La chute des super-héros (2) : Les funérailles de Batman

Batman Kubert Gaiman

Commençons donc par une des dernières morts en date – celle de Batman, à l’issue de Final Crisis, qui allie avec adresse imaginaire glauque et rêverie enfantine (un peu comme dans les films de Tim Burton). Le justicier est assassiné en 2009 par deux de ses ennemis, Darkseid et le docteur Hurt, l’occasion pour Neil Gaiman et Andy Kubert de réaliser un hommage aux histoires de ce super-héros vieux alors de soixante-dix ans. Hommage qui prend la forme d’un récit en deux parties intitulé « Whatever Happened to the Caped Crusader ? » dans lequel le héros assiste à ses propres funérailles, ses amis et ennemis s’étant retrouvés pour lui rendre un dernier hommage (c’est dans Batman n°686 et Detective Comics n°853). L’histoire est à la croisée de deux arcs narratifs que Grant Morrison a écrits en parallèle, succédant à la longue déchéance du héros dans « Batman R.I.P. » et inaugurant sa résurrection dans la série limitée The Return of Bruce Wayne.
Les funérailles de Batman s’ouvrent sur l’arrivée de célèbres personnages (Catwoman, le Joker, Alfred…) dans un bar miteux tenu par Joe Chill, le meurtrier des parents de Bruce Wayne. L’arrière-salle a été aménagée de telle sorte que chacun puisse s’asseoir devant le corps du héros exposé aux yeux de tous. Ici, point de rivalité ni de combat, les personnages, qu’ils soient ennemis ou alliés, semblent en dehors de leur rôle, détachés de tout contexte et de toute continuité ; ils sont là pour faire leurs adieux. Et en toile de fond, la voix de l’absence : le héros, fantomatique, invisible, observe et commente la scène qui se déroule sous ses yeux. Pour l’accompagner, une autre voix dialogue avec lui, mais sa provenance reste d’abord mystérieuse.

batman-funeral-death
Si, dans un premier temps, le récit semble typique de l’hommage funéraire, certains détails semblent quelque peu transgressifs, collant à merveille à l’étrangeté de l’ambiance générale. Par exemple, Selina Kyle (Catwoman) et le Sphinx, deux ennemis emblématiques du justicier, ne semblent pas se connaître alors qu’ils partagent un même univers. Mieux encore, le Sphinx évoque l’existence d’une autre Catwoman :

« Riddler (Sphinx) : I’m fast Eddie Nigma, the Riddle man. And you’re…
Catwoman : My name’s Kyle. Selina Kyle.
Riddler : You ? Listen, I know a Selina Kyle. Ay-kay-ay Catwoman. Mee-ow
Catwoman : I’m afraid, sir, that I do not know you. »

Propos bien mystérieux qui renvoient à la transgression d’un autre personnage, sur le plan graphique cette fois. Le Joker, on s’en apercevra vite, arbore en effet différents visages au cours de la cérémonie. Apparaissant tout d’abord sous sa forme traditionnelle, son faciès semble se métamorphoser lorsqu’il pénètre la salle. Ses cheveux se raidissent, le détail de ses mèches disparaît, au même titre que les rides sur son front – le Joker de l’arrière-salle semble plus cartoonesque. Et en effet, alors qu’à son arrivée, il correspondait à sa représentation typique dans les comics, il s’apparente ensuite à son incarnation dans le dessin animé des années 90 Batman : The Animated Series.

Et de fait, chacun de ces invités a revêtu pour l’occasion les habits d’une version propre. On est là face à un jeu de références particulier : tous les personnages représentent des incarnations spécifiques qui, extraites d’œuvres différentes, n’ont jamais eu l’occasion de se croiser. Ce qui explique que Selina Kyle et le Riddler ne se connaissent pas : ils appartiennent tous deux à des continuités, à des mondes différents.

Batman - Catwoman
La cérémonie commence par l’hommage de Catwoman, qui raconte sa première rencontre avec Batman. La séquence dévoile alors un nouvel effet d’étrangeté : le costume qu’elle arbore n’est pas celui connu des lecteurs, mais celui, moins séduisant, moins féminin, qu’elle revêtit lors de ses premières apparitions dans les années 40. Une autre bizarrerie : son histoire. Alors que celle-ci semble tout d’abord correspondre à la version officielle, elle se détache progressivement pour devenir différente, plus intime. Catwoman y raconte qu’après sa carrière criminelle, elle a tenté d’aider Batman dans l’espoir de le conquérir. Au bout de quelques années, se rendant compte que le héros n’aurait jamais en tête que sa croisade contre le crime, elle a décidé d’abandonner le masque pour ouvrir une animalerie. Et un soir, Batman, blessé, est arrivé chez elle, implorant son aide. Catwoman raconte qu’elle a alors choisi d’attacher le héros et de le laisser mourir, arguant que c’était la seule solution pour le sauver de lui-même.
L’histoire, évidemment différente de celle que tout le monde connaît, est entrecoupée des commentaires du fantôme de Batman qui en signale ce caractère particulier : « I’m seeing it all. I’m seeing it as she describes it. But it never happened like this… » Le flashback revêt dès lors une dimension explicitement fictionnelle que l’on va retrouver de manière encore plus accentuée dans le second récit.

Batman - Alfred 1

Cette fois-ci, c’est Alfred qui s’avance. Il explique que dans sa jeunesse, il aspirait à devenir acteur de théâtre, mais que ces espoirs ont été réduits à néant lorsqu’à la mort de son père, il fut tenu de reprendre son service auprès de la famille Wayne. Alfred y parle du meurtre originaire, de l’ambition de Bruce Wayne, de la première apparition de Batman. Mais à la différence de l’histoire officielle, les ennemis ne sont pas légion, la croisade superhéroïque n’a pas vraiment de légitimité et, progressivement, le justicier sombre dans la folie. Le domestique évoque alors l’idée qu’il eût : embaucher des comédiens qui joueraient les célèbres criminels. Le premier, Eddie, invente le personnage du Sphinx. D’autres suivront, incarnant Catwoman ou le Pingouin. Et si Batman commence à aller mieux, il lui manque cependant un véritable défi. C’est pourquoi Alfred, pour asseoir encore plus la légitimité du héros, décide de participer lui-même au subterfuge : ainsi le voit-on, au cours d’une scène, se grimer et prendre les traits d’un Joker amical, souriant, auquel succède sa terrible représentation, celle du méchant connu de tous.

alfred-joker La mystification de ce récit met au premier plan la théâtralité comme moteur de son intrigue. Elle reflète par là l’aspect ostensiblement clownesque des invités de la cérémonie. Le costume devient alors le pendant graphique de ces récits enchâssés, en ce qu’il souligne tout l’artifice théâtral de l’univers superhéroïque. Les hommages des comédiens rendent compte des évolutions du héros, parmi la prolifération de récits qu’il a permis d’engendrer, entre continuité officielle, histoires parallèles et « imaginary stories « . Le reste des funérailles sera consacré à d’autres témoignages, les personnages se succédant face au corps du justicier dont le costume est à chaque fois différent, comme pour mieux montrer que chacun a son histoire ou, plus exactement, sa version propre de l’histoire. Car en fait, ce qu’ils racontent tous, c’est leur vision, unique, de la mort de Batman.

Batman - enterrement

En cela, Neil Gaiman et Andy Kubert arrivent à faire ce que peu d’autres ont réussi avant eux : tuer à mille reprises un même héros dans un même épisode. Mais du coup, ils nous racontent l’impossible, puisqu’on ne peut mourir qu’une fois, et d’une seule manière. Ça, tous les raconteurs d’histoires l’ont bien compris et respectent la règle, sauf, comme ici, pour développer des récits ouvertement contradictoires. Entre absurde et non-sens, il y a quelque chose dans ces funérailles qui se rapproche assez du Nouveau Roman : comme lui, la cérémonie va volontairement à contre-courant de toute logique.
Mystère des témoignages contradictoires, donc. C’est la voix à laquelle s’adresse Batman, et qui s’avérera être celle de sa mère, qui l’aidera à apporter une réponse à ce phénomène : « Everything changes. Nothing stays the same. […] But that’s the one thing that doesn’t change : I don’t ever give up. » Cette affirmation résume peut-être à elle seule toute l’histoire du héros dont le statut-quo, la version officielle, fut sans cesse confrontée à des variantes de plus en plus détournées. C’est alors l’occasion de ressusciter ce qui caractérisait le Silver Age : cette profusion de terres parallèles, cette naïveté un peu kitsch que l’on retrouve ici dans l’idée que tout le monde, ami et ennemi, se retrouve pour ce dernier hommage. Sauf qu’ici, chacun semble bien conscient de son rôle et agit comme pour empêcher le lecteur de rentrer pleinement dans l’histoire, le sollicitant sans cesse pour repérer les erreurs de continuité et autres bizarreries graphiques.
Voilà peut-être l’ultime défi lancé au justicier : le piège d’une fiction qui met à mal son exemplarité en figurant ce qu’il aurait pu être, en lui démontrant l’absence d’un modèle unique et absolu. Ou alors est-ce à l’inverse un hommage tout aussi ultime : synthétiser en quelques pages soixante-dix ans d’aventures, regrouper en un même endroits toutes les versions parallèles des différents supports dans lesquels elles se sont développées (BD, théâtre, dessin animé, cinéma…). Et là, on retrouve complètement l’esprit du Silver Age, tout à la fois étrange, naïf et décomplexée – oui, on raconte des histoires invraisemblables, et oui, on s’en fout, l’important est de raconter.

Au-delà des thèmes invoqués, le ton même du récit permet de restituer cette légèreté formelle et ce, jusque dans les effets visuels. L’arrière-salle du bar, en regroupant cette variété de protagonistes, manifeste des ruptures graphiques qui sensibilisent le lecteur de manière accrue à la question du style. En cela, ces épisodes font le lien avec la « polygraphie » des comics contemporains puisqu’ils permettent d’envisager « la bande dessiné comme patchwork de styles hétérogènes » (Groensteen, Système II, p.125). Cette cohabitation de différents styles, on la retrouve assez souvent aujourd’hui : elle peut par exemple marquer le rapprochement de deux différents environnements, comme dans 1985 où l’univers hyperréaliste du jeune héros se confronte au monde édulcoré des personnages de Marvel.

1895-millar-edwards

La rupture graphique peut également se manifester par l’intervention de plusieurs dessinateurs au service d’une même histoire : ainsi Rick Veitch illustre-t-il les aventures typiques des Golden et Silver Ages qu’a vécues Supreme dans son passé tandis que ses péripéties actuelles sont signées d’artistes contemporains comme Joe Bennett ou Chris Sprouse. Dans d’autres cas, le comic book polygraphique est l’œuvre d’un seul dessinateur, comme par exemple avec le crossover Batman/Planetary où John Cassaday s’efface de lui-même pour imiter le style d’artistes emblématiques, tels Frank Miller ou Neal Adams. Les funérailles de Batman ont ainsi de commun avec ces récits de réunir et de recomposer cette hétérogénéité, tant d’un point de vue graphique que narratif, et, par là, de rendre hommage aux différents auteurs qui ont contribué à l’évolution du héros.

                                                Batman - Neal Adams Batman - Miller 2
La multiplicité de ces histoires, de ces corps et de ces versions différentes trouve également des échos dans la manière dont le super-héros contemporain ne cesse de se disséminer en doubles gémellaires. Ainsi des Hibou ou des Spectre Soyeux dans Watchmen dont la succession épouse le vieillissement des personnages. Ainsi également des réécritures des labels « Ultimate » et « All Star », qui affichent des versions explicitement divergentes par rapport à leurs modèles originels comme Captain America ou Superman. Enfin, des héros comme Supreme et Tom Strong, en rencontrant des contreparties d’eux-mêmes, de ce qu’ils auraient pu être, sont l’occasion d’interroger la possibilité de ces existences et de les rendre immédiates. Les invités des funérailles de Batman, échappés de leurs histoires originelles, prolongent cette tendance en se détachant de tout contexte.
Au-delà même de Batman, ces funérailles sont également l’occasion de fournir un regard sur l’évolution du super-héros en général. Ces épisodes se constituent en effet des propriétés qui permettent d’explorer l’histoire esthétique du genre. Et parmi ces processus, la mise en abyme du livre demeure l’élément récurrent, présent un peu partout dans la production contemporaine, de l’histoire du naufragé de Watchmen aux comics évoqués dans Ultimates, en passant par le livre qu’écrit le héros de 1985 à la fin du récit et qui sera lu par les personnages de Kick-Ass. En fait, les super-héros d’aujourd’hui sont avant tout des lecteurs de comics – il plane sur eux l’ombre d’un Don Quichotte dont on aurait bien des choses à dire (c’est désormais chose faite, ici et surtout ).

Batman - Goodnight Book 1
Funérailles, hommage, retour aux origines… Jusqu’à l’enfance du super-héros (et du lecteur). Ainsi, le récit d’Alfred dans « What Happened to the Caped Crusader ? » trouve son point d’orgue lorsque, le temps d’une vignette, on aperçoit Martha Wayne lire au jeune Bruce un album pour enfant, The Goodnight Book, dont la couverture représente une pleine lune entrecoupée de la silhouette d’une chauve-souris. Dans la deuxième partie, l’histoire du héros remonte à son enfance, alors qu’il lisait dans cet album sa propre histoire – l’occasion aussi d’évoquer le lecteur lui-même car c’est bien souvent lorsqu’on est enfant que l’on commence à s’intéresser aux super-héros (via les BD, films, ou dessins animés). Finalement, restituer l’ambiance du Silver Age, c’est un peu ça : ressusciter l’enfance du lecteur via la légèreté d’un récit improbable, réveiller sa capacité à rentrer pleinement dans une histoire un peu foutraque. Car qui sait mieux qu’un enfant jouer sérieusement à ces jeux de la fiction? Pour preuve, Neil Gaiman, également auteur de littérature pour la jeunesse, reprend ici la structure d’un célèbre album, Bonsoir Lune (Goodnight Moon), réalisé dans les années 40 par Margaret Wise Brown. Juste avant de s’endormir, un enfant y énumère les différentes composantes de sa chambre en leur souhaitant bonne nuit.

Goodnight moon 2

Or, les images du comic se métamorphoseront également de la sorte, jusqu’à s’assimiler aux illustrations d’un album pour enfant. Ces dernières représentent tour à tour le manoir Wayne, la Batcave et l’entourage de Batman auxquels Bruce Wayne souhaite à chaque fois une bonne nuit : un dernier hommage qui, en assumant pleinement son caractère imaginaire, voire naïf, consacre idéalement cet être de fiction qui deviendra un jour super-héros.

Batman - Goodnight 2 Batman - Goodnight 3

3 réponses à “La chute des super-héros (2) : Les funérailles de Batman

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