Batwoman : figure de style

Batwoman 52Silver Age’s not dead… Voilà la manière dont on a un jour conclu une série d’articles consacrés à la nostalgie du justicier contemporain. Une phrase qui, à elle seule, résume toutes les tendances actuelles du super-héros moderne. Réminiscences, réécriture, résurrection… tous ces stratagèmes en –re qu’utilisent en abondance les auteurs d’aujourd’hui, glissant les ombres du passé superhéroïque dans les arrière-plans des images de nos bandes dessinées. Ces auteurs qui aujourd’hui nous formulent explicitement l’aveu de ce que tout lecteur de comics sait déjà au fond de lui : il n’est plus possible de lire les aventures de super-héros au premier degré, sans qu’immédiatement l’histoire du genre vienne refaire surface, à coup d’allusions, de déformations, voire de répétition. Tous ces stratagèmes qu’on range à la fac du côté de l’intertextualité.

Et, parmi ces mots en –re, il y en a un qu’on a un peu volontairement laissé de côté, pensant bien qu’un jour il nous servirait pour la biographie d’un nouveau-pas-si-nouveau héros du panthéon. Ce mot : « recyclage » qui désigne tous ces justiciers oubliés qu’on remet depuis peu au goût du jour. L’héroïne en question : Batwoman.

batwoman-vs-batwomanMais attention, hein, là, on, ne parlera pas de la Batwoman du Silver Age (à droite sur l’image ci-dessus), mais de celle de gauche, plus actuelle, qui fut créée pour les bienfaits de l’hallucinant 52, paru à un rythme hebdomadaire entre 2006 et 2007.

Là les choses se compliquent.

En effet, dès la mention de son nom, Batwoman nous prouve qu’il devient de plus en plus difficile de parler clairement de super-héros sans laisser sur le bord de la route les non-fans (donc environ 99,99% de la population). Non, sommes-nous obligés d’ajouter, nous parlerons de cette Batwoman-là, c’est-à-dire Kate Kane, et non de l’autre, Kathy Kane, car celle-là, voyez-vous, est morte lors du Silver Age… Enfin, plus exactement, elle a été effacée de la continuité DC après Crisis… Enfin c’est plutôt son identité superhéroïque qui a été effacée… Elle, Kathy Kane, existait toujours à ce moment, mais elle n’était plus une superhéroïne. Et d’ailleurs, elle ne l’avait jamais été, c’est DC qui nous l’a dit. Oui, oui, même si avez entre vos mains des vieux comics qui lui sont consacrés et qui prouvent le contraire (vendez-les, de toute façon, ils doivent rapporter gros). Et peu importe si Grant Morrison a récemment évoqué son souvenir dans Batman Inc. Enfin bref, oubliez, nous parlons ici de la seconde Batwoman, celle inventée par Greg Rucka et portée à son paroxysme par le magistral J.H. Williams (lui-même troisième du nom). Soupir… Tout ça pour dire que recycler un ancien super-héros n’est pas mince affaire – l’un des flirts de notre héroïne finira même par s’emmêler les pinceaux lorsque celle-ci lui déclinera son identité : « Kate? Pas Kathy, Katherine, Kathleen? Ou Katie? » (cf. Detective Comics n°856)

Batwoman est une figure protéiforme, étirée à corps perdu entre différents opposés : entre l’enquête policière et le récit ésotérique, mais aussi entre ses différents modèles (Batman, l’armée…). Une figure qui, au final, tâtonne entre la tradition et la modernité, entre le comic mainstream et la bande dessinée d’auteur. C’est l’une des rares, par exemple, qui, malgré la campagne « New 52 » de DC, ne correspond absolument pas à la ligne éditoriale de ce relaunch généralisé, préférant continuer son histoire sur les pas de son dessinateur devenu pour le coup scénariste : J.H. Williams III. Et même si celui-ci vient d’annoncer qu’il quittait la série, il est bien difficile pour l’instant de dissocier les deux. Batwoman, à peine 6 ans d’existence, arrive à faire ce que d’autres, beaucoup plus vieux, peinent à réaliser : arborer différents visages, compiler en une seule intrigue une multiplicité de styles.

batwoman-and-batman

Batwoman est peut-être la super-héroïne qui interroge le plus aujourd’hui les rapports entre tradition et modernité dans le genre superhéroïque. Nouvelle déclinaison de la figure batmanienne, la justicière officie, comme son modèle, à Gotham City. Et comme lui, elle est marquée par le deuil et le traumatisme, celui du meurtre de sa mère et de sa soeur jumelle lors d’un raid un peu mystérieux. Aidée par son père, colonel de profession, elle choisit le symbole de la chauve-souris le jour où elle croise le Dark Knight après une tentative avortée de vol. Plus que jamais, donc, Batwoman se définit en fonction des modèles qui lui ont donné naissance : le première Batwoman dont elle porte le nom, le Chevalier Noir, mais aussi Bob Kane (inventeur du héros) avec qui elle partage le patronyme, puis son père et, avec lui, l’armée en général. Car Kate Kane est un ancien soldat, radiée de l’armée américaine en raison de son homosexualité qu’elle n’a pas voulu cacher. Elle est donc une super-héroïne par défaut, n’ayant trouvé que cette voie pour rendre justice – et c’est peut-être ce qui fait d’elle l’un des justiciers les plus rebelles du panthéon, opposée aussi bien aux institutions américaines qu’à ses différentes figures paternelles, seuls mâles, d’ailleurs, de cette série essentiellement féminine (en froid avec son père, elle refusera du même coup d’appartenir à la fameuse Batman Inc. du héros éponyme).

Entre tradition et modernité, ses liens de parenté sont sans cesse mis au premier plan pour mieux être discutés. Et ça, dès 52, puisque l’héritière y était la proie d’une secte ésotérique, voyant en elle l’incarnation de « la fille de Caïn aux deux noms. » Origine trouble, donc, entre l’armée hypocrite et le premier assassin de notre monde, l’une des motivations de l’héroïne est bien de sortir de l’ombre de ses prédécesseurs et de s’assumer pour elle-même. Bruce Wayne lui-même semble discerner en elle ce qui lui manque fondamentalement à lui, une forme de distance qui permet de mieux vivre : « Je n’arrive pas à me laisser aller autant qu’elle. Elle a du cran, je l’admets. » (Batwoman n°0) Si bien que, de temps à autre, il plane sur son visage les ombres de ces anciens super-héros en rébellion, dont on ne sait pas bien s’ils sont résistants ou terroristes. Ceux, pour exemple, qui franchissent les tabous de l’idéologie et de la sexualité. Et entre V pour Vendetta et la Silhouette de Watchmen, il semblerait parfois que Batwoman ne puisse s’affirmer qu’en empruntant les traits de ces ancêtres anticonformistes.

batwoman

Alors, pour le coup, peut-être faut-il oublier ce que l’on disait en début d’article. Peut-être en fait ne doit-on pas oublier si vite cette héroïne du Siver Age dont elle porte le nom – car Batwoman ayant pris l’identité d’une morte, elle arbore d’emblée un masque funéraire. Mieux encore : à force de baigner dans le mystère des milieux ésotériques, on finira par découvrir qu’elle ne vit que dans la mort. Du fait du meurtre de sa famille, tout d’abord, mais aussi parce que les criminels qu’elle combat sont tous des fantômes revenus à la vie. L’Alice d’Elegie, pâle zombie qui ressuscite l’une des personnes les plus importantes de son entourage, l’ectoplasme d’Hydrologie, esprit en souffrance d’une mère espagnole qui a vu ses enfants mourir et qui tente d’en enlever d’autres pour se venger. Si bien que l’héroïne elle-même fait parfois office d’apparition fantomatique, rompant avec la luminosité de certaines images par ses couleurs et la différence de son traitement – finis les traits noirs pour marquer les contours de sa silhouette, Batwoman, au contraire des autres personnages, se fait vaporeuse, comme si elle n’était pas vraiment sur le même plan que les vivants.

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Batwoman a finalement intégré en elle son masque funéraire… Et c’est peut-être avec cette dernière illustration qu’on doit rappeler toute la légitimité du travail de J.H Williams sur cette série. Car dans la langue latine, le « masque mortuaire » est appelé « imago » qui a donné naissance au mot… « image « .

Et s’il y a un artiste qui sait mettre en avant le caractère plastique de l’image de BD, par la diversité de son style, c’est bien lui. On avait vu avec John Cassaday (Planetary) des exemples de dessinateurs qui savent s’effacer d’eux-mêmes pour imiter le style des autres. Ici, c’est l’inverse : J.H. Williams semble avoir le pouvoir de démultiplier son trait à l’envi. A tel point qu’on a parfois l’impression que différents artistes ont collaboré sur Batwoman. Que nenni – J.H. Williams est un artiste aux multiples visages. Et les différents styles qu’il adopte servent à chaque fois les facettes hétéroclites de notre héroïne. Par exemple, pour les mystères fantastiques, quoi de mieux que ces couleurs délavées qui servent la cause désespérée des fantômes? Ce, jusqu’à  estomper le contour des cases qui s’effilochent à mesure que la vie quitte les êtres humains… Quoi de mieux aussi que des aquarelles pour magnifier la fluidité trouble de ces esprits aquatiques en quête de rédemption?

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Pour les réminiscences du Silver Age, J.H. Williams utilise à outrance des couleurs vives et uniformes, des fonds jaunes et lumineux qui renvoient à la solarité des super-héros d’antan, bien loin des fantômes impunis que la justicière combat à ses heures perdues – mentionnons également ces cases en forme d’éclair qui zèbrent les planches jusqu’à les saturer : symbole de ces Flash et autres Captain Marvel qui triomphèrent en leurs temps.

Mais là aussi, Batwoman demeure une forme d’ectoplasme : grisâtre, en relief, elle détonne avec le reste du décor, comme si elle n’était pas tout à fait certaine des bienfaits du Silver Age. Comme si elle ne baignait pas complètement dans ce milieu. Sa cousine, à l’inverse, superhéroïne convaincue du nom de Flamebird, colle tout à fait à l’ambiance. Et pour cause, c’est cette sidekick qui fait le lien entre la Batwoman d’aujourd’hui et la Batwoman old school puisqu’elle était également présente lors du Silver Age.

C’est surtout elle qui ravive la tradition superhéroïque en évoquant ces dynamiques duos de notre enfance, type Batman et Robin ou Superman et Jimmy Olsen. Ce n’est donc pas un hasard si J.H. Williams reprend plus particulièrement le style vieillot de ces comics d’alors pour illustrer les aventures de cette justicière en herbe.

Mais l’artiste sait aussi sortir des inspirations du genre superhéroïque, notamment pour illustrer la vie civile de Kate Kane. C’est ainsi que l’existence affirmée de cette dernière se voit illustrée par une ligne claire façon Hergé : même trait noir pour le contour des éléments de l’image, qu’ils soient au premier ou au second plan, couleurs en aplats avec peu d’effets d’ombre, etc… Comme si tout était clair, justement, pour Kate Kane, qui semble, à la différence de Bruce Wayne, assumer sa vie avec force. Son homosexualité, ses traumatismes, ses rapports avec sa famille : la ligne claire servirait-elle ici à témoigner de l’assurance décomplexée du personnage, de sa vision des choses, nette et sans bavure ?

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Ainsi, quand elle tombe amoureuse, c’est comme si Tintin, porte-parole de ce style graphique, resurgissait lui-même, à coups de danse et de partitions qui s’envolent, comme pour raviver le charme désuet de la rencontre et de la séduction.

Quant aux énigmes auxquelles est confrontée l’héroïne, eh bien, Williams préfère saturer l’images d’une pluralité de styles complètement différents : fresques épiques, idéogrammes et autres schémas se constituent alors en rébus que la détective se doit de décrypter. Et derrière eux, la rencontre fantasmée d’un Chris Ware et d’un Rubens.

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Au final, il faudra définitivement éviter nos préconisations de début d’article – non, pour aborder ces personnages inédits, n’oubliez pas la mémoire d’un genre, d’un medium et de ses inspirations artistiques. Batwoman, sacrée figure de style, est là pour nous le rappeler.

3 réponses à “Batwoman : figure de style

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