La chute des super-héros (3) : Ce qu’on fait avant la mort (All Star Superman)

Aujourd’hui, parlons d’All Star Superman et de l’une des (nombreuses) morts de Superman.

En 2005, en réponse au succès d’Ultimate chez Marvel, Dan Didio, éditeur de DC Comics, lance le trop éphémère « All Star ». L’objectif : employer des auteurs reconnus pour écrire des séries limitées centrées sur les personnages les plus connus du catalogue, en dehors de la continuité du « DC Universe ». Xavier Fournier de Comic Box résume bien la chose :

« Quand on ouvre les pages de All Star Batman & Robin the boy wonder ou de All Star Superman, les principaux héros sont déjà en costume et n’ont pas besoin de justifier leur existence par une simplification de leurs origines. Ils sont dans un état « iconique ». Et même si vous ne connaissez Batman et Superman que par l’intermédiaire de films, de séries TV […], vous savez tout ce que vous devez savoir en ouvrant les pages d’un titre All Star. » (Comic Box V.II n°1, été 2005)

Après All Star Batman & Robin (Frank Miller, Jim Lee) paraît en 2006 le 1er numéro d’All Star Superman, série en 12 épisodes de Grant Morrison et Frank Quitely. Superman y apprend que, suite à une exposition trop intense aux rayons du Soleil, il est atteint d’un mal incurable et qu’il va mourir. Il n’a plus alors qu’à préparer son départ en résolvant les dilemmes de son existence : son lien avec sa planète d’origine, Krypton, désormais disparue, sa relation amoureuse avec Loïs Lane, son antagonisme avec Lex Luthor… Au-delà même de ces initiatives, c’est toute une réflexion qui parcourt le fil de l’œuvre : quel est l’impact de Superman en tant que modèle d’inspiration sur une civilisation, puis sur un genre ? Dans All Star Superman, on se sert de la mort comme d’un prétexte au bilan. Avant même les funérailles, donc, les auteurs en sont déjà à l’éloge.

All Star Superman 1

Car évidemment, le décès du héros est un prétexte qui sied bien à la politique du label « All Star » : rendre hommage à un personnage iconique, vieux de plusieurs décennies, en réunissant tous les éléments les plus connus de son folklore. Et pour ce faire, la série s’habille de toutes sortes de références aux époques que le héros a traversées, de l’idéal du Golden Age au merveilleux SF du Silver Age, tout en faisant émerger des réflexions plus profondes, dans l’esprit de la production contemporaine. Pour Morrison, l’objectif est de capter une essence du personnage commune à toutes ces représentations : « I immersed myself in Superman and I tried to find in all of these very diverse approaches the essential « Superman-ness » […]. » (http://www.newsarama.com/comics/100821-All-Star-Morrison) Ici, avant de mourir, on revient sur nos souvenirs. Parallèlement, la mort symbolise une forme de destinée (ou de fatalité, c’est selon) qui tient lieu de moteur du récit. Abondant vers une fin annoncée (du héros, de l’œuvre), l’aventure de Superman se déroule en un gigantesque flashforward.

L’histoire s’ouvre sur l’expédition d’un scientifique, Leo Quintum, parti ramener une cuillerée du Soleil. Comme pour mettre en évidence l’intertexte sur lequel il se fonde[1], ce voyage, comme tant d’autres, tourne à la catastrophe. Panne de moteur, chaleur étouffante de l’étoile, objet alien dans le vaisseau, de nombreux topos du genre SF sont convoqués pour saper le suspense de cet incipit. Une accumulation de motifs qui annonce le sauvetage tout aussi stéréotypé, à dessein, de Superman. Cet évènement déjà lu, déjà vu, camoufle alors la véritable conséquence de cette aventure initiale : Superman s’étant approché trop près du Soleil, il est atteint d’un mal incurable.

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Diagnostic du Dr Quintum qui, dès son retour sur Terre, se transforme en une Cassandre futuriste. La représentation du docteur situe la scène dans un cadre qui joue sur les stéréotypes des films de genre, avec notamment la reprise des codes de la figure archétypale du prophète : à l’image d’un écran de cinéma, la vignette, tout en longueur, consacre un gros plan sur le scientifique. La froideur des couleurs et de l’expression du personnage évoque alors la rigidité de la sentence et l’inflexibilité du destin : « Your trip to the sun exposed you to critical levels of stellar radiation, more raw energy than your cells are able to process efficiently. Apoptosis has begun. Cell death. »

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Flashforward géant qui, dès le 3e épisode, s’accentue avec Samson, voyageur temporel venu du futur avec la preuve que cette toute dernière aventure est bien advenue : l’article sur la mort du héros qui sera publié alors. Une écriture du jeu temporel, donc, puisque avec le motif du voyage dans le temps, c’est le futur lui-même qui intervient dans le présent, en dehors même de tout effet d’annonce. Là où Quintum ne fait que prophétiser, Samson, lui, assure l’inéluctabilité de l’événement, celui-ci s’étant déjà déroulé.

Ce dernier est également là pour annoncer les étapes de cette toute dernière aventure : « Just before your death, it’s said you completed 12 super-challenges, the stuff of legend. » La conclusion annoncée de l’intrigue s’agrémente alors de la prophétie d’un certain nombre d’aventures, douze exploits qui, en faisant directement référence aux travaux d’Hercule, pourvoit l’intrigue d’une dimension mythologique. Et, en effet, la série s’ancre dans un registre fondé sur des récits antiques et légendaires, comme par exemple avec l’intervention de Samson et d’Atlas. De séquence en séquence, Superman semble emprunter les traits d’un certain nombre de héros et de divinités. Ainsi d’une scène où, représenté en train de forger un éclat de Soleil, il évoque la gestuelle de Vulcain : le marteau qu’il tient dans la main et la matière incandescente qu’il travaille sont en effet autant d’éléments symboliques du dieu forgeron. La dernière vignette de la bande a tôt fait de signer l’allusion, par l’importance du gros plan sur l’arme en train de frapper le roc.

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De même, la maladie de Superman n’est pas sans rappeler la condamnation de Prométhée qui, après avoir tenté de voler le feu sacré, fut puni par Zeus, à l’instar du super-héros, condamné après son retour du Soleil. Ces références permettent de situer le récit dans un registre légendaire, les douze exploits de Superman devenant tels de manière rétrospective, en regard de la valeur que le futur leur aura attribuée. Morrison explique l’introduction de ce motif en ce sens : « I’m trying to suggest that only in the future will these particular 12 feats, out of all the others ever, be mythologized as 12 Labors. » (http://www.newsarama.com/comics/100822-Morrison)

Les futures aventures de Superman s’inscrivent donc dans un registre qui appartient au domaine de la légende : celle-ci est sue, rapportée par des traces textuelles et iconographiques du passé. En allant à la rencontre de ses modèles mythologiques, Superman remonte la source de ses origines – celles qui ont inspiré sa création, et celles qui ont motivé sa carrière superhéroïque – pour préparer sa propre mort.

Voir par exemple le 6e épisode, dans lequel il devient à son tour un voyageur temporel, retournant dans son passé pour faire ses derniers adieux à son père avant que celui-ci ne meure d’une crise cardiaque, chose qu’il n’avait pu faire alors. L’intrigue se centre à la fois sur le Superman jeune qui, trop occupé à combattre un ennemi, n’a pas le temps de parler à Mr Kent, et sur le Superman d’aujourd’hui qui profite de ce voyage pour pallier ce manque. Le décès du père se fait alors le reflet de la propre mort du héros, inéluctable et pourtant moteur de l’intrigue.

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Un peu comme les funérailles de Batman, la mort, chez Superman, sert à explorer le passé du héros et permet de ressusciter tout plein de choses obsolètes. C’est ainsi que chaque épisode sera consacré à un personnage en particulier : Lois Lane, Jimmy Olsen, Bizarro, Lex Luthor, etc… Le tout dans un esprit un peu vieillot et faussement enfantin. Si bien que l’œuvre, saturée de ces références, finit par devenir le point de convergence qui regrouperait toutes les histoires de Superman, le comic de tous les comics. Dans un entretien consacré à cette série, Grant Morrison revient sur cette approche en expliquant la genèse du projet : « I immersed myself in Superman and I tried to find in all of these very diverse approaches the essential « Superman-ness » […]. » (http://www.newsarama.com/comics/100821-All-Star-Morrison) Cette immersion passe par un important travail de lecture retraçant l’histoire de Superman et, par là, du genre superhéroïque lui-même :

« I read various accounts of Superman’s creation and development as a brand. I read every Superman story and watched every Superman movie I could lay my hands on, from the Golden Age to the present day. From the Socialist scrapper Superman of the Depression years, through the Super–Cop of the 40s, the mythic Hyper–Dad of the 50s and 60s, the questioning, liberal Superman of the early 70s, the bland “superhero” of the late 70s, the confident yuppie of the 80s, the over–compensating Chippendale Superman of the 90s etc. I read takes on Superman by Mark Waid, Mark Millar, Geoff Johns, Denny O’Neil, Jeph Loeb, Alan Moore, Paul Dini and Alex Ross, Joe Casey, Steve Seagle, Garth Ennis, Jim Steranko and many others. »(http://www.newsarama.com/comics/100821-All-Star-Morrison)

Ce corpus fonde alors un déjà-lu qui, étant donné la mort proche du personnage, a presque valeur testamentaire. Morrison et Quitely exécutent un sacré travail de rassemblement et de recomposition des œuvres antérieures consacrées à Superman. C’est au niveau des personnages secondaires de la série que la démarche est la plus révélatrice, la richesse de la référence étant proportionnelle à sa discrétion. Par exemple, l’équipe du Daily Planet, journal pour lequel travaille Clark Kent, se compose de protagonistes épars, issus de différentes époques de Superman.

All Star Supe - Daily Planet

Elle reflète l’approche de Morrison, sa volonté de faire coexister en un même ensemble la multiplicité des histoires consacrées au héros. Il en va de cette idée lorsque, énumérant ces différents membres, il cite la période chronologique dont ils sont extraits :

« […] the ensemble Daily Planet cast embodies all the generations of Superman. Perry White is from 1940, Steve Lombard is from the Schwartz-era ‘70s, Ron Troupe – the only black man in Metropolis – appeared in 1991. Cat Grant is from 1987 and so on. » (http://www.newsarama.com/comics/100829-Morrison)

D’un comic book à un autre, le flashforward virera finalement à la balade dans le Silver Age. En témoignent les épisodes concernant Lois Lane et Jimmy Olsen qui, à l’instar de Supreme, réactivent des codes narratifs spécifiques à une époque. Exemple dans le 4e chapitre où Superman fait don de ses pouvoirs, le temps d’une journée, à Lois Lane.

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LoisLaneAnnual1

L’événement avait déjà eu lieu à plusieurs reprises lors du Silver Age, au sein de la revue Superman’s Girlfriend, Lois Lane. Cette série, initiée en 1958, mettait en scène la journaliste dans de délirantes histoires parallèles. Ainsi s’est-elle vue mettre au monde les enfants de Superman, devenir Batwoman ou encore acquérir des superpouvoirs. Chaque épisode était composé de plusieurs aventures indépendantes, parallèles à l’univers premier de Superman. Dans All Star Superman, le procédé est repris tant dans l’histoire, par l’obtention des pouvoirs de Superman par Lois Lane, que dans la forme, puisque l’unité de temps de l’épisode, une journée, fait écho à l’indépendance narrative des épisodes dont il s’inspire.

Autre exemple cette fois avec la série dérivée qui, à l’inverse de la série parallèle, se situe dans l’univers originel du héros. Le 5e épisode d’All Star Superman, consacré à l’acolyte du justicier, Jimmy Olsen, est parsemé de références à la série qui lui fut dédiée entre 1954 et 1974, Superman’s Pal, Jimmy Olsen. Le chapitre s’ouvre notamment sur une représentation de son appartement avec, en arrière-plan, des costumes et des photographies le représentant déguisé. Dans la dernière vignette de la planche, il est même montré travesti en fille. Or, ces différents motifs sont autant d’allusions silencieuses à la série dont il était le héros et dans laquelle il était régulièrement déguisé. Son travestissement en fille est par exemple une référence au numéro 44 de la série originelle où le personnage s’adonnait à la même activité.

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Le traitement des personnages secondaires est donc particulièrement représentatif de la convergence opérée dans All Star Superman, par le mélange hétéroclite d’époques distinctes, mais également par la réactivation de formes narratives particulières, comme les séries parallèles ou dérivées. Grant Morrison définit ce projet comme la volonté de réaliser son propre magnum opus de Superman : « I found myself looking for an artist for what was rapidly turning into my own Man of Steel magnum opus […] » (http://www.newsarama.com/comics/100821-All-Star-Morrison). Or, cette expression de « magnum opus » précisément permet de faire un parallèle entre le travail de synthétisation auquel s’adonne Morrison et la définition qu’y apporte Thomas Pavel dans Univers de la fiction : « J’ai appelé Magnum Opus l’ensemble de livres écrits dans un langage quelconque L et qui décrivent tous le même univers. » (p.84) Tel que présenté par Pavel, le magnum opus procède par un regroupement d’œuvres dépeignant un même monde ; dans cette perspective, le magnum opus de Superman serait le lieu de toutes les histoires du héros – à l’image des funérailles de Batman qui rassemblent toutes les différentes versions des personnages ?

All Star Superman : entre haute fidélité et perfide traîtrise. Car oui, la série est très érudite, restituant à un degré quasiment encyclopédique l’univers très, très vieux de Superman. Pourtant, le label « All Star » s’identifie par son projet de réécriture des personnages emblématiques du catalogue de DC Comics et opère donc en dehors du « DC Universe ». La mort annoncée de Superman comme moteur de l’intrigue est d’ailleurs en soi l’indice de cette marginalité, figurant ce qui ne peut être dans les récits principaux.

D’où le paradoxe entre la valeur encyclopédique de la série et sa condition éditoriale et narrative : présentant une intrigue parallèle, elle est pourtant étroitement dépendante de l’univers préexistant, puisque tirant sa richesse dans son jeu de références. Car finalement l’exactitude des allusions et des personnages secondaires permet l’établissement d’un univers fidèle à celui du « DC Universe » où les seules altérités proviennent du héros lui-même, à savoir sa mort à lui ainsi que celle de son père adoptif. Du coup, Superman serait-il finalement le véritable traître de l’intrigue, seul personnage étranger à son propre univers ? Le processus servirait bien le propos de la série qui, en confrontant le héros à sa mort proche, entraîne cette distance inhérente au bilan existentiel que réalise le personnage.

Pour finir,  parlons de résurrection et d’inspiration. Car oui, déjà même avant la mort, chez les super-héros, on pense à la résurrection. Et la série n’y échappe pas. Très rythmée, elle se déploie sur un an (ou une journée, c’est selon), d’un été à l’autre, de midi à midi. Le soleil aux premier et dernier épisodes est là pour nous le rappeler. Or, l’année, ou la journée, servent de métaphore annonçant la figure du recommencement et de la renaissance. Et de fait, l’image renvoie à la forme cyclique de la série, notamment à travers un parallèle entre ses début et fin (voir cet autre article qui approfondit le sujet).

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All star fin

Morrison lui-même insiste sur la manière dont la première planche de l’œuvre est intrinsèquement liée à la dernière scène, dans laquelle Quintum déclare connaître la recette pour recréer un nouveau Superman : « Quintum has figured out the formula for Superman and improved upon it. And then you can go back to the start of All Star Superman issue 1 and read the “formula”. » (http://www.newsarama.com/comics/100829-Morrison) Dès lors, les phrases du début semblent s’assimiler à des principes physiques érigés pour connaître le secret de Superman et permettre sa résurrection. Le rythme du récit trouve ici sa consécration, déclinant la métaphore de la journée renaissante sous la forme d’un effet de boucle qui invite au retour au premier épisode. L’inversion finale du logo « S » de Superman sous la forme du chiffre 2 préfigure dans ce même sens le recommencement, la seconde lecture. Grant Morrison le réutilisera d’ailleurs dans 52, faisant de lui un mot kryptonien qui signifie… « résurrection ».

Dans cette logique, le Dr Quintum s’assimilerait presque à l’auteur lui-même tentant de recréer le fameux héros – et, finalement, en lui réécrivant une nouvelle origine. Car essayer de retrouver l’essence de Superman, n’est-ce pas l’exacte démarche de Morrison lui-même (voir en début d’article) ? Et si Leo Quintum incarnait le flashforward ultime ? Car oui, oui, il semble bien que Grant Morrison s’est depuis attelé au reboot de Superman dans la vaste entreprise de DC Comics « The New 52 » – et si le scénariste s’était servi de ce personnage pour annoncer son futur labeur ?

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[1] Elle fait notamment référence au recueil de Ray Bradbury Les pommes d’or du Soleil. Le vaisseau de Quintum est en effet baptisé « Bradbury ».

4 réponses à “La chute des super-héros (3) : Ce qu’on fait avant la mort (All Star Superman)

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