Comment lire les comics (2) : les études historiques

En France, il existe peu d’ouvrages théoriques sur la bande dessinée, et encore moins sur les comics. Chose curieuse (ou peut-être pas, en fait), ces derniers traitent plus de l’histoire du medium que de son esthétique. Le plus complet s’intitule Des comics et des hommes (Gabilliet, 2005). Il s’agit de la thèse remaniée que Jean-Paul Gabilliet a soutenue à l’université de Bordeaux 3 en 1994. Extrêmement documenté, l’auteur s’y intéresse au comic book sous toutes ses coutures, qu’il s’agisse des principaux acteurs de sa production, de son évolution à travers le 20e siècle ou des mutations de son lectorat.

Des comics et des hommes

L’ouvrage est divisé en trois parties. Une première approche s’intéresse à l’histoire de la bande dessinée américaine, du 19e siècle à (presque) nos jours. L’occasion de revenir sur la progressive hégémonie du genre superhéroïque dans la production, en partie due à l’établissement du Comics Code, règles d’autorégulation qui interdisaient violence, sexe, subversion et auxquelles le justicier était le plus à même de correspondre. Pour ceux que ça intéresse, ce code est accessible ici et un article à son sujet . Gabilliet a même eu la bonne idée de le traduire en français et d’en comparer les différentes versions (1954, 1971 et 1989). Cette première partie permet aussi de mieux comprendre l’existence de ces fameux Golden et Silver Ages qui marquent l’évolution du genre superhéroïque. Pour finir, on se plaira à voir comment l’Histoire américaine est intervenue à de nombreuses reprises dans l’évolution du comic book (notamment pour la question du Comics Code que l’auteur rapproche du maccarthysme). Et on pourra s’attarder sur le paradoxe actuel du super-héros, très populaire au cinéma et dans les jeux vidéos, mais si peu vendu sous sa forme originelle de personnage de comics (voir les chiffres de vente régulièrement publiés sur Diamond). Si bien d’ailleurs qu’on peut s’interroger sur le rôle du comic book en lui-même : des récits, certes, mais peut-être aussi le support de formule-tests potentiellement réutilisables pour des médias plus lucratifs. En gros, ce chapitre permet de comprendre la dualité du super-héros moderne, à la fois personnage de fiction et franchise bankable.

Le second chapitre est consacré aux producteurs et aux consommateurs de la bande dessinée. L’un des aspects les plus intéressants est de constater l’évolution de « l’auteur » de comics qui fut pendant très longtemps effacé par la nature démiurgique de l’éditeur. De l’atelier de dessin anonyme au star-system actuel, cette mutation se mesure en fonction du lectorat qui, au fil de sa croissance, s’intéressa de plus en plus aux artistes, laissant peut-être les héros un peu plus de côté. Autre facteur : la bande dessinée underground qui permit une certaine émancipation de la création, débarrassée alors du poids du Comics Code (Gabilliet vient d’ailleurs de sortir une biographie de Robert Crumb, l’un des auteurs symboliques du mouvement). L’occasion, aussi, de recontextualiser des oeuvres comme Watchmen et The Dark Knight Returns et d’en saisir toute l’importance.

Dans cette perspective, c’est en toute logique que Gabilliet termine son ouvrage sur la question de la consécration de la bande dessinée. Du comic book au graphic novel : ou comment examiner les tentatives des créateurs pour légitimer la bande dessinée comme art (et d’ailleurs pour la considérer eux-mêmes comme tel, car des témoignages d’auteurs comme Will Eisner montrent qu’au début, même eux n’y croyaient pas vraiment). Ce chapitre est en ce sens l’occasion d’expliquer l’évolution des mentalités concernant ce support, aussi bien du point de vue interne des acteurs de la production que celui, externe, des publics.

En gros, un ouvrage épais, mais foutrement intéressant et écrit en langage clair. Pour les amateurs, une critique est disponible sur Fabula, à cette adresse. S’attacher à l’objet-comic book, à ses formats, ses paginations, etc, peut paraître fastidieux comme ça, mais en fait, il en ressort des phénomènes assez intéressants, qui font mieux comprendre les investissements culturels d’une telle étude. Un peu comme cet article sur l’apparition du code-barre sur les comics, finalement. Qui plus est, chose rare (et précieuse) : Gabilliet s’est penché en détail sur les commissions au Sénat dont résulta le Comics Code.

Les réflexions de ce livre trouveront des échos dans cet autre ouvrage, Eisner/Miller, chez Rackham (2005), long entretien entre les deux artistes éponymes. Ces derniers y abordent des questions similaires, mais en fonction de leur regard d’artiste. L’occasion de comprendre cette industrie non plus d’un point de vue théorique, mais davantage à l’échelle intime de l’artiste/artisan. Pour plus de détails, vous pouvez aller .

EisnerMiller

Deux ouvrages prépondérants, donc, auxquels pourra s’ajouter le premier tome de l’Histoire du comic book de Jean-Paul Jennequin, qui vient compléter ces dires avec un appareil iconographique important. Notons également les magazines Scarce et Comic Box, seules revues françaises intégralement consacrées aux comic books.

Enfin, pour les anglophones, signalons, entre autres, Comic Book Nation de Bradford Wright et Superhero : the secret origin of a genre de Peter Coogan, qui s’intéressent à l’évolution du super-héros. L’histoire officielle de DC et Marvel a de plus été retracée par Les Daniels dans Marvel : Five Fabulous Decades of the World’s Greatest Comics (1991) et DC Comics : A Celebration of the World’s Favorite Comic Book Heroes (2003). Si ces deux ouvrages sont très complets, ils peuvent cependant manquer d’objectivité ; en effet, étant des oeuvres commandées par les éditeurs, l’auteur ne revient pas sur certaines de leurs positions discutables.

2 réponses à “Comment lire les comics (2) : les études historiques

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