Des Avengers à House of M : la Sorcière Rouge s’en prend au rêve américain

640x960 popular mobile wallpapers free download

Il y a une une chanteuse dont la vie, me semble-t-il, suggère bien la destinée de la Sorcière Rouge (ou Wanda Maximoff). Comme elle, Marian Anderson est issue d’une minorité (les mutants pour l’une, les Afro-Américains pour l’autre). Toutes deux furent exclues à cause de leurs différences, l’une des salles mondaines où elle était tenue d’exceller, l’autre d’à peu près tous les endroits du monde de Marvel. Comme la Sorcière Rouge, Marian Anderson possède un talent fou : une voix puissante, infinie. Une voix qui fait penser aux super-pouvoirs de l’héroïne, capable de modifier la réalité à sa guise, là où la chanteuse pouvait influencer les foules lors de ses concerts (notamment au Lincoln Memorial, moment extatique admirablement bien décrit dans Le temps où nous chantions de Richard Powers). Si peu connue, donc, Marian Anderson fut l’une de ces personnalités prises dans le filet des paradoxes du rêve américain. Un peu comme la Sorcière Rouge, figurante du panthéon Marvel, qui finit par exploser en 2004-2005 lors du story-arc « Avengers : Disassembled » (Bendis, Finch) et de House of M (Bendis, Coipel).

Et au-delà des ces destinées, un morceau interprété par Marian Anderson que pourrait bien aussi chanter la Sorcière Rouge tant il lui colle à la peau.

Car, oui, s’il y a quelque chose à quoi on reconnaît l’héroïne, c’est bien ses liens de parenté ou, plutôt, cette absence de lien. Apparue en 1964 dans X-Men n°4, la Sorcière Rouge est en effet une « motherless child » comme on en voit peu. Abandonnée par sa mère, elle intégrera avec son frère, Vif-Argent, l’équipe de Magnéto, dont elle finira par découvrir qu’il est son père. Déjà, avant lui, d’autres avaient tôt fait de revendiquer cette paternité, comme Django Maximoff (dont la Sorcière Rouge porte le nom) ou encore Whizzer, ancien justicier du Golden Age. De père adoptif en père adoptif, le sentier semblait pour la Sorcière Rouge tout tracé et c’est sans surprise qu’elle finit par se tourner vers un modèle plus instable : Magnéto, maître du magnétisme, pire ennemi des X-Men (voire de l’humanité entière, en fait), ce joueur qui prend le monde comme plateau d’échec et pour lequel l’héroïne nourrit un sentiment particulier, partageant avec lui son amour du jeu. C’est ainsi que, dans ses moments perdus (du style d’House of M), on la verra elle-même composer avec des puzzles d’enfants.

sorciere-rouge-house-of-m

Au final, un peu comme la voix douce-amère de Marian Anderson, la Sorcière Rouge, via ses relations familiales, porte en elle une charge digne des meilleures tragédies grecques. Pourtant, au fil des époques, c’est bien loin de ces chemins qu’on l’entraînera – peut-être en raison de ses origines instables, l’héroïne choisira en effet la voie plus sûre du mariage convenu. Décidant d’abandonner l’équipe terroriste de son père, elle se rallie avec son frère aux Avengers… Et finit par épouser l’un d’eux, la Vision. Et même par avoir deux enfants, Thomas et William. The American Dream.

sorciere-rouge-house-of-m-2

Mais méfions-nous du rouge de la Sorcière… Comme un fruit prêt à éclater, cette couleur revêt tout un tas de significations : la chaleur maternelle, le communisme, le sang des cadavres et de la vie, l’hystérie. C’est un peu l’exaltation des humeurs, la couleur de l’ambiguïté, à l’image du surnom que la justicière s’est choisi, « Sorcière », tantôt bénéfique, tantôt dévastateur. Et il faudra attendre 2004, instant charnière de la vie américaine et, dans une moindre mesure, de la communauté superhéroïque, pour voir le vernis se craqueler. Brian Bendis passe par là et, chose magique, arrive à nous faire croire que la tragédie de la Sorcière Rouge rôdait depuis très, très longtemps.

sorciere-rouge-coipel-bendis

« Avengers : Disassembled » est la chronique d’une destruction totale, c’est un arc qui nous raconte la chute d’icônes, d’un Tony Stark retombé dans l’alcoolisme à un Oeil de Faucon explosé en plein vol. C’est ce dont rêve tout lecteur de comics sans oser y croire : la destruction en bonne et due forme d’une des plus célèbres équipes de justiciers. Provoquée qui plus est, comme on le découvrira à la fin, par la parfaite housewife Wanda Maximoff. Et l’élément déclencheur? Une conversation anodine entre elle et la Guêpe, au cours de laquelle cette dernière lui rappellera le souvenir de ses anciens enfants. Car, oui, détail qu’on a oublié de souligner : la progéniture de la Sorcière Rouge n’existe pas. Ayant appris qu’elle était stérile, l’héroïne se les a tout simplement créés grâce à la magie. Jusqu’à ce que ses collègues lèvent le voile de l’illusion et décident de les « effacer ». L’heure de la vengeance sonna en cet instant pour la Sorcière Rouge…

Une vie parfaite en carton-pâte, donc, trame ultra-rabâchée dans la fiction américaine, qui, chronologiquement, correspond pile poil au lancement de la série Desperate Housewives.

Bree Van de Kamp

Et, entre une Bree Van de Kamp et une Sorcière Rouge, il y aurait tout plein de choses à mettre en parallèle. Ces femmes de l’excellence, qui plonge sans compromis dans l’art de l’équilibre familial. Qui n’ont pas peur de se bafouer elles-mêmes pour entretenir l’illusion. Quitte, pour cela, à briser des vies. La famille parfaite… De l’art pictural à la bande dessinée, de Norman Rockwell à la Sorcière Rouge, combien de ces femmes furent représentées dans des poses iconiques en train de servir le dîner?

Rockwell Thanksgiving

sorciere-rouge-famille

Mais avant même la création des Etats-Unis, il y avait, en Grèce, cette héroïne, Médée, prête à tout pour entretenir le statut idéal de sa famille. Trompée par son mari, elle se vengea en tuant ses propres enfants. Aujourd’hui, son ombre plane sur la Sorcière Rouge, poussée, elle aussi, à lever le voile sur l’illusion de sa vie. Contrainte de détruire ces enfants qu’elle a elle-même conçus. Au final, la Sorcière Rouge est une Médée montée à l’envers.

Médée par Eugène Delacroix

Médée par Eugène Delacroix

« C’est donc en vain, mes petits », lui fait dire Euripide, « que je vous ai élevés, en vain que j’ai peiné, et que j’ai été déchirée de douleurs dans les cruelles épreuves de l’enfantement. » Des propos qui évoquent l’accouchement factice de le Sorcière Rouge représenté en guise de prologue dans House of M. Phénomène qui, d’ailleurs, fait penser à un épisode de la série animée Batman, dans lequel, pareillement, Poison Ivy se crée une fausse famille à partir de plantes mutantes.

batman-animated-poison-ivy

Bendis est un pro de l’illusion. Des manipulations de la Sorcière Rouge à l’invasion secrète de Skrull, c’est bien souvent qu’il traite des faux-semblants et des manipulations. Mais ce qui est génial avec la Sorcière Rouge, c’est qu’il réussit à nous faire croire que la trame était préparée depuis plusieurs décennies, voire même depuis le début. C’est ainsi qu’au moment de la révélation finale d’ « Avengers : Disassembled », il nous compile 40 ans d’images extraites de comics d’hier et d’aujourd’hui. 40 ans d’images où l’on perçoit chez l’héroïne une fragilité et une colère sous-jacentes, pas vraiment là alors, ni pour elle, ni pour les auteurs successifs.

sorciere-rouge-histoire-comics

Une remontée dans les origines, donc, jusqu’à ce moment fatidique où la Sorcière Rouge rejoint les Avengers, contrainte par son frère, comme on nous le sous-entend 40 ans plus tard. Par là, Bendis nous fait comprendre que rien n’est définitif. Et qu’une image peut, avec le temps, changer de sens, jusqu’à véhiculer un message complètement différent du propos originel.

sorciere-rouge-vif-argent-stan-lee

Révéler les guerres intimes des individus superhéroïques est l’un des enjeux principaux de Bendis dans le Marvel Universe. Et, pour ce faire, il choisit la Sorcière Rouge comme clou du spectacle. C’est dans cette perspective que paraît House of M, mini-série dans laquelle l’héroïne, dans l’espoir de vivre pleinement sa vie illusoire, décide de réaliser le fantasme de tous les autres justiciers. Elle crée donc un monde parfait où les mutants dominent la Terre, où les super-héros vivent pleinement leur double condition, et où les morts traumatiques de Spider-Man sont revenus à la vie, alors que lui-même profite du parfait mariage qu’il s’était promis avec la défunte Gwen Stacy. Une réalité certes factice, mais tellement parfaite que, au fur et à mesure qu’ils prennent conscience du subterfuge, les super-héros commencent à douter : et si l’on entretenait encore l’illusion? Quel besoin de sauver un monde déjà si idyllique? Quelle nécessité de briser ce rêve américain, maintenant qu’il s’est réalisé? On découvre alors un peu de la Sorcière Rouge dans chacun d’entre eux. Cette justicière, elle bat le rythme de rêves qui s’étiolent, les songes qui s’évaporent. Et les morts, une fois revenus, disparaissent à nouveau. Peter Parker en est la première victime.

spider-man-house-of-m

Le rêve américain ou l’illusion de l’équilibre et de la stabilité. Ce n’est pas un hasard si la Sorcière Rouge éclate véritablement après les attentats du 11 septembre 2001. De « Avengers : Disassembled » à House of M, ceux-là ne sont jamais mentionnés. Mais, implicitement, ces histoires nous font l’aveu d’un état bien réel du monde. La fin d’un artifice dont tout le monde avait conscience mais qu’on préférait occulter pour vivre dans le rêve. Jusqu’à ce que tout explose. Comme une Médée qui songerait encore à ses enfants, la Sorcière Rouge, en digne super-héroïne, préfère s’envoler encore plus haut dans les fantasmes. Mais, devenue porte-parole de son scénariste fétiche, elle est condamnée à délivrer un message cher à tous les auteurs du monde : il y a une fin à tout.

« Sometimes I feel like I’m almos’ gone/Way up in de heab’nly land » chanta un jour Marian Anderson.

(Parfois je me sens presque parti/Tout là-haut vers la terre céleste)

2 réponses à “Des Avengers à House of M : la Sorcière Rouge s’en prend au rêve américain

  1. Pingback: Les fous d’Arkham (5) : Poison Ivy et Catwoman, ni folles ni soumises | Le super-héros et ses doubles·

  2. Pingback: All New X-Men chez « Marvel Now » – L’évolution, c’est maintenant | Le super-héros et ses doubles·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s