Comment lire les comics (4) : L’auteur – dessinateur ou scénariste?

Depuis quelques années, de plus en plus d’ouvrages sur des créateurs de comics emplissent les rayons des librairies. Il peut s’agir d’entretiens type Eisner/Miller, mais pas que, puisqu’on voit des spécialistes se pencher aujourd’hui sur l’étude des œuvres de célèbres artistes – voir, par exemple, Alan Moore : tisser l’invisible paru aux Moutons Electriques. Exit, donc, les encyclopédies superhéroïques, ici, c’est bien le style de l’auteur qui prédomine, quel que soit le personnage traité. Chez les Moutons Electriques, ces essais se sont développés au sein de la collection « Bibliothèque Miroir – BD » qui s’intéresse aussi bien à des scénaristes (Alan Moore, Grant Morrison) qu’à des dessinateurs (Jack Kirby). Au-delà des réflexions qui y sont tenues, il est intéressant de constater qu’il émerge une problématique continue, que l’on retrouve d’un livre à un autre : qu’est-ce qu’un auteur de comic book ?

moutons-electriques-bibliotheque-miroir

Rappelons tout d’abord rapidement que l’auteur est celui à qui on attribue la création d’une œuvre (romanesque, documentaire, cinématographique, etc) et qui, de fait, a autorité sur celle-ci. En gros, l’auteur est celui qui a eu l’idée d’une création donnée et qui, du coup, en est responsable. Les plus courageux trouveront ici toute une série d’articles à ce sujet.

Si la notion d’auteur est assez limpide concernant par exemple les romans (on sait que Victor Hugo a écrit Les misérables et que l’on doit La carte et le territoire à Michel Houellebecq), elle est beaucoup plus disparate dès lors qu’on entre dans la production du comic book. Généralement fruit d’une collaboration entre différents acteurs créatifs (scénariste, dessinateur ou encore encreur), la bande dessinée américaine relève d’une instance décisionnelle difficilement identifiable. À l’occasion d’un article critique au sujet de deux ouvrages théoriques parus en 2009 sur Jack Kirby et Jim Steranko, Jean-Paul Gabilliet est revenu sur le sujet. Il y évoque le « cas par cas » d’une telle question à travers les exemples des scénarios très détaillés d’Alan Moore (qui décrit très précisément le contenu de chaque case) ou, à l’inverse, de la conception du travail scénaristique de Stan Lee qui consiste à tracer les grands traits d’une intrigue que les dessinateurs auront charge de mettre en image et de découper sous forme séquentielle. Article pour lequel on pourrait conclure sur une réflexion ouverte : dans quelle mesure la notion d’auteur, dans ce contexte de production morcelée, peut-elle recouvrir en même temps plusieurs acteurs de la création (scénariste, dessinateur, encreur, mais aussi éditeur)? Car, oui, en sachant que DC et Marvel sont propriétaires de leurs personnages, n’est-ce pas à eux que l’on doit attribuer l’autorité d’une œuvre et non plus au créateur lui-même ? Et d’ailleurs, quelle est la part de responsabilité d’un éditeur dans le processus créatif ? Joe Quesada, qui a lancé la ligne « Ultimate », n’a-t-il pas joué un certain rôle dans Ultimates de Millar et Hitch, dès lors que celle-ci paraissait dans cette collection ?

Enfin bref, tout un tas de questions que se coltinent nos différents essayistes, de manière plus ou moins tranchée. Car faire un livre sur un artiste en particulier revient à définir précisément son rôle dans la genèse d’un comic book. C’est ainsi que, dans Les apocalypses de Jack Kirby, Harry Morgan et Manuel Hirtz décident que le célèbre dessinateur, qui a longtemps collaboré avec Stan Lee, est quand même à considérer comme le principal (voire seul) auteur de son œuvre chez Marvel : « Notre hypothèse du rôle central de Kirby est confortée par l’observation que l’intervention scénaristique de Stan Lee se ramène clairement, dans bien des cas, à l’usage de poncifs caractéristiques des récits feuilletonnesques : l’affrontement du héros et du traître, la menace repoussée, le traître aux siens qui expie sa trahison par un sacrifice final, etc. A l’évidence ce ne sont pas ces poncifs qui font l’intérêt des comics de Jack Kirby, mais bien la manière dont Jack les déploie. » (pp.78-79)

Jack Kirby

Une définition de l’auteur qui se crée, dans ce contexte, à l’encontre des autres acteurs de la production, c’est-à-dire que Jack Kirby n’est auteur que si Stan Lee cesse de l’être. Ce qui revient à émettre l’hypothèse qu’il n’existe qu’un auteur pour chaque comic, celui-ci étant l’unique responsable du récit en séquences qu’il nous est donné de lire. Dessinateur vs scénariste, qui détient les droits intellectuels ? Si la question intéresse les théoriciens, elle est également lourde en conséquence d’un point de vue pragmatique : rappelons, par exemple, que Bob Kane est crédité comme seul inventeur de Batman alors qu’à l’origine, il était accompagné du scénariste Bill Finger. Du coup, on a bien l’impression qu’on ne peut attribuer la création d’un comic book qu’à un seul individu, les autres participants étant déplacés au rang de simple exécutant.

Dans d’autres cas, les essayistes préfèrent revendiquer cette idée de création partagée tout en continuant à faire primer le scénariste ou le dessinateur. Exemple avec Anthony Lioi dans Alan Moore : tisser l’invisible lorsqu’il parle de Promethea : « Il s’agit d’un travail collectif du scénariste Alan Moore, du crayonneur et peintre J.H. Williams III, de l’encreur Mick Gray, des coloristes Jose Villarubia et Jeremy Cox, et du lettreur Todd Klein, mais pour plus de simplicité, cette équipe sera désignée par la synecdoque « Moore ». » (p.261)

Watching the Watchmen

Question ardue, donc, que celle de l’auteur du comic book, qui reflète un manque certain dans la littérature critique à propos de la genèse des bandes dessinées. Car si de nombreux ouvrages traitent des œuvres en tant qu’objet fini, il est plus rare d’en trouver qui se dédient au processus créatif en lui-même. On trouvera, par exemple, des préfaces et postfaces des multiples rééditions de Watchmen, où l’accent est mis sur les longues discussions qu’ont eues Alan Moore et Dave Gibbons. Mais, en même temps, il s’agit de Watchmen, seul comic qui ait eu droit, du fait de sa notoriété, à une importante série d’études. Et peut-être parce qu’il s’agit d’un genre assez discrédité, le comic de super-héros n’intéresse finalement pas ce genre de critique, qui lui préfère l’aspect symbolique que joue le justicier dans la société (métaphore politique du monde contemporain, rapport à l’Histoire américaine, etc).

Et même du côté des artistes eux-mêmes, la question n’a pas l’air si évidente que ça. Voir, par exemple, les conflits juridiques qui opposent de temps à autres dessinateurs et scénaristes, mais aussi les entretiens qui paraissent dans les journaux. Alan Moore lui-même rend compte de cette complexité en décrivant sa relation avec Kevin O’Neill, dessinateur de La ligue des Gentlemen Extraordinaires : « Cela fait presque deux ans que je collabore avec Kevin O’Neill […] et durant tout ce temps, je ne l’ai pas rencontré une seule fois. » (Alan Moore : tisser l’invisible, p.117) De même souligne-t-il l’importance de script détaillés sans pour autant réduire la tâche du dessinateur : « Les descriptions que je leur fournis leur servent de soutien, de guide. En règle générale, ils trouvent une façon bien meilleure d’illustrer les cases que si je leur avais suggéré tel ou tel traitement. » (Ibid, pp.117-118) Dans un autre entretien, il reviendra sur cette relation si particulière avec le dessinateur : « Ainsi, je crois que le seul fait d’avoir vu le travail d’un artiste et de l’avoir compris correctement me révèle énormément de choses sur cette personne, beaucoup de détails subtils qui ne concernent pas seulement son travail graphique.» (« Entretien avec Alan Moore » de Paul Gravett dans 9e art n°6, p.96)

Bryan Hitch

Du coup, concernant le travail des dessinateurs, on pourra s’intéresser à leurs propres témoignages, comme par exemple Bryan Hitch’s Ultimate Comics Studio où le créateur décrit sa manière de procéder. Voire même, pourquoi pas, apprécier leur travail en direct grâce à Youtube et compagnie – exemple avec Kevin O’Neill.

Finalement, sans oublier cette question de la genèse d’un comic book, peut-être s’agit-il de s’intéresser aux motifs récurrents qu’on trouve dans l’ensemble des comics scénarisés ou dessinés par le même individu pour comprendre ce qu’est un auteur. C’est ainsi qu’on pourra examiner l’omniprésence des mises en abyme chez Alan Moore (cf. « Le panorama d’une œuvre » dans Alan Moore : tisser l’invisible) ou l’importance de l’Espace B dans les récits de Grant Morrison ((R)évolutions de Yann Graf). Et, si on a généralement tendance à attribuer la responsabilité d’un comic à un scénariste, les dessinateurs ne sont pas non plus en reste. Un coup d’œil sur différentes planches de J.H.Williams III nous prouvera par exemple que sa spécificité n’est pas liée à un scénariste en particulier, mais bien à un style propre qui fait de ses découpages ces choses si particulières – aussi bien dans une œuvre expérimentale comme Promethea que dans un comic plus grand-public comme Batwoman.

Promethea

Batwoman

Et, pour finir, sortons des comics mainstream pour constater que, dans la BD indépendante, la question de l’auteur se pose moins. C’est ainsi qu’on pourra signaler des ouvrages divers et variés sur Chris Ware, Robert Crumb, ou encore le MAUS de Spiegelman. Mais ici, la chose est plus simple, puisque ces artistes sont aussi bien dessinateurs que scénaristes.

chris-ware-la-bande-dessinee-reinventee

Metamaus

Qui a peur de Robert Crumb

4 réponses à “Comment lire les comics (4) : L’auteur – dessinateur ou scénariste?

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