Jenny Sparks : miroir d’un siècle

Il y a les anciens super-héros. Puis il y a les récents.

Et parmi ces derniers, ceux dont on assiste à la naissance et à la permanence (Invincible, Ultimate Spider-Man), puis ceux, déjà vieux, pour qui on n’arrive qu’à la fin (Supreme, Sentry). Ceux-là n’existent que pour les dernières pages, mais, par leur témoignage, ils nous laissent imaginer nous-mêmes les comics possibles dont ils furent les héros.

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Jenny Sparks n’exista que quelques années, de 1996 à 1999 – avec quelques apparitions dans les années 2000. Trois ans d’existence, c’est peu, comparé aux décennies des figures emblématiques du genre. A peine arrivée, Jenny Sparks disparut, le 31 décembre 1999 : figurante la plus saisissante d’une fin de siècle. Car pour son créateur, Warren Ellis, Jenny Sparks, c’était ça : née le 1er janvier 1900, elle incarnait « l’esprit du vingtième siècle. » Dieu merci, il attendit la toute dernière décennie de celui-ci pour nous raconter toute son histoire – Jenny Sparks, invisible des anciens fascicules, est une image rétrospective, guide imaginaire qui nous fait visiter l’histoire d’un genre et des époques qu’il traversa. Qui correspond le mieux à ce que Richard Powers disait dans Trois fermiers s’en vont au bal, qualifiant l’ironie d’ « arme défensive propre au vingtième siècle. »

Car Jenny Sparks est gorgée d’ironie. Pleine d’un humour incisif, elle nous laissait présager une passionnante destinée au fil des revues. Warren Ellis avait trouvé l’arme idéale pour assurer sa pérennité : esprit du vingtième siècle, l’héroïne était immortelle, dotée de la jeunesse éternelle. Simple phénomène qui a le mérite d’expliquer ce que les autres super-héros, plus anciens, jamais vieillissants, ne font pas. Riches perspectives, donc, jusqu’au jour où l’on comprit ce qu’esprit du vingtième siècle voulait dire. Le 31 décembre 1999, après avoir affronté Dieu, Jenny Sparks succombe, vaincue par le système calendaire des « semi-lettrés », ceux qui ont vu le début du vingt-et-unième siècle en 2000 et non pas, comme de juste, en 2001. Ironie du sort, donc, qu’une super-héroïne a priori éternelle tombe aussi subitement. Puis sans vraiment de raison, en plus, si ce n’est l’inéluctabilité du temps. Tant pis pour nous : à défaut d’avenir, il nous reste quand même le passé.

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Jenny Sparks, c’est deux séries (et deux équipes éponymes) : Stormwatch et Authority. Arrivée des limbes pour assurer la refonte de l’univers Wildstorm, elle s’en fera rapidement la figure emblématique, intervenant dans d’autres œuvres (Planetary) jusqu’à avoir sa propre mini-série (Jenny Sparks : the Secret History of the Authority). Apparition fugace, donc, puisque finalement, seuls quelques comics lui furent consacrés. Alors, qu’est-ce qu’elle a de particulier, la Jenny Sparks (hormis le fait d’être une des seules du panthéon superhéroïque à ne pas avoir de double identité) ? Un premier indice, peut-être, dans l’idée que cette justicière anticonformiste symbolise une certaine frustration : celle d’être si prometteuse tout en étant si désespérément mortelle. Et d’ailleurs, même après son décès, comme pour tenter de toujours la ressusciter, les membres restants d’Authority n’auront de cesse de la croiser dans des terres parallèles, élevant en même temps sa nouvelle incarnation, Jenny Quantum, esprit du 21e siècle.

« Figure absente et pourtant bien vivante », Jenny Sparks rappelle une autre héroïne, Laura Palmer, décrite en ces termes par Guy Astic dans Twin Peaks : les laboratoires de David Lynch (2008, p.63).

Laura Palmer reine de bal

Laura Palmer… Alors, certes, Jenny Sparks n’est pas une jouvencelle au lourd secret et d’autres figures télévisées auraient tôt fait de se proclamer plus fidèles héritières de cette créature lynchéenne (cf. Lilly Kane de Veronica Mars, voire même Serena Van Der Woodsen de Gossip Girl). Pourtant, au même titre que toutes ces jeunes femmes, Jenny Sparks est chargée d’un passé qu’il incombe de réexplorer. Décédée assez rapidement, ne reste plus qu’à raconter ses anciennes aventures. Et comme Laura Palmer, Jenny Sparks n’existera plus désormais que par le souvenir des autres, le rêve ou le flashback. Si l’on entend la première sur les bandes d’une cassette, si on l’aperçoit sur l’image d’une vidéo de mauvaise qualité, la super-héroïne, elle, se retrouve dans les pages de (fausses) vieilles bandes dessinées. Et peut-être n’est-ce pas un hasard si les deux ont tenu un journal intime dont seules quelques pages seront à chaque fois accessibles aux lecteurs, comme pour satisfaire et frustrer en même temps un appétit de trop-plein. Car quel serait l’intérêt de tels personnages si la totalité de leur vie nous était dévoilée ?

Autre point commun de ces deux emblèmes : leur identification à un créateur en particulier. David Lynch pour l’une, Warren Ellis pour l’autre. Les super-héros ont été repris par tellement d’auteurs qu’il est assez rare, au final, que l’un d’eux soit associé à un scénariste en particulier. Et, en effet, si Mark Millar a réalisé le journal intime de notre justicière, c’est bien Warren Ellis qui lui fit vivre la plupart de ses aventures. Autre détail : Jenny Sparks, à l’instar de ces artistes, est britannique et le revendique. L’empreinte du créateur… Sur ce point, pourtant, une différence : David Lynch tua sa créature avant même le pilote de sa série, Jenny Sparks, elle, détruisit Dieu son créateur avant de succomber à son tour. Le cadavre d’une jeunesse suave transparaît donc dans l’énergie électrique de Jenny Sparks, étincelle d’une vie dont le nom même (Sparks = Etincelles) nous rappelle sa date de péremption. Et si elle fut mise en image par plusieurs dessinateurs (Tom Raney, Frank Quitely), c’est Bryan Hitch qui sut le mieux mêler dans son regard la lassitude d’une vieille femme au dynamisme d’une adulte de vingt ans (regard fatigué et pensif qui évoque un peu celui de Laura Palmer, encore une fois). 

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Laura Palmer

Car Jenny Sparks, centenaire piégée dans le corps d’une adolescente pas bien finie (quoique, sur le papier, elle fasse plus trentenaire), est chargée de nous faire le bilan de sa carrière, ainsi qu’elle le rappellera à l’aube de sa toute dernière aventure.

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Si Laura Palmer permet de faire retour sur la géographie de Twin Peaks (via ses liens avec les différents habitants), Jenny Sparks, elle, nous guide dans une visite davantage historique. Et c’est la raison pour laquelle il est très facile de commencer un travail de biographe superhéroïque avec elle. Incarnant l’esprit du vingtième siècle, elle nous rappelle avec force en quoi le super-héros en général est le reflet des époques qu’il traverse. Là-dessus, elle peut largement se proclamer digne descendante d’Edward Blake (le Comédien de Watchmen), autre esprit d’un autre 20e siècle, ainsi que l’évoque Rorschach dans la bande dessinée :« Blake understood. Treated it like a joke, but he understood. He saw the cracks in society, saw the little men in masks trying to hold it together… He saw the true face of the twentieth century and chose to become a reflection, a parody of it.[1] » Comme lui à son époque, Jenny Sparks nous servira tout un discours sur le 20e siècle. Un double discours, d’ailleurs, sur l’histoire du justicier en bande dessinée, et sur la grande Histoire de la Terre.

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Ainsi revisite-t-elle l’évolution du comic book des années 20 aux années 90, à l’occasion d’un épisode où elle retrace sa carrière (facilitant du même coup notre travail de biographe). Jenny Sparks, née en 1900, a arrêté de vieillir à vingt ans et s’est payée un voyage dans les différents genres que lui offraient les comics . De la même manière que les flashbacks de Supreme, l’Esprit du 20e siècle nous guide dans l’évolution du medium, passant du comic du Golden Age au désenchantemant Watchmen, en passant par les tribulations du Spirit d’Eisner ou par les aventures des Avengers.

Ici encore, ce sont les codes de représentation de ces différentes époques qui sont pastichées, la forme de la bande dessinée plutôt que le fond. En témoigne la régularité des cases de cette planche, qui rappelle les premiers Action Comics et autres Superman de la fin des années 30 :

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Le noir et blanc, le lettrage de celle-ci, qui s’inspire ouvertement du Spirit :

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Enfin, ce souvenir des années 80, agencé à la manière du magistral zoom arrière sur lequel s’ouvre le Watchmen de Moore et Gibbons (amorcé, d’ailleurs, dès la couverture du premier numéro) :

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Incarnant une diversité de visages superhéroïques, il s’en aurait fallu de peu que Jenny Sparks aboutisse à la même conclusion que le Comédien de Watchmen, à savoir que les super-héros sont obsolètes et ce, depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale.

Pourtant, la fin brutale de Stormwatch, sa première équipe, lui fournira une autre option: celle de conduire une équipe autonome, indépendante de tout pouvoir politique, chargée de défendre non pas un pays, mais la totalité de la planète. The Authority. Le problème dans tout ça étant que les règles fixées par l’équipe ne sont pas forcément du goût de tous, à commencer par les membres eux-mêmes, souvent effrayés de détruire des Terres parallèles pour assurer la sécurité de la leur : « We just did something really frightening. We changed a world. We came in and changed things to the way we thought they should be.[2] » Ethique et légitimité du super-héros : depuis Watchmen et The Dark Knight Returns, cette question ouvre sur un vaste débat pour lequel Jenny Sparks a tranché (à tort?)…

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Il y a l’histoire de la fiction superhéroïque et il y a l’histoire du 20e siècle. Là aussi, Jenny y a joué son rôle. Avec ses pouvoirs et son nom, elle se fait l’allégorie de la fée électricité et, mieux encore, de sa démocratisation dans les sociétés. Au même titre que Superman est le reflet de l’industrialisation qui a permis sa naissance, Jenny Sparks nous rappelle comment le super-héros est fondamentalement lié au progrès technique de l’impression, mais aussi des autres médias (cinéma, télévision) qui ont favorisé le développement d’une culture populaire. Dans les dernières planches de son journal intime, on la verra d’ailleurs visiter différentes contrées, autant de paysages qui évoquent les branches de l’ensemble de cette culture (SF, fantasy, comic de super-héros…). Jenny Sparks, c’est la mémoire de la Belle Epoque mêlée à aux dégénérescences pop et contre-culturelles de l’ère post-moderne.

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Mais comme le laisse deviner son discours sur le rôle du super-héros, Jenny Sparks n’est pas que synonyme de progrès, puisqu’elle a provoqué la plupart des évènements historiques du 20e siècle. C’est donc bien tristement qu’on la verra se lier d’amitié avec un jeune Adolf, artiste raté de son état, auquel elle conseillera de s’orienter vers la politique, cela, avant de partir, légère comme le vent (Voir Jenny Sparks n°4). Jenny Sparks n’a pas fait que du bien. Elle s’en rendra compte lors de ses péripéties dans Stormwatch, équipe gouvernementale dirigée par un fou qui conduira à leur perte.

Figure ambiguë, Sparks nous rappelle que l’enfer est pavé de bonnes intentions et que, cette route, c’est bien souvent que le super-héros l’a empruntée. Entre cadavre de bébés, holocauste et complots politiques, sa décision de fonder une Authority supérieure à l’organisation politique humaine en témoigne.

Une autorité peu légitime et donc discutable, certes, mais dont le caractère purement anarchiste aura pour avantage de faire avancer la cause superhéroïque. Non pas forcément sur le plan éthique, mais sur l’aspect anticonformiste d’une telle démarche. Et là-dessus, Jenny Sparks n’est pas en reste : pur produit contre-culturel britannique, elle est symbolisée par la cigarette qu’elle ne cesse de fumer.

D’où l’erreur Jenny Quantum, sa descendante. En effet, la force de Sparks est d’être chargée d’un passé riche de cent ans, d’avoir été déjà là avant même d’être créée. La faire apparaître à la fin des années 90 permet aux auteurs et aux lecteurs de savoir ce qu’a effectivement été le 20e siècle. A l’inverse, le 21e siècle débutant à peine, Quantum s’apparente vite à une figure assez pauvre et incertaine, aux multiples personnalités selon les auteurs qui se penchent dessus. C’est Mark Millar qui nous offrira l’aperçu le plus intéressant de la future héroïne, lors d’un voyage temporel : une jeune femme visiblement moraliste, mais dont on ne sait si les propos, fugaces, relèvent du premier ou du second degré. Habile manœuvre, donc, qui rend l’avenir de notre 21e siècle bien mystérieux : rétrograde ou anticonformiste ? Ironique (comme pour le 20e de Richard Powers) ou désespérément sage ?

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Jenny Quantum 2

Dans une autre suite de The Authority, Jenny Quantum aura un destin très très triste. Copie conforme de son ancêtre, ses paroles provocatrices et ses sempiternelles clopes s’avèreront bien trop appuyées (et fades, surtout) pour être utiles à quelques discours de fond. Si bien qu’on peut se poser la question suivante sur ces Jenny (et annexement sur le 21e siècle) : l’anticonformisme ne tire-t-il pas sa force dans sa fugacité (à l’instar de l’étincelle Sparks) ? Et, à l’inverse, le retour d’un moralisme un peu réac, comme le laissait entendre Millar avec sa propre version de Quantum, ne permettrait-il pas l’élaboration d’une nouvelle forme d’humour ? Un degré 1.5 un peu moins poussif et un poil plus novateur ?

On verra comment évolueront les temps et qui avait raison (ou tort). D’ici là, rendez-vous dans cent ans pour plus d’infos.

PS/ D’autres articles sur Jenny Sparks ont fleuri sur Internet… Exemple : http://bigislandrachelsbooks.blogspot.fr/2010/09/remembering-wildstorm-stormwatch-jenny.html


[1] « Blake [le Comédien] comprenait. Une vaste farce, pour lui, mais il comprenait. Il voyait la société se fissurer, et les petits hommes masqués tenter de la maintenir. Il a vu le vrai visage du 20e siècle et choisi d’en être un reflet, une parodie. »/MOORE, Alan, GIBBONS, Dave, Watchmen n°2, DC Comics, octobre 1986

[2] « Ce qu’on a fait me file la chair de poule. On a changé un monde. On est venus, et on l’a transformé pour en faire ce qui nous semblait juste. » (Trad. Stéphane Deschamps)/ELLIS, Warren, HITCH, Bryan, The Authority n°8, New York, DC Comics, Wildstorm, 1999, décembre.

2 réponses à “Jenny Sparks : miroir d’un siècle

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