La chute des super-héros (1) : Qu’est-ce qu’on fait après la mort?

1985 et 86 : années charnières pour le genre superhéroïque.

alex-ross

1985, c’est la parution du fameux crossover de DC Comics, Crisis on Infinite Earths. Marv Wolfman et George Perez mettent fin à la marque identitaire du DC Universe, le principe des Terres parallèles, pour inaugurer une ère plus réaliste, voire même parfois plus terre-à-terre. Jusqu’ici, le multivers est le théâtre d’aventures rocambolesques, territoire SF du Silver Age, où Superman et consort ne cessent de croiser des doubles de plus en plus improbables. Une profusion de comics où chacun, héros ou personnage secondaire, a droit à son (ou ses) étrange(s) destinée(s)… Le tout baigné d’une certaine naïveté pour laquelle les lecteurs sont conviés à garder un peu de leur enfance.

Lois-Lane-Annual1
Et puis, comme le reste, tout fout le camp. Car, oui, il faut bien le dire, à force de réalités parallèles, le bazar cosmologique de DC Comics devient source de malentendus et de quiproquos. Entre amalgames et erreurs de continuité, une farce à peine intenable, au final, qui laisse lecteurs et créateurs à la dérive. Aussi, pour ses 50 ans, l’éditeur lance Crisis et met fin à la blague. Voici venu le temps plus linéaire d’un nouvel univers, bien ancré cette fois-ci dans la réalité, où le super-héros est redescendu sur notre Terre. Finis les consensus. 1986 arrive et, avec lui, ses Watchmen et Dark Knight Returns. Désormais, tant chez DC que chez Marvel, le justicier se trouve mêlé à de sombres intrigues de policiers corrompus et de moralité en perdition.

Ultimates_2_Vol_1_8
Si bien qu’aujourd’hui encore, presque trente ans après toute cette histoire, on retient essentiellement des comics contemporains cette affaire de déconstruction. Cette mise en crise idéologique inaugurée par Alan Moore, Dave Gibbons, et autres Frank Miller, que l’on retrouve maintenant chez un Mark Millar avec Ultimates ou Kick-Ass ou chez un Brian Vaughan (voir Ex Machina). C’est sûr, la chute morale du justicier fait aujourd’hui partie de nos moeurs, popularisée, entre autres, par les succès de Christopher Nolan. On aime voir nos héros tomber, jusque dans la bande dessinée indépendante où un Chris Ware, par exemple, croque symboliquement le suicide de ces icônes.

Jimmy Corrigan
Le thème a d’ailleurs donné de très bon comics, n’allons pas cracher dans la soupe. Les lecteurs ont suivi, mais pas forcément les auteurs. Un peu coupables, ceux-là, d’avoir mis fin à une phase gentiment naïve du genre… C’est ainsi que bien rapidement, dès les années 90, certains d’entre eux firent acte de repentance. En parallèle des anti-super-héros sanguinaires, une tendance plus discrète voit le jour. Astro City, Supreme, voici qu’une galerie de justiciers plus lumineux se développe, qui porte en elle les reliques d’un Silver Age faussement démodé – Frank Miller en causera lui-même dans la préface d’Astro City : « Le super-héros perdure tandis que nous procédons à sa reconstruction. Il ne s’agit plus de manier avec nostalgie les jouets de notre enfance, mais de faire en sorte que le concept fonctionne à nouveau, à la lumière de notre expérience et de l’époque à laquelle nous vivons. »

Une question, donc : qu’est-ce qu’on fait après la mort des super-héros ?

Astro City
Et si le genre superhéroïque avait quelque chose de christique? Car, oui, il faut bien le dire, tous les grands auteurs se sont depuis peu attelés à la résurrection symbolique des héros. Mais, chose curieuse, le retour ne se fait plus de manière innocente : c’est d’ailleurs souvent à la mort de ces justiciers qu’on vient proclamer le retour à une nouvelle ère moins radicale, plus douce, mais qui porte en elle le souvenir apocalyptique de Watchmen. Mourir pour revenir, le super-héros se pose là : entre un Jésus et un zombie… De l’innocence légère à une cynique amertume, la mort superhéroïque est souvent l’occasion de rendre un hommage aux grands de ce monde, de revenir sur leur passé merveilleux, voire même, pourquoi pas, d’en faire un nouveau présent. Batman et Superman, les deux gardiens du panthéon, en ont récemment fait les frais. Voici donc un dossier consacré à certains de leurs récents décès et au discours mi-nostalgique mi-ironique qui les caractérise. Juste pour nous rappeler que la nostalgie n’est pas un sentiment si simple et que c’est bien souvent que, jamais dupe, elle se mêle à la saveur pimentée de l’ironie – Cf. Pierre Schoentjes « l’ironie ravive en même temps que l’agressivité et la moquerie contre les personnes et les institutions, le souvenir de l’affection et du respect éprouvés jadis pour elles. » (http://www.fabula.org/colloques/document1042.php)

De Batman à Superman, de Grant Morrison à Neil Gaiman et Alan Moore, on finira même par découvrir, au passage, que Watchmen n’est pas forcément ce que l’on croit.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s