Comment lire les comics (3) : Super-héros, Beaux-Livres et Encyclopédies

De la thèse à l’interview en passant par la revue, la critique du comic book se développe de plusieurs manières et s’adresse en cela à différents types de lecteur : le fan, le collectionneur, l’universitaire, ou le simple amateur qui passerait par là par hasard. Aussi, selon les lignes éditoriales, les regards adoptés et les sujets ne sont pas les mêmes. Et c’est sans grand hasard qu’on voit l’étude des contenus narratifs des comics se diviser en différentes parties complémentaires, selon le lectorat auquel elle se destine.

Pour repartir sur les approches historiques, on peut d’ores et déjà constater les tentatives de la bande dessinée pour se légitimer en tant qu’art, à l’instar d’autres pratiques comme la peinture ou la sculpture. Il en est de même pour le genre superhéroïque et pour ses personnages iconiques : Superman, Batman, Spider-Man… Tous ceux-là ont travaillé activement pour acquérir une valeur patrimoniale que ne vont pas contredire les rééditions de leurs vieilles aventures des Golden et Silver Ages sous forme d’intégrales. Le super-héros a une telle portée dans la culture qu’il peut désormais faire l’objet de beaux-livres. Ça, les éditeurs l’ont bien compris – Taschen le premier qui publia, en 2010, un livre-monstre en hommage aux 75 ans de DC Comics. 75 Years of DC Comics : The Art of Modern Mythmaking.

Paul Levitz

Paul Levitz, qui fut longtemps éditeur chez DC, y retrace l’histoire de sa maison-mère, à grands coups de croquis et autres documents d’archive qui apportent un nouveau regard sur le genre. Une chronologie d’autant plus intéressante qu’elle fournit le point de vue d’un éditeur qu’on pourra alors confronter aux témoignages d’artistes et théories universitaires abordés dans l’article précédent – voir, notamment, comment la parution de Watchmen est réduite à des questions purement économiques et de distribution en librairie. Si l’approche de Paul Levitz est sacrément appréciable, elle est cependant rapidement effacée par l’imposant appareil iconographique qui l’accompagne. Car, oui, ce livre de Taschen est tout bonnement monstrueux : 720 pages aux dimensions gargantuesques, un bébé de 9kg qu’il est tout bonnement impossible de ranger chez soi sur une étagère – un bébé qu’il est même quasiment impossible de lire, tant le format ne s’y prête pas, privilégiant au contraire la seule contemplation des images. Ce qui, en soi, est très agréable, étant donné le caractère inédit de ces dernières, mais qui, du coup, minimise un peu le travail d’écriture de Levitz. Cela dit, pour l’édition française, Taschen a eu la bonne idée de joindre un fascicule indépendant qui comprend la traduction du texte en français, ce qui rattrape un peu les choses.

Si bien qu’on rangerait plutôt cet ouvrage au rayon « Beaux-Livres » plutôt que dans les essais historiques,  tant il laisse de côté le témoignage de l’éditeur pour se concentrer sur la beauté des images (et d’ailleurs, Taschen s’est lancé dans la réalisation de nouveaux ouvrages qui devraient se centrer sur l’époque des Golden et Silver Ages). En cela, 75 Years of DC Comics rejoint le rang des encyclopédies de super-héros, destinées généralement aux collectionneurs.

encyclopedies-dc-marvel

En France, c’est Semic qui s’y était collé, publiant deux imposants ouvrages qui répertorient l’ensemble des héros des catalogues de DC et Marvel (avec biographies, dates d’apparition, séries, etc…) Et si on peut souligner un beau travail de présentation, ces encyclopédies ont quelque chose d’un peu frustrant… car finalement, elles ne sont que des répertoires, des catalogues luxueux. Et du coup, elles nous font l’aveu de ce qui manque dans la production française de ce genre de littérature : des ouvrages consacrés uniquement à un héros et à son univers. Accorder une double-page à un justicier aussi important que Batman, par exemple, ne suffit pas, en effet, à valoriser toute son amplitude. Batman, c’est des milliers de récits, des centaines de scénaristes, de dessinateurs, de réalisateurs, de graphistes, de comédiens… Une simple présentation biographique dans une encyclopédie ne rend certainement pas compte des différents visages qu’a pris le super-héros selon ses créateurs et les époques qu’il a traversées (voir, à l’appui, l’image placée en tête de cet autre article). Sur cet aspect, on pourrait se pencher du côté des Américains qui, eux, ont déjà réalisé ce travail – voir notamment Les Daniels et ses Complete History (de Superman, Batman et Wonder Woman). Et pour une approche de fond : Batman Unmasked : Analyzing A Cultural Icon de Will Brooker (2000). Signalons également le site canadien Pop-en-Stock qui comprend deux séries d’articles sur Batman et le Crépuscule des super-héros.

Les encyclopédies sont à la fois riches et frustrantes car elles en présentent trop et n’en disent pas assez. On aimerait aller plus loin et, finalement, on en ressort tout à la fois stimulé et déçu. Et pourtant, quand on est collectionneur, on se plaît à les avoir sur nos étagères. Peut-être faut-il leur préférer des ouvrages ouvertement créés par des fans et qui, du coup, ne prétendent pas à un regard objectif ou à une valeur encyclopédique. C’est le cas de Super-héros de Martin Winckler qui retrace avec simplicité l’histoire de différents justiciers, accompagnée à chaque fois de très belles illustrations.

Super-heros Winckler

Et pour aller plus loin, deux autres ouvrages. Comics : les indispensables de la BD américaine de Thierry Mornet, qui retrace une bonne partie de la production, de Ghost World à Civil War en passant par Jimmy Corrigan et Batman. Un bon panorama, accompagné de présentations enrichissantes et de pistes de lecture.

comics les indispensables de la BD américaine thierry mornet

Super-héros ! de Jean-Marc Lainé, épaisse monographie parue chez les Moutons Electriques, qui se penche de manière encore plus approfondie sur le fonctionnement esthétique du genre superhéroïque, de ses sources d’inspiration jusqu’à ses incarnations en ce début de siècle. Et, pour les anglophones, voici deux ouvrages collectifs universitaires : From Hercules to Superman (2007) et The Contemporary Comic Book Superhero (2009).

super-heros-laine-jean-marc

Mais à partir de là, on s’adresse à un public spécialiste, vraiment intéressé par ce sujet et habitué à lire des documentaires sur la longueur. Car le livre de Lainé est une riche démonstration qui s’étend sur plusieurs centaines de pages et qui, à l’inverse d’une encyclopédie, ne comprend qu’une seule entrée : son introduction. Et chose curieuse, on peut remarquer que, quand on se destine à ce type de public, le point de vue n’est pas forcément le même, centré non plus sur les personnages, mais davantage sur les créateurs.

Une réponse à “Comment lire les comics (3) : Super-héros, Beaux-Livres et Encyclopédies

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