Comment lire les comics (5) : Cases et planches, la bande dessinée sous toutes ses formes

Dernière escale dans ce tour d’horizon consacré aux ouvrages de référence sur le comic book. Après l’approche historique, les personnages et les auteurs, engageons-nous maintenant dans le sentier ardu des théories formelles. Celles-ci, de la même manière qu’on peut en trouver en lettres ou en cinéma, ont pour ambition d’étudier la bande dessinée en tant que telle, c’est-à-dire comme récit en séquence pour lequel on doit prendre en compte, pour le bien des recherches, la narration, le texte, l’image, le rapport entre ces deux derniers, mais aussi les dimensions des cases, leur place dans la page, ou encore leurs rapports les unes aux autres. En gros, tout un tas d’éléments constitutifs de la bande dessinée que les théories formelles ont su mettre en évidence, tels, pour Harry Morgan, « les éléments morphologiques […], la case, le cadre […], l’espace intericonique, la bulle, le strip, la planche, la double planche. » (Principes des littératures dessinées, 2003, pp.347-348)

Si peu de ces ouvrages concernent de manière spécifique le genre superhéroïque, on pourra cependant y trouver des réflexions générales qui sauront trouver leur application dans le comic book. On ne relèvera ici que quelques-uns de ces essais, tantôt américains, tantôt franco-belges. Aux Etats-Unis, l’un des pères fondateurs de ce courant théorique est Will Eisner (avec La bande dessinée, art séquentiel), mais le plus accessible reste encore Scott McCloud. Tout bêtement car celui-ci à décidé de délivrer ses études de la bande dessinée sous la forme… d’une bande dessinée. Aussi se représente-t-il comme un individu à l’air bonhomme, légère autoprésentation affublée de lunettes que l’on retrouvera au fil de ses trois bouquins : L’art invisible, Réinventer la bande dessinée et Faire de la bande dessinée.

art-invisible-scott-mccloud
C’est surtout le premier tome de cette trilogie qui attire ici notre attention car c’est dans celui-ci que McCloud expose toute l’originalité de son approche. L’auteur se penche avec simplicité sur la question du graphisme, de l’agencement des images, de l’aspect figé d’un style réaliste et, inversement, du côté universel d’un dessin simpliste comme, par exemple, le smiley.

Art invisible

Ces questions s’avèrent très intéressantes, mais, étant donné qu’on les retrouve dans d’autres essais, ce ne sont pas vraiment elles qui fondent la spécificité de cet ouvrage. Non, sa véritable originalité provient de ce que laisse entendre son titre français (en anglais, il est plus prosaïque : Understanding Comics). « L’art invisible », formule métaphorique par excellence, peut être entendue de plusieurs manière. Car la bande dessinée fut longtemps minorée par la critique, elle semble s’être développée en silence, glissée dans l’ombre d’autres arts, pour arriver aujourd’hui à une sophistication qu’on n’aurait pas attendue d’elle – voir Chris Ware, David B., et, chez nos super-héros, Alan Moore et J.H. Williams III.

chris-ware

David B

En gros, dans la hiérarchie culturelle, la bande dessinée fut longtemps un art invisible, délaissée par la critique qui s’intéressait davantage au roman ou au cinéma. Pourtant, si le titre « Art invisible » sous-entend en creux ce phénomène, ce n’est pourtant pas ce qu’il désigne explicitement. En effet, la théorie première de McCloud réside dans le fait que la bande dessinée est un art invisible car, plus que tout autre, elle fonde sa dynamique dans le procédé de l’ellipse. C’est-à-dire que tout le nœud de l’action se jouerait dans ce qu’on ne voit pas, à savoir les moments non représentés qui se déroulent entre les cases d’une planche. Si bien que le lecteur est plus que jamais sollicité pour construire le sens de l’intrigue, imaginant de lui-même les formes invisibles suggérées par les lignes qui séparent les vignettes : « La danse du visible et de l’invisible est au cœur de la bande dessinée, grâce au phénomène de l’ellipse. Le créateur et le lecteur sont des partenaires dans l’invisible. Inlassablement, ils créent quelque chose à partir de rien. La bande dessinée est un exercice d’équilibre. Un art qui procède autant par soustraction que par addition. » (L’art invisible, pp.205-06)

all-star-superman-morrison-quitely

Cet art de l’absence trouve par exemple des résonances dans la première planche d’All Star Superman (Morrison, Quitely). Consacrée à un résumé des origines de Superman, elle se divise en quatre vignettes qui présentent chacune un moment-clé de la genèse du héros, souligné à chaque fois par une phrase nominale, telle « doomed planet » (« Une planète condamnée ») ou « kindly couple » (« Un couple bienveillant »). Le caractère elliptique est ici fondamental, puisqu’il signale, par ce côté résumé, la dimension iconique de cette histoire : les événements situés entre ces quatre moments sont déjà célèbres et n’ont aucune nécessité à être rappelés tant ils appartiennent à la mémoire collective. Ce statut iconique, voire patrimonial, est tel que le bébé envoyé sur Terre n’est pas représenté, de même qu’il n’est pas fait mention de son rapport de filiation avec les « scientifiques désespérés » de la seconde vignette – chacun le sait déjà, l’art elliptique de la bande dessinée est là pour nous confirmer qu’il s’agit bien du futur Superman.

Du coup, cette planche évoque ce que Yann Graf, dans (R)évolutions, appelle « hypercompression », c’est-à-dire des planches qui résument en une page une diversité d’événements liés à un même personnage. Un autre exemple ici, avec différentes aventures de Batman compressées dans une même page.

hypercompression

L’hypercompression s’inspire elle-même d’une forme de narration appelée « décompression » qui est largement utilisée dans les comics de Warren Ellis, comme Planetary et The Authority. A l’inverse de l’hypercompression, la décompression désigne l’adoption, sous l’influence du manga et notamment de Tezuka, d’un style cinématographique au sein de la bande dessinée : elle renvoie à un étirement de la narration, à travers la représentation d’une même scène sur plusieurs pages, avec peu de cases et parfois même sans phylactère ni onomatopée. Cette technique relevant d’un caractère contemplatif, elle renforce non seulement la dramatisation de certains points de l’intrigue mais sert également à approfondir les relations entre les personnages et à instaurer des ambiances particulières. En laissant le champ libre à l’image aux dépends du texte, elle fait de celle-ci un tableau idéal pour glisser des détails révélateurs et autres allusions. Exemple ici avec Planetary qui fait référence à une célèbre équipe de super-héros.

Planetary et le 4

Planetary et le 4 (2)

De l’art invisible à la décompression, on passe ici à autre courant théorique sur la bande dessinée, franco-belge cette fois. Amorcé entre autres par Benoît Peeters dans Case, planche, récit : lire la bande dessinée, il est aujourd’hui développé par des auteurs tels que Thierry Groensteen (Système de la bande dessinée 1 & 2), Thierry Smolderen (Naissances de la bande dessinée) ou encore Harry Morgan (Principes des littératures dessinées). Chacun d’eux s’occupe des aspects formels de la bande dessinée, à commencer par les différents types de planches que l’on peut y trouver (du gaufrier standard à des découpages complètement barrés tels ceux de J.H.Williams III). Et d’ailleurs, Peeters souligne l’un des aspects primordiaux de la bande dessinée, l’alternance de petites vignettes et de grandes cases, voire pleines pages. En gros, l’alternance entre récits et tableaux : « La bande dessinée repose à chaque instant sur une tension entre le récit et le tableau. Le récit qui, englobant l’image dans une continuité, tend à nous faire glisser sur elle. Et le tableau qui, l’isolant, permet qu’on se fixe sur elle. » (Lire la bande dessinée, p.34) Peeters suggère ainsi les deux dynamiques de lecture intrinsèques à la bande dessinée, entre parcours de l’œil sur la planche et observation d’une vignette envahissant un espace plus important. Et là-dessus, on rejoint complètement l’idée de la décompression telle qu’elle a été utilisée par Warren Ellis.

De son côté, Thierry Groensteen va poursuivre ces réflexions, via plusieurs essais dont le plus connu est Système de la bande dessinée. Il y envisage la bande comme un système plutôt que comme un ensemble de codes ou un langage. Système double qui prend aussi bien en compte la conduite du récit que le traitement de la planche. Groensteen s’intéresse à la distribution des vignettes dans l’espace de la page et à leurs interactions. Il emprunte en ce sens à « l’arthrologie », science de l’articulation. Plusieurs modes de signification sont alors possibles, selon la manière dont on considère la vignette : de manière isolée, en fonction de celle qui la précède et celle qui la suit, ou encore dans son intégration à la planche, voire à l’ensemble de l’œuvre elle-même. Là-dessus, Watchmen apparaît comme l’un des exemples les plus significatifs, en particulier le 5e chapitre qui, construit à partir d’une structure symétrique, met bien en évidence les différentes relations possibles entre les cases.

Axe de symétrie de Watchmen

Dans Système 2, Groensteen poursuit ces réflexions en envisageant la bande dessinée avec d’autres arts, comme l’art contemporain ou l’album pour enfants. Pour ce dernier, il souligne notamment sa liberté formelle qui permet rétrospectivement d’interroger le système plus normé de la bande dessinée. Et effectivement, concernant ces deux pratiques, il y aurait de riches comparaisons à faire. Signalons du coup la revue d’étude Hors-Cadre(s), qui se dédie à la recherche sur l’album pour enfant, et notamment l’un de ses numéros consacrés à la couleur blanche.

Couverture Hors Cadre 2jpg

L’aspect esthétique du blanc se retrouve par exemple dans Silencio d’Anne Herbauts. Le héros, tout blanc, est un personnage mutique dont la couleur symbolise, entre autres, les blancs d’une conversation – pour exemple, dès qu’il traverse une foule, celle-ci s’arrête de parler. Or, cette esthétique particulière du blanc se retrouve en quelque sorte dans Planetary puisque le héros, amnésique, est aussi marqué par cette couleur. La blancheur caractéristique d’Elijah Snow renvoie alors à la dimension très fragmentaire du récit, puisqu’elle suggère une page vierge, un héros en creux destiné, à l’instar du récit, à se construire et à s’épaissir.

Silencio Anne Herbauts

Planetary puzzle

Concernant les rapports de la bande dessinée avec d’autres arts, on peut également penser au très beau livre de Thierry Smolderen, Naissances de la bande dessinée, qui s’intéresse aux ancêtres de la bande dessinée et à leurs influences. Vous trouverez une petite présentation, ici. Ensemble théorique que l’on retrouve d’une certaine manière dans Promethea de Moore et Williams puisque l’une des héroïnes s’interroge sur les origines du comic book :

« Promethea : You know, all these decorations, they’re egyptian hieroglyphics and things. I guess that telling stories with pictures is the first kind of written language.

Barbara: Heh. Probably that’s why Promethea’s mostly appeared in comic books this last century. Gods used to be in tapestries, but now they’re in strips.[1] »

… Ou quand auteurs et personnages se font à leur tour critique de la bande dessinée…

Voilà pour le petit tour d’horizon (qui fut en fait un peu long). Et pour finir, voici le site de la nouvelle version de Neuvième art, désormais revue numérique qui porte le nom de Neuvème art 2.0 et qui poursuit les recherches décrites plus haut : http://neuviemeart.citebd.org/

Comme on peut le constater, on s’est surtout intéressé aux critiques francophones ou, du moins, traduites en français. Jean-Paul Gabilliet a, lui, consacré un superbe article sur l’ensemble de la critique de la bande dessinée, tant en Europe qu’aux Etats-Unis. L’article est , il est très complet, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bonne lecture.


[1] « Regarde, les parois sont décorées de hiéroglyphes égyptiens. Raconter des histoires à travers des dessins est la première forme de langage écrit. »/ « Hah. C’est sans doute pour ça que Promethea est surtout apparue dans des bandes dessinées ce dernier siècle. »/ Promethea n°15, août 2001.

3 réponses à “Comment lire les comics (5) : Cases et planches, la bande dessinée sous toutes ses formes

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