Guerre et paix : quand les super-héros s’embrassent

Embrassons-nous pour fêter la fin de la guerre et, qui plus est, notre victoire. Le 14 août 1945, Harry Truman annonce la défaite du Japon et, du même coup, la fin de la seconde Guerre Mondiale. Les Etats-Unis triomphent, fête dans les villes, d’autant plus que, à l’inverse des alliés européens, le pays n’a pas souffert de l’intérieur. Pas de ruines, pas de destruction. L’Amérique du Nord, plus que tout autre pays, s’impose comme la grande gagnante du conflit.

A New York, c’est l’allégresse, mêlée au soulagement et à un soupçon de crainte (la bombe atomique et sa force de destruction, le traumatisme de l’idéologie nazie). Mais ce 14 août, le temps est suspendu, comme figé dans l’instant joyeux de la collectivité. Si l’avant de la guerre est bien terminé, l’après n’existe pas encore. Seul l’instantané se déploie comme unique preuve de certitude. Seul compte le présent.

Evidemment, même pas né, je n’y étais pas. Ce que je raconte là est pure fabulation (un peu aidé, quand même, par quelques récits historiques). Mais ce paragraphe-là, c’est surtout cette photographie qui me l’a inspiré. V-J Day in Times Square.

Parue la même année dans un numéro de Life, elle y était légendée comme le fruit pris sur le vif d’une rencontre bien particulière :

« In the middle of New York’s Times Square a white-clad girl clutches her purse and skirt as an uninhibited sailor plants his lips squarely on hers[1] »

Une rencontre qui devient une photographie qui devient un témoignage historique, le tout dominé par la notion de hasard. Car, selon les dires d’Eisenstaedt, le marin embrassait toutes les femmes qu’il croisait ; celle qu’on voit là n’était, parmi tant d’autres, qu’une inconnue sur la route. Autre hasard : la présence sur les lieux du photographe, Alfred Eisenstaedt. Témoin de ce baiser fortuit, il aurait pu se trouver à ce même instant quelques mètres plus loin, aurait pu avoir le regard tourné ailleurs. Il aurait pu ne pas : c’est le hasard qui donna naissance à cette photographie. Une prise sur le vif, une preuve de l’instant, un instantané. Et d’ailleurs, le photographe n’a jamais retrouvé ses modèles (et encore, peut-on parler de modèle quand ces derniers ne posent pas ?). L’image : seule preuve de cette partie à trois.

« Je marchais au milieu de la foule, à la recherche de photos à prendre », nous raconte le photographe. « J’ai repéré un marin qui venait dans ma direction. Il prenait toutes les filles qu’il croisait et les embrassait – aussi bien les jeunes femmes que les vieilles dames. J’ai ensuite remarqué cette infirmière, se tenant au milieu de la foule. Je me suis concentré sur elle, et comme je l’espérais, le marin s’est approché d’elle, l’a penchée en arrière et l’a embrassée. Si cette femme n’avait pas été infirmière, si elle avait porté des vêtements sombres, je n’aurais pas pris la photo. Le contraste entre la robe blanche de l’infirmière et l’uniforme noir du marin donne à la photo toute son émotion. » (The Eye of Eisenstaedt)

La photographie a ça de super qu’elle arrête le temps tout en n’étant que dans le temps. La photographie prouve que l’instant a bien eu lieu (c’est le « ça a été » (Voir Barthes, La chambre claire)), mais, captant une posture parmi d’autres, elle se détache de tout contexte. Ni d’avant ni d’après : comme la fête de l’après-guerre, seul réside l’instant. Et avec, notre interprétation à laquelle on a laissé libre cours.

Car que penser de ce baiser ? Une expression de la liesse collective ? Du soulagement ? Pourtant, la légende (un poil moraliste ?) parle d’un marin désinhibé qui y va franchement (« uninhibited », « squarely »). Mais les signes heureux sont là : la foule, le sourire des figurants, la posture lascive de l’infirmière. Le couple est iconique, inscrit dans son époque, symbole d’une joie populaire.

Ce baiser, maintes fois pastiché, on le retrouve aussi chez les super-héros. Et, paradoxe, chez eux, il se fait plombant et nous convie même à une petite leçon sur la photographie.

Le premier exemple, réalisé par Issa Ibrahim (2012 ?), nous invite à voir au-delà des images. Love among the Ruins : une peinture qui reprend la même posture du couple, si ce n’est qu’il est cette fois composé de Captain America et de Wonder Woman. Une peinture, donc, qui se distingue de la photographie en cela qu’elle n’est pas instantanée, reposant au contraire sur le temps et son écoulement.

Par le choix du support, tout d’abord, car la peinture est bien la preuve du temps consacré à son élaboration. S’il a suffi d’un clic à Eisenstaedt pour capter une scène fugitive, le peintre, lui, a dû peindre, repeindre, couche sur couche : voir les traces de pinceaux, les ombres, le dégradé de bleu du sol.

Puis la déformation du paysage qui suggère, avec la ruine, l’écoulement du temps : peinture d’un site désolé où l’avant, l’apocalyptique, est suggéré dans toute sa force. On est loin de la ville joyeuse et de la foule en délire originelles. Ici, on nous rappelle l’Histoire, la destruction, on nous rappelle le temps qui passe (les cadavres qui jonchent le sol, transfuges des protagonistes victorieux, en sont la preuve).

Et évidemment, le choix des modèles – Captain America et Wonder Woman, figures emblématiques du genre superhéroïque. Ces deux-là, apparaissant la même année (1941), ont toute l’Histoire américaine à raconter et nous parlent bien du temps qui passe. Ne serait-ce que dans l’image, ils ont laissé tomber les armes, bouclier et lasso symboliques. Posés à même le sol, ceux-là évoquent une situation antérieure à la scène dépeinte – un combat, peut-être ?

Les cadavres, la ruine, le baiser… Loin de la fête, l’image marie Eros et Thanatos dans un mélange ambigu qui rend son interprétation insolite. Parle-t-on d’un baiser victorieux qui succède à la bataille ? Est-on face à la réconciliation d’icônes issues de deux concurrents (Wonder Woman chez DC, Captain America chez Marvel) ? La fin de la guerre, alors ?

Mais, dans ce cas, que dire de ce baiser funèbre ? Qu’y a-t-il à célébrer quand le sol est jonché de cadavres ? Est-on capable d’oublier le passé juste grâce à un baiser ? Si la photo d’Alfred Eisenstaedt se détache de tout contexte, la peinture est ici remplie de tout son passé. Par jeu de miroir, elle semble nous rappeler ce que la photo ne disait pas, qu’il y a un passé, un présent, un avenir. Les super-héros ont triomphé, comme le prophétisait Jack Kirby dès 1941. Mais la victoire a quelque chose d’amer. Car si les justiciers gagnent, que penser des humains qui sont morts ?

La peinture insiste aussi sur ce phénomène : la distinction entre super-héros invincibles et humains tristement ramenés à leur condition de mortel. Du coup, l’image nous rappelle quelque chose de sa source d’inspiration – le caractère invasif, « franchement désinhibé », de celui qui embrasse. Le marin attrapait toutes les femmes qui allaient sur sa route. Celle de la photo semble épouser sa cause, son corps suivant la ligne du don juan. Le bras droit de Wonder Woman, lui, est davantage apparent : plus raide, il est levé (en geste de défense ?) contre ce qui est devenu son assaillant. Le bras gauche semble aussi ne pas se laisser faire : voir la tension qui le parcourt, symbolisé in fine par le pouce tendu (invisible sur l’oeuvre d’origine). Le caractère forcé du baiser y est peut-être plus marqué et souligne aussi cet aspect dans la photo originale (d’autant plus que cette soumission ne saurait plaire à Wonder Woman, l’une de ces rares super-héroïnes, devenue symbole du féminisme au cours du siècle précédent). Ce qui est donc intéressant, c’est que cette peinture change rétrospectivement notre regard sur la photographie. Celle-ci, outre sa qualité esthétique, n’est-elle pas qu’un cliché qui efface ce qui ressurgit sur la toile : destruction, guerre, qui ont conduit à ce baiser forcé ?

Cet aspect invasif transparaît aussi dans le choix d’utiliser des super-héros. En effet, ces derniers, métaphores du patriotisme américain (en particulier Captain America), ne disent-ils pas quelque chose sur l’actualité de leur pays (voire sur son impérialisme) ? Le triomphe des super-héros sur la mort, le baiser quelque peu nécrophile… Le choix de ces justiciers en particulier évoque quelques-unes de leurs scènes marquantes dans les comics contemporains.

La peinture : préambule d’un état des lieux de ce qui se dit, aujourd’hui, dans le genre superhéroïque. Le meurtre, l’invasion… On les retrouve en effet dans les bandes dessinées dédiés aux deux personnages. Triste constat du super-héros : celui-ci, symbole du triomphe américain, est désormais capté dans son envers négatif. Et qu’ont-il à fêter, d’ailleurs, quand on sait qu’après cette seconde Guerre Mondiale qui les a rendus populaires, les héros, en mal d’ennemis, ont perdu une bonne partie de leur lectorat ? Douloureuse ironie : le justicier a mené l’Amérique à la victoire, mais celle-là l’a entraîné vers sa propre déchéance.

Le mélange d’Eros et de Thanatos franchit un dernier tabou, celui de la nécrophilie, qui questionne le choix de cette représentation : quelle est la valeur éthique de ce détournement d’une image aussi symbolique du triomphe américain ? Dévoiler le contexte sordide d’une victoire à ce point unanime, par le recours aux super-héros, qui plus est… Cette peinture a quelque chose qui questionne l’engagement de l’artiste et les motivations de sa création, quelque chose qui met en rapport l’art et la morale.

Le moment photographié a un passé, donc méfiez-vous des clichés. Un autre détournement de ce couple tristement triomphant va plus loin : l’image a aussi un avenir et nous rappelle, du coup, que l’instant capté n’est qu’éphémère.

Une séquence, filmée cette fois-ci, durant laquelle la photo resurgit au moment de sa prise. Seulement, ici, le marin n’est plus, c’est la Silhouette, une super-héroïne toute de noir vêtue qui prend l’infirmière à bras le corps. Le photographe nous est même montré dans un coin de la scène.

Le générique de Watchmen (par Zack Snyder, 2009). Brillante succession de plans où, suivant l’œuvre originale de Moore et Gibbons, on voit ce que le monde serait devenu si les super-héros avaient vraiment existé. Séquence bourrée de références, où politiciens et artistes épousent la cause superhéroïque : grâce aux justiciers, Nixon remporte un troisième mandat et Warhol prend l’un d’eux, le Hibou, comme modèle. Et parmi eux, Eisenstaedt s’occupe du fameux couple devenu lesbien. « The times they are a changin’ », chante par-dessus Bob Dylan.

Ici : Générique de Watchmen

Là encore, le super-héros est utilisé dans toute sa force subversive, une femme de la seconde Guerre Mondiale en embrassant une autre. Le super-héros, figure naïve par excellence, est repris au service de la représentation des tabous (même aujourd’hui, en 2012, une embrassade homosexuelle a quelque chose d’évidemment provocant, et oui). Si le baiser est forcé ici aussi, la suite du générique nous apprendra qu’il connaît un autre destin. On retrouvera en effet les deux femmes, en couple, à divers instants de leur vie : réunis pour le départ à la retraite d’une autre justicière, assassinées dans leur lit, le mot « Lesbian Whores » tagué au-dessus de leur cadavre.

Mis à part ces deux protagonistes, la photo est reprise dans son contexte originel : l’annonce de la victoire des Etats-Unis. Même foule, même liesse, même instant emblématique. Car le générique de Watchmen, c’est ça : une succession d’instants iconiques de l’Histoire américaine revisitée, une balade parmi les figures de cire de son vingtième siècle. La vraie différence avec la photographie, au-delà du couple lesbien, c’est le choix du support : le film, essentiellement continu, se distingue du caractère instantané de la photographie. Le film, c’est le cours des images qui suit l’écoulement du temps, qu’il soit différent ou non du nôtre. Le film nous montre l’envers de la photographie, à savoir son passé et son avenir. Il nous montre le devenir du baiser.

Si la peinture d’Ibrahim figurait un couple reposant sur les ruines apocalyptiques, le générique de Snyder nous démontre qu’une image iconique ne dure pas, s’assortissant de sa tragique destinée. Dans la réalité, les deux figurants se sont perdus de vue, immortalisés malgré eux, un peu au hasard. Dans le film, le couple, parce qu’il est lesbien, finit assassiné. Et à la rencontre de cette histoire d’amour, la grande Histoire américaine où l’instant de joie, pareillement, est éphémère, ce malgré les super-héros. Ou à cause d’eux, c’est selon. Ainsi voit-on se dérouler de tristes événements qui pour le coup évoquent très bien notre Histoire à nous : Guerre Froide, assassinat de Kennedy, manifestations pacifiques avortées, Nixon… Le couple nous dit que rien ne dure une fois qu’on sort de la photographie, pas même le triomphe de la joie.

The times they are a changin’,  chantait Bob Dylan…

Le super-héros, parce qu’il incarne le succès américain au sortir de la seconde Guerre Mondiale, est donc particulièrement raccord avec cette photographie du couple victorieux. Mais aussi, il nous montre, par ces réutilisations, en quoi ce baiser et ce qu’il représente furent éphémères. D’un coup, ces détournements changent notre regard sur l’image originelle, nous invitant même à nous intéresser à sa genèse. Mieux encore, ils questionnent les propriétés du support photographique. La photo fige le temps ; la peinture et le film, à l’inverse, le remettent en mouvement – constat amer de l’évolution historique d’un pays. Ici, les icônes superhéroïques servent à démolir une autre icône. Et c’est d’ailleurs parce qu’ils furent les premières victimes de cette victoire (puisqu’elle inaugura la baisse de leur popularité) que les justiciers en collant sont les plus à même de dénoncer le charme désuet de cette image nostalgique. Car eux nous le disent : la nostalgie n’est salutaire que lorsqu’elle n’est pas dupe d’elle-même. Un peu à l’instar de la voix rocailleuse de Dylan et du générique qui l’accompagne, au kitsch assumé.


[1] « Au milieu de Times Square, à New York, une fille vêtue de blanc s’agrippe à son sac à main et à sa jupe pendant qu’un marin sans retenue plante fermement ses lèvres sur les siennes »

3 réponses à “Guerre et paix : quand les super-héros s’embrassent

  1. Pingback: Le Comédien entre en scène : le super-héros comme miroir déformant | Le super-héros et ses doubles·

  2. Pingback: Interrogations sur le métier de biographe superhéroïque | Le super-héros et ses doubles·

  3. Pingback: Entre sculpture et bandes dessinée : le corps du super-héros à l’épreuve du réel | Le super-héros et ses doubles·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s