La chute des super-héros (5) : Nostalgie des Batcave et autres Forteresse de la Solitude

De Batman à All Star Superman en passant par Planetary, on peut voir à présent que le souvenir est un amant exigeant, qui ne se laisse jamais remiser au placard bien longtemps, et qui ressort de temps à autres pour faire la nique à ces super-héros ultra-politisés du XXIème siècle. Il fut une époque où l’on se foutait un peu du fascisme inhérent au justicier et de l’ambiguïté de sa position dans la société. Où l’on se contentait de raconter des voyages dans l’espace intersidéral ou dans des réalités parallèles. C’était le Silver Age. Et si dans les comics contemporains, le super-héros possède une forte dimension politique, il arrive toutefois que, pris de mélancolie, il refasse un tour parmi les reliques de son passé. Et pas question de les jeter, celles-là, elles sont soigneusement conservées dans des refuges dont la porte est restée entrouverte. Des Batcave, des Forteresse de la Solitude, des greniers empreints de nostalgie que les enfants se plaisent à visiter en secret. Sans que les adultes, trop occupés aux débats politiques, ne s’en rendent compte.

All Star - Appart Jimmy Olsen (2)

Galeries, bibliothèques, cachettes secrètes… Ces territoires de l’intime nous montrent l’envers du décor, le théâtre d’une époque pas si révolue que ça. Les coulisses du musée (cf. Kate Atkinson). L’appartement de Jimmy Olsen dans All Star Superman en est très représentatif puisque les photographies et les objets qui le décorent sont autant de portes d’entrée sur ses aventures antérieures, racontées dans son ancienne série dérivée. Chaque relique qui compose ce lieu invite à l’immersion dans l’univers qui se devine en hors-champs : ainsi du coffre à déguisements, dont l’ouverture laisse entrevoir d’autres costumes, d’autres épisodes. Finalement, le déguisement de Jimmy Olsen en fille ne fait que signaler de manière ostentatoire ce qui se trame dans chaque recoin de son appartement. Le motif du coffre n’est lui-même pas anodin ; il a cela de particulier qu’il installe la scène dans un mode passéiste. Il est le lieu de la conservation, celui qui contient et ouvre sur une infinité de souvenirs – ceux, entre autres, du Silver Age, prêts à surgir d’un instant à l’autre. Le coffre ouvre sur un genre merveilleux, c’est le double positif de la boîte de Pandore.

all-star-superman-jimmy-olsen

pandora-john-william-waterhouse

Territoire de l’intime et du souvenir, l’appartement de Jimmy Olsen appartient à une galerie de lieux qui, dans d’autres œuvres, prennent aussi en charge cet aspect mémoriel et revêtent une fonction testimoniale. Le musée dédié à Superman dans Red Son répond à ce même objectif si ce n’est que, en exposant les aventures passées du héros au travers de reliques, il joue sur la gamme de l’ironie : les souvenirs sont ici transformés au service de la réécriture soviétique du personnage. Le choix du musée, dans sa double mission de conservation et d’exposition, est en ce sens le plus à même d’illustrer le rôle de tels lieux. On retrouve le même phénomène dans Planetary, si ce n’est que cette fois-ci, le lieu de mémoire n’est pas un musée, mais une bibliothèque souterraine. En conservant les guides « Planetary », chroniques des anciennes aventures de l’équipe, la bibliothèque assume elle aussi la charge nostalgique de ce type de lieu.

red-son-superman-museum

planetary-guides

Dédiés au souvenir intime, ces endroits sont en quelque sorte une métaphore. Une image de la curiosité du lecteur qui, lui aussi, pénètrerait bien volontiers ces endroits à l’insu des justiciers. Cet aspect est particulièrement visible dans le 2nd épisode d’All Star Superman qui, pour ce faire, reprend la trame de Barbe bleue. Loïs Lane y visite la Forteresse de la Solitude, y compris certaines salles dont Superman lui a interdit l’accès. En proie à un délire paranoïaque, elle se croit même la prochaine victime de ce justicier métamorphosé, pour le coup, en ogre monstrueux. Comme si elle-même était la future mariée de cet assassin, destinée à rejoindre le rang des anciennes épouses dans la célèbre chambre mortuaire du conte originel. Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir.

allstarsup2

barbe-bleue

De la boîte de Pandore au conte macabre, on retrouve finalement la curiosité enfantine de ceux qui se glissent en cachette dans les secrets les plus sombres des meurtriers. Si ce n’est que dans les comics, surtout ceux qui ressuscitent l’ambiance du Silver Age, la péripétie n’est jamais vraiment sordide – on reste chez les super-héros, quand même !

Outre le fait de revenir sur le passé superhéroïque, l’exploration de la journaliste dans All Star Superman est également une manière de faire retour sur une tradition des justiciers. En effet, Superman ou Batman sont connus pour les refuges qu’ils ont construits pour se cacher et se recueillir, telles la Batcave ou la Forteresse de Solitude. Ces lieux consacrent leur caractère introspectif, comme le sous-entend notamment le nom de la forteresse de Superman. Comme pour les bibliothèques ou les musées, ces endroits répondent à un objectif testimonial et présentent le paradoxe de camoufler et d’exposer en même temps le passé des héros. Dans All Star Superman, cette double nature est évidente : une double page se consacre notamment à la représentation d’une des salles de la Forteresse.

all-star-superman-2

Les objets y reposent sur des blocs, à l’instar d’une exposition traditionnelle, preuves testimoniales du passé superhéroïque du personnage. On y trouve par exemple la ville miniature de Kandor, la machine à voyager dans le temps de la Légion des Super-héros, ou encore des figures de cire représentant amis et ennemis du héros. Cette visite, outre le fait d’être extrêmement référencée, condensant en un épisode la démarche générale de l’œuvre, permet également de dévoiler le sense of wonder d’une telle découverte : les armes et objets de Superman appartiennent à une galerie du merveilleux SF, tirant leur force dans leur exposition et dans le plaisir de leur découverte. Un peu comme ce que Todorov appelle « le merveilleux scientifique », c’est-à-dire « le surnaturel […] expliqué d’une manière rationnelle mais à partir de lois que la science contemporaine ne reconnaît pas. » (Introduction à la littérature fantastique, p.62). Une science-fiction qui émerveille, en gros…

La visite du refuge s’apparente à une exploration de l’histoire du genre superhéroïque et s’assimile alors à une figuration nostalgique. Pourtant, il y a quelque chose de curieux là-dedans : quand on lit des comics actuels, c’est comme si ces refuges avaient toujours été là, toujours meublés de la même sorte. Il est plus rare qu’on nous les montre en cours de construction ou en cours d’ameublement. Il y en a un surtout qui s’y est collé et là, pour le coup, on retrouve l’idée de la mort nostalgique. Alan Moore, tout occupé qu’il fut à une époque à aménager la Forteresse de la Solitude, en a profité pour faire ses adieux au Silver Age. Et pour la démonstration, il faut remonter encore un peu le fil de l’Histoire superhéroïque, au moment du cataclysme post-Crisis, entre 1985 et 1987, années qui marquèrent la fin aussi ferme que provisoire de ce qui restait alors du Silver Age.

niteowl-watchmen

Commençons par le Hibou de Watchmen. Le Hibou, dans cette œuvre, est celui qui correspond le plus à l’image traditionnelle du super-héros – son costume est par exemple quasiment identique à l’un des gardiens du genre, Batman. Cette particularité est notamment soulignée par le motif de la cave qui, en même temps qu’elle fait écho au refuge du Dark Knight, constitue un lieu du souvenir, comme le montre la visite de Sally Jupiter au 7e chapitre de la série. Un peu comme pour Loïs Lane dans All Star Superman, de nombreux gadgets y sont énumérés et commentés par le Hibou. Le lieu s’apparente alors à un musée fourmillant de traces du passé, telle, par exemple, la photographie d’une ancienne criminelle, la Reine du Vice, qui se confronta au Hibou.

spectre-soyeux-hibou-watchmen

Ce lieu, traité comme espace du passé, fait du coup penser à la Forteresse de la Solitude de Superman, revisité également par Alan Moore et Dave Gibbons, un an avant la parution de Watchmen dans « For the Man who has everything ». Batman et Wonder Woman s’y retrouvent pour fêter l’anniversaire de Superman et se rendent compte que celui-ci a été piégé par un de ses ennemis. L’intrigue repose essentiellement sur sa libération mais la fin possède une dimension particulière, puisqu’elle présente le refuge du héros comme lieu du souvenir en cours de constitution. Les deux personnages offrent leurs cadeaux, une copie exacte de la ville de Kandor de la part de Wonder Woman et une nouvelle espèce de rose baptisée la « Krypton » de la part de Batman. Ces deux objets, directement issus d’un imaginaire SF, relèvent d’une même essence que les inventions du Hibou, qualifiée par Laurie de « merveilleux ». En tant que symboles de l’aventure qui vient de se dérouler, les offrandes faites à Superman finissent exposées dans sa forteresse – forteresse qui, représentée sous une autre forme, dans une autre œuvre du scénariste, sera (re)visitée par la Sally Jupiter de Watchmen. Et si le refuge superhéroïque est le lieu du souvenir dans Watchmen, il est représenté, dans Superman, comme lieu en train de se constituer, lieu de l’ameublement : d’une année à l’autre, de son apparition à son exposition, l’objet fait le lien entre ces deux aventures. Les cachettes de Superman et du Hibou sont donc unies par la continuité des reliques que tous deux y conservent. Alan Moore construit par là un vaste musée qui, s’étendant sur plusieurs bandes dessinées, ne concerne plus seulement le passé d’un personnage, mais bien celui du genre superhéroïque lui-même – voire au-delà, puisqu’on le retrouvera dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.

wonder-woman-superman

superman-alan-moore

La publication de « For the Man who has everything » précède d’un an une autre aventure de Superman, également scénarisée par Alan Moore, où l’auteur imagine la retraite du héros – « Wathever happened to the Man of Tomorrow ? », (Superman 423/Action Comics 583), titre qui, j’en suis sûr, saura faire écho à une autre mort qu’on a examinée ici. Le parallèle avec Watchmen y est d’autant plus flagrant que tous deux ont paru exactement à la même date (septembre 1986). De fait, la fin de Superman peut s’assimiler au prologue de cette dernière. Le scénariste y annonce la fin d’une ère du genre superhéroïque, une ère issue du merveilleux qu’a pu produire la filiation entre super-héros et science-fiction : « C’était un adieu peu enthousiaste. Je ne voulais pas dire « regardez, c’est comme ça que je vais mettre un terme au bon vieux temps », mais plutôt « regardez combien ces trucs étaient merveilleux, pourquoi s’en débarrassent-ils ? ». » (L’hypothèse du lézard, p.271)

Superman - Moore

Dans cet épisode, les morts de personnages symboliques s’enchaînent : Lana Lang, Krypto, le chien de Superman, ou encore Mxyzptlk, sorcier issu de la cinquième dimension. Tous ont en commun de renvoyer à une ère « merveilleusement naïve » du genre superhéroïque, un Silver Age empreint d’un ludisme SF. C’est d’ailleurs par cette représentativité que leur mort est violente, car sa crudité et son réalisme touchent un univers alors connu pour son innocence. Après avoir tué son ennemi, Superman décidera lui-même de prendre sa retraite, avançant le fait qu’ayant commis un meurtre, il a rompu son serment et ne peut plus être super-héros.

superman-krypto-death

Commence alors Watchmen et l’œuvre que l’on sait.

Et du coup, derrière sa violence et son aspect révolutionnaire, celle-ci ne serait-elle pas en fait un comic book profondément nostalgique ? Le Hibou, lui, aurait tendance à répondre par l’affirmative, ne serait-ce que par ses liens de parenté avec le Superman d’Alan Moore. La proposition d’un super-héros réaliste semblerait alors camoufler cette seconde orientation, la visite de Sally Jupiter et du Hibou dans le refuge amorçant cet étendard de galeries d’exposition qu’on trouve aujourd’hui dans les comics de super-héros. Batcave, Forteresse, musée imaginaire… Silver Age’s not dead.

7 réponses à “La chute des super-héros (5) : Nostalgie des Batcave et autres Forteresse de la Solitude

  1. Pingback: La chute des super-héros (4) : Planetary – le souvenir du bon vieux temps | Le super-héros et ses doubles·

  2. Je viens de lire les 5 articles sur la chute du Super Héros et j’apprécie vraiment que vous ayez traiter Superman All Star et Planetary ainsi car moi même, sans manier votre verbe, a longtemps « intuité » cela sans trouver les mots justes. On en redemande!!!

  3. Pingback: Les fous d’Arkham (4) : des phénomènes de foire ? | Le super-héros et ses doubles·

  4. Pingback: Le super-héros et ses émules (1) : « Tu seras un homme, mon fils » | Le super-héros et ses doubles·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s