Echo et reprise dans la chanson de super-héros

Echo par Nicolas Poussin

Du jeu de l’amour, Echo est la grande perdante. Pour avoir trop adoré son bien-aimé Narcisse, elle se brisa le coeur et dépérit dans une grotte, laissant sa voix comme dernier résidu sur la parois rocheuse. Ainsi naquit l’écho : « Inde latet siluis nulloque in monte uidetur, omnibus auditur : sonus est, qui uiuit in illa. » (OVIDE : « Depuis, elle se cache dans les forêts, invisible dans la montagne, mais tout le monde l’entend : elle est le son qui vit en elle. »)

Pourtant, elle avait trouvé le truc pour le séduire, le Narcisse : se répéter, dédoubler sa voix jusqu’à la perte, en harmonie parfaite avec le héros et le jeu de ses reflets. Aussi n’est-ce pas un hasard si on la retrouve aujourd’hui dans les aventures superhéroïques. Le justicier, désormais perdu dans le miroir de ses doubles (cf. à peu près tous les articles de ce blog), s’accorde parfois avec des chansons qui traitent également du phénomène de la reprise et du reflet. Petit tour d’horizon des phénomènes d’écho dans la bande-son superhéroïque.

Le cover

Dans la chanson contemporaine, d’ici et d’ailleurs, le cover (ou reprise) est à la mode. Car il est plus que fréquent de trouver des chanteurs reprenant, avec plus ou moins d’honnêteté, d’anciens morceaux, connus ou tombés dans l’oubli. Jusqu’à en faire des marques de fabrique, des concours et des télé-crochets. Le cover, c’est l’équivalent musicale de la réécriture. Et comme celle-ci est largement dominante dans le genre superhéroïque, il n’est pas rare, pour l’agrémenter, de trouver ici et là quelques reprises en chanson. Exemple avec le premier Spider-Man où le Green Goblin fredonne une petite chanson autour de l’araignée.

Chanson qui est en réalité une comptine traditionnelle :

De même dans le second opus de Sam Raimi où l’on entendra cette violoniste, musicienne de rue, représentante de la foule new-yorkaise qui chante l’hymne à Spider-Man :

Petit air qui en évoque bien d’autres. Les Ramones tout d’abord :

Puis la série animée :

La chanson et le double

Autre phénomène d’écho dans la chanson, quand celle-ci traite du double et du reflet. Là, Echo y va franchement pour plaire à son adoré : elle parle des thèmes qui lui sont chers. Et pour marier les amants sur cette gamme, quoi de mieux qu’une scène de bal qui viendrait confronter, comme un reflet, l’homme à la femme, l’allié à l’ennemi, l’individu à l’autre ? Dans cette optique, un premier exemple, qui nous vient tout droit de Batman Returns (Batman le Défi pour les francophones). Bruce Wayne et Selina Kyle s’y retrouvent dans un bal masqué, seuls des invités à ne pas s’être prêtés au jeu de la mascarade.

Deux super-héros qui se révèlent l’un à l’autre. Le bal masqué, paradoxalement, est le lieu même du dévoilement, celui où, par la subtilité des propos, ceux qui ne se cachent pas ont encore des choses à nous dévoiler. Et il fallait bien un morceau de Siouxsie and the Banshees pour illustrer le propos. Morceau au titre révélateur, « Face to face ».

Autres temps, autres chansons, disait-on un jour. Pourtant, la scène de bal, elle, demeure. Si bien qu’en 2012, on retrouvera dans The Dark Knight Rises nos deux protagonistes dans cette même posture. « Face to face » parlait de double : ici encore, la scène se duplique, dans un dédale vertigineux de masques et de reprises.

Là, les masques ne serviront pas à grand-chose puisque chacun des deux reconnaîtra l’autre assez rapidement. Le loup de Selina Kyle en arrive même à être particulièrement anodin. Pour les Batman et Catwoman de Nolan, le masque a quelque chose de fondamentalement désuet, quelque chose qu’il faut dépasser (d’ailleurs, chez Nolan, Selina n’a pas vraiment de double). Et c’est là toute la qualité du film. Au-delà du discours politique (assez peu intéressant à mon sens), le véritable apport de The Dark Knight Rises au genre superhéroïque réside dans cette idée : dépasser la condition du justicier ou du criminel pour devenir humain à nouveau. Chacune des trajectoires (Batman, Catwoman, Bane, Miranda Tate) fera émaner cette idée avec plus ou moins d’adresse. La souffrance et le handicap physiques, le retour à une vie privée, l’amour ou encore la filiation… Autant de thèmes qui rappellent à chacun la disparition superhéroïque et le retour de l’être humain.

Dans cette scène, seules les protagonistes féminins avancent masqués, comme pour mieux s’opposer à un Bruce Wayne à découvert. Chose curieuse, elles seront, au cours de cette mascarade, les deux seules à révéler quelque chose du film. De manière métaphorique pour Miranda Tate puisque son dévoilement au début évoque le dénouement de l’intrigue et le twist final (Miranda Tate, fausse civile, nous dit dès le départ qu’il faut la démasquer). De manière explicite pour Selina Kyle : l’annonce de la tempête est le coeur même du propos du film puisque celui-ci refaçonne à son goût la lutte des classes. 

La confusion d’Echo

Echo et Narcisse ont cela en commun qu’à force de dédoublements, ils figurent la perte des sens. La voix de la première résonne indéfiniment et finit par se perdre dans la grotte. Le second, lui, exhibe son reflet tant et si bien que plus rien n’existe à ses yeux, si ce n’est son double miroitant. La perte… Où l’on ne sait plus qui est la copie de l’autre, d’où vient le modèle et qui est la variante.

Va-et-vient entre l’origine et son double, Echo et Narcisse dessinent un jeu de renvoi, un effet-boucle largement utilisé dans le comic book contemporain. Exemple avec les première et dernière planches de Watchmen qui se renvoient explicitement l’une à l’autre, où le geste esquissé à la fin pour ouvrir le journal de Rorschach est celui-là même que faisait le lecteur quand il commença au début sa lecture.

Fin Watchmen

Début Watchmen

Si bien que, au sortir de Watchmen, on ne sait plus trop où commence et où s’arrête l’histoire. Un peu comme le titre de cette chanson des Smashing Pumpkins, qui servit pour la bande annonce de l’adaptation cinématographique. Là aussi, un morceau représentatif de l’effet-boucle : « The Beginning is the End is the Beginning. »

Echo, c’est aussi le titre de cette chanson des Rapture, « Echoes » en anglais, qui sert de générique à la série tv Misfits.

Revêtant les habits trash du metal et du punk, Echo joue cette fois sur la corde rebelle, Misfits ne cessant de renvoyer à coups de détournements aux comics de super-héros. Victimes malgré eux de leurs superpouvoirs, les jeunes héros font presque office d’X-Men britanniques décalés. Si ce n’est qu’eux ne sont pas étudiants dans un riche institut de Salem, mais sont condamnés à des travaux d’intérêt général, trouvant leurs quartiers dans les salles glauques d’une espèce d’entrepôt. Leur uniforme n’est pas celui, moulant, de nos mutants favoris, mais des combinaisons rouges et bouffantes qui viennent cacher leurs formes. Et si l’un du groupe s’imagine effectivement devenir un super-héros, les autres auraient davantage tendance à subir leur nouvelle condition de justicier, jusqu’à commettre meurtres et autres fautes irréparables.

X-Men 1

Misfits

Echo, donc, est la figure idéale pour montrer en quoi la réécriture du super-héros n’est pas qu’affaire de texte et d’image. Celle-ci peut aussi se jouer en musique où, d’un air à l’autre, d’un medium à un autre, on retrouve sans cesse ce rythme qui bat la complainte du justicier masqué.

2 réponses à “Echo et reprise dans la chanson de super-héros

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