Jr. Ou quand il détourne Superman au service du régime soviétique. Le scénariste se plaît aussi à explorer les problèmes très réalistes de couples superhéroïques, à l’occasion de scènes particulièrement marquantes : la violence conjugale chez les Pym dans Ultimates, la lettre de séparation qu’écrivit Sue Storm à son mari lors de Civil War.

Et, point d’orgue de sa réflexion, quand le monde dit réel (le nôtre, au final) s’abîme dans la cause superhéroïque : voir Kick-Ass où un adolescent décide d’imiter non pas Paris Hilton, mais les justiciers, ou 1985 dans lequel un jeune garçon voit son monde très photoréaliste envahi par les criminels du Marvel Universe.

Mais au-delà de ces thèmes récurrents qui fondent une œuvre au sens noble du terme, la particularité de ces séries est qu’elles font lien entre elles par la retour de motifs d’un comic à un autre, qu’ils proviennent de travaux pour les majors ou non. Par exemple, au début de Kick-Ass, on voit l’un des personnages résumer 1985, dont le récit était déjà écrit en abyme à la fin de l’œuvre éponyme. Si ces deux séries sont publiées par Marvel, la première paraît sous le label « Icon » tandis que la seconde se situe (en partie) dans le Marvel Universe, mettant alors en évidence une première frontière franchie, entre un univers officiel et un label « hors-continuité ».

millar-edwards-1985

De même, dans Old Man Logan, version futuriste de Wolverine, Millar présente un univers fortement similaire à celui de Wanted, dépeignant de manière semblable un monde dirigé par les ennemis des héros Marvel. Or, Wanted fut publiée par Image en 2005, rendant évidente une autre frontière franchie, celle qui sépare les univers de deux éditeurs.

Ces quelques exemples soulignent comment, à la cartographie éditoriale, se superpose progressivement un monde propre à un auteur, qui transcende les frontières préalables des univers superhéroïques. Si le principe est déjà présent avec le label « ABC Comics » d’Alan Moore ou encore avec le travail de Warren Ellis chez Wildstorm, la pratique se différencie ici en ce qu’elle fait intervenir différents univers fictionnels, alors que les univers de Moore et d’Ellis présentent une certaine forme d’autonomie. Le « Millarworld », comme l’appelle son auteur (voir ici : http://www.millarworld.tv/), se nourrit d’une transversalité des mondes préexistants. Le teaser d’une de ses récentes séries, Nemesis, participe par exemple à cette mise en rapport de séries issues de différents univers éditoriaux. La succession des titres expose alors une généalogie dont Millar a la seule autorité, et ce malgré la question de la propriété des personnages mis en avant.

Si bien que tout cet univers pourrait répondre à une objectif économique de l’auteur, une façon de  faire connaître toutes ses séries en en promouvant une nouvelle. En (se) jouant des frontières éditoriales, Mark Millar propose là une nouvelle façon de concevoir l’auteur de comics de super-héros, via une traversée de mondes éditoriaux qui rend son propre univers… authentique (au sens où son auteur y est certifié). Xavier Fournier a par ailleurs bien décrit ce phénomène dans Comic Box, en démontrant que la constitution d’un univers s’assimile ici à une stratégie de reconnaissance. Il conclut même sur l’idée que ce principe participerait à un modèle d’identification de l’auteur où les œuvres indépendantes auraient plus de succès que celles créées pour les majors (qui, pour le coup, serviraient davantage de tremplin) [1].

En cela, l’exemple de Mark Millar témoigne de la manière dont la logique d’univers des majors n’est pas (plus ?) forcément synonyme d’une perdition de l’auteur. A l’inverse, Millar, en réponse à ce modèle préétabli par l’éditeur, opère un travail de reconnaissance et de légitimation de son statut de créateur. Le scénariste ne travaille plus pour les éditeurs, mais pour lui seul, pour son Millarworld. Cette pratique offre alors une alternative au clivage éditeur/auteur, montrant comment les mondes peuvent cohabiter sans être narrativement en confrontation. Et dans ces instants fugaces, la fiction, se déployant par delà les univers, rend presque visible la question purement économique que pose l’auteur : celui-ci n’est plus seulement un créateur, mais aussi un marketeur.


[1] Xavier FOURNIER, « Qui casse (la baraque) ? », Comic Box n°63, Mars/Avril 2010, pp.66-69

5 réponses à “Univers superhéroïques (5-3) : Le « Millarworld » – un nouveau modèle économique?

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