La chute des super-héros (4) : Planetary – le souvenir du bon vieux temps

De Batman à Superman, plus on avance dans la mort du super-héros, plus on s’aperçoit que celle-ci sert avant tout à faire resurgir de savoureux souvenirs de lecture. Puisque le décès ferme toutes les portes de l’avenir, il ne reste plus qu’à ouvrir celles du passé et de la nostalgie. Et si Batman et All Star Superman ont en eux quelque chose de l’hommage solaire, d’autres comics s’emparent à l’inverse du territoire de la déploration. Exemple avec Planetary, groupe d’archéologues qui prend l’espace mort (désert, base abandonnée, cimetière) comme lieu d’investigation. Ici, les vivants sont entourés de fantômes et n’ont que les reliques de l’aventure passée pour reconstituer le sens de leurs péripéties. La série en général traite de trois justiciers qui sont chargés de résoudre les énigmes du monde, une fois l’incident intervenu : il ne s’agit nullement d’action ici (le coupable, s’il y en a un, n’est pas forcément puni), mais bien de mystères et d’enquêtes à partir de traces du passé.

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Dans une même perspective que ce qu’on a vu un jour ici, Planetary dissémine tout un tas de pastiches de célèbres héros, avec Superman en tête. Ainsi du 10e épisode, dont l’esprit se rapproche de l’illustration présentée en début de cet article. L’épisode se découpe en cinq parties : le personnage principal, Elijah Snow, arrive sur une scène de crime où sont entassés trois objets : une cape, un jeu de bracelets et une lanterne. Ces derniers, appartenant aux victimes, sont le moteur de trois flashbacks qui, centrés sur chacune d’elles, vont détailler la manière dont elles ont été tuées. Enfin, la dernière partie, en guise de conclusion, expose les résultats de l’enquête.

Planetary - magic and loss

L’intérêt de cet épisode réside dans le traitement des trois objets, aussi bien présentés comme des indices pour mener l’enquête que comme des allusions destinées directement au lecteur. Le chapitre s’ouvre sur une page composée de quatre cases : dans la première, une cape rouge, dans la seconde, une lanterne, et dans la troisième, un jeu bracelets. Dans la dernière vignette, enfin, les trois objets sont regroupés sur le sol : la scène du crime est posée.

Vous me voyez venir, hein ? Car oui, superposée à l’enquête du héros, c’est bien l’imitation elle-même qui fonde le moteur de l’intrigue. Cette énumération inaugurale, en accordant toute leur importance à ces indices, permet de leur conférer un double niveau de lecture : la cape est rapidement identifiable à celle de Superman, la lanterne à celle de Green Lantern, et enfin les bracelets à ceux de Wonder Woman. L’ouverture de l’épisode est révélatrice : ces objets appartiennent à des imitations. Car évidemment, les victimes ne sont pas les super-héros que l’on vient de nommer, mais des avatars, des… doubles.

Les flashbacks ont alors pour mission de vérifier cette hypothèse. Le propriétaire de la cape se révèle avoir exactement la même histoire que son modèle : il s’agit d’un bébé extraterrestre, envoyé par ses parents dans l’espace car leur planète est au bord de la destruction. La cape fait alors office de couffin. Il en est de même pour les deux autres victimes : le propriétaire de la lanterne, à l’instar de Green Lantern, fut nommé policier de l’espace par une organisation interplanétaire tandis que la femme à qui appartenait les bracelets, imitation de Wonder Woman, est une habitante d’une île en marge de la Terre où n’habitent que des représentantes de son sexe, dans une sorte d’utopie pacifique, en avance sur la civilisation humaine. En ce sens, les personnages sont d’exactes reproductions de leur modèle. Les détails qui les constituent sont autant d’indices qui permettent de rapprocher cet épisode aux œuvres-sources. Tout est fait pour que celles-ci transparaissent dans le récit et soient repérées par le lecteur.

Et d’ailleurs, ces trois figurants, découvre-t-on par la suite, ont été assassinés par le gang ennemi de Planetary, mystérieuse confrérie baptisée « les Quatre ». Et, hum, comment dire… Une équipe de quatre super-héros (ou vilains en l’occurrence)… Est-il vraiment possible d’en créer une qui n’évoque pas une célèbre famille de Marvel Comics ? L’image en-dessous parle d’elle-même.

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Et donc, des pastiches de membres prestigieux de la JLA (Superman, Wonder Woman et Green Lantern, quand même), tués par des pastiches des Fantastic Four… Voilà un crossover franchement impossible mais qu’on aimerait bien voir un jour se réaliser. Car oui, étant donné que le premier groupe appartient au catalogue de DC Comics et le second à celui de Marvel, il est bien envisageable de voir en ce triple meurtre une allusion à la concurrence entre les deux maisons qui nourrit l’évolution du genre superhéroïque depuis plusieurs décennies. Les Fantastic Four, premiers personnages inventés par Marvel Comics dans les années 60, sont considérés comme les précurseurs de la progressive hégémonie de leur éditeur, devenant, sous le coup de la fiction Planetary, les assassins des personnages emblématiques du Silver Age.

Planetary qui retrace l’histoire du comic book : rappelons qu’au 1er épisode, un autre transfuge de la JLA combattait un groupe de héros ressemblant étrangement à des personnages de pulp comme Doc Savage ou Zorro. Comme si on nous rappelait comment le comic du super-héros avait progressivement supplanté la popularité de ces pulp heroes.

Nostalgie, quand tu nous tiens, voilà qu’Ellis et Cassaday nous font le coup de la métaphore. Ce 10e épisode de Planetary, en se consacrant à l’assassinat de pastiches de la JLA, symbolique du Silver Age, révèle le regret de la disparition, à travers entre autres son appareil paratextuel : la couverture, tout d’abord, qui représente une funeste succession de tombes, et le titre, évocateur : « Magic and Loss ».

Désir d’un retour vers le passé révolu… La nostalgie consiste en un renvoi par l’absence, le dévoilement de la perte et de la disparition. Planetary évoque alors les représentations, récurrentes chez Alan Moore, de héros perdus dans la contemplation de photographies de leurs anciennes équipes. Face au sourire figé des vieux justiciers s’expose le doute des personnages vis-à-vis de l’époque contemporaine, signalant par là la disparition de l’innocence et de leur assurance passées.

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Autres épisodes, autres temps… Dans le 7e chapitre de la série, ce sont les eighties qui occupent les devants, via l’enterrement d’une idole, Jack Carter. Héros symbolique des années 80, ses funérailles verront se regrouper un panel de figures datant de cette époque. Le cimetière, lieu gothique par excellence, instaure en plus une ambiance morbide qui sied parfaitement à la production de cette période.

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Pour exemple, les trois quarts d’une page dédiée à la représentation de la foule assistant aux funérailles présentent des réemplois issus de bandes dessinées de cette période, appartenant en général à la ligne de parution Vertigo, chez DC Comics. L’image devient un livre-jeu où il s’agit de repérer les allusions, idée favorisée qui plus est par l’absence de texte. Dans un même ordre d’idée, les trois héros croiseront plus tard des répliques de Sandman et de sa sœur Death, héros de la série Sandman de Neil Gaiman parue à la fin des années 80 également sous le label « Vertigo ». La scène, muette, s’étend sur toute la largeur de la page, les deux personnages référencés étant mis en avant par leur position en premier plan.

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La couverture de l’épisode elle-même consolide ce régime allusif puisqu’elle constitue un hommage au style graphique de Dave McKean qui fut à l’origine des couvertures de Sandman et de Hellblazer.

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Davantage que pour Batman et Superman, dans Planetary, la mort symbolise avant tout la fin du bon vieux temps – les personnages en eux-mêmes y sont moins importants que valeur accordée à des époques comme le Silver Age ou les eighties. Du coup, Ellis et Cassaday collent parfaitement à la signification « historique » de la nostalgie. En reprenant les définitions du Robert, Pierre Schoentjes le mettra d’ailleurs bien en évidence :

« Quant au terme « nostalgie », je le retiens ici dans le sens général qui découle des définitions principales du Robert : la savante, qui rattache le mot à l’univers de la psychopathologie et celle – plus commune – qui met l’accent sur [le] « désir de revenir en arrière, de retrouver le passé ». » (http://www.fabula.org/colloques/document1042.php)

On le laissait entendre pour All Star Superman, la fin du Silver Age (symbolisée par la solution finale Crisis on Infinite Earths) a marqué l’esprit des créateurs. Et, entre 1985 et 1987, qu’avaient-ils à dire, ceux-là qui devaient se charger d’ancrer le super-héros dans le réalisme le plus cru ? De Superman à Watchmen, c’est bien souvent qu’ils ont rangé les souvenirs dans les placards des refuges (Batcave et autres Forteresses de la Solitude).

Par contre, ils n’ont pas jeté la clé.

Alors, peut-être serait-il temps d’y jeter un coup d’œil… On vous souhaitera la bienvenue, au prochain épisode, dans le Dark-Pas-Si-Dark-Age du genre superhéroïque.

Une réponse à “La chute des super-héros (4) : Planetary – le souvenir du bon vieux temps

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