Imaginaire du ciel chez les justiciers (1) : Little Nemo et Platon sont-ils les premiers super-héros?

En octobre de l’année dernière (2012), le monde (enfin… le monde qui a accès à Google) eut l’occasion de découvrir un bien surprenant « Google Doodle » consacré aux 107 ans de l’un des plus anciens héros de la bande dessinée américaine, Little Nemo. Tout heureux de cette révélation, ce jour-là nous fûmes propulsés en 1905, tels des fantômes sépia ouvrant les pages du dimanche du New York Herald, qui à cette date commença à publier à un rythme hebdomadaire les rêves fantaisistes de notre héros favori. Une page à chaque fois, durant laquelle le chérubin voyait les cases de sa planche s’agrandir, se tordre, se disloquer jusqu’à cette chute, toujours identique, le douloureux réveil en dehors du lit. Ce 15 octobre 2012, nous fûmes tous un peu ces lecteurs dominicaux de 1905, si ce n’est que le papier journal avait été remplacé par l’écran de notre ordinateur, les caractères d’imprimerie par les lettres jaunes, rouges et vertes du célèbre logo.

Ce 15 octobre, on n’a pas bien compris ce qui se passait dans la tête de Google pour qu’il décide comme ça qu’un 107e anniversaire était digne d’un tel hommage. Mais peu importait, finalement, nous avions là l’occasion de (re)découvrir ces aventures fantaisistes et de constater à quel point l’influence de leur créateur, Winsor McCay, était grande. Car dès ce début XXe, l’artiste avait sérieusement mâché le travail de ses successeurs – il avait pensé de manière extrêmement moderne un medium alors à peine naissant et peu reconnu, voire pas du tout, par l’intelligentsia américaine.

Little Nemo

Rêve après rêve, Little Nemo exista de 1905 à 1914, ce qui, à raison d’une chimère par semaine, donne plusieurs centaines de planches dont la réédition en format original se vend aujourd’hui à prix d’or. Une fois par semaine, donc, des architectures labyrinthiques, aux couleurs de feu d’artifice, des cases malicieuses aux allures de palais des glaces… Et pour cause, Winsor McCay travailla plusieurs années à proximité de forains, dans un musée d’histoire naturelle de Cincinnati, et réalisa de nombreux dessins au service de parcs d’attraction. Avant même que la bande dessinée n’atteigne le rang des arts du divertissement, McCay l’avait élevée au service de loisirs vertigineux. Car les nuits du garçonnet sont franchement turbulentes, semées d’embûches, de périples tout à la fois épiques et ridicules – des rêves et des métamorphoses qui sont au centre de cette œuvre magistrale. D’ailleurs, pour fêter ces 100 ans (100 ans, Google… Comme quoi, c’est pas mal non plus, un chiffre rond…), les Impressions Nouvelles publiaient un livre hommage, réalisé par tout un tas de dessinateurs, scénaristes, essayistes, voire même psychiatres.

Un siècle de rêve

Sur la couverture, le jeune héros est représenté sur un fond bleu gris, couleur uniforme d’un crépuscule qui sert de porte d’accès au rêve et à l’imagination. Car, plus que tout, le petit Nemo aime tutoyer les organes du ciel, astres, soleils, lunes, qui sont rendus vivants par les grâces du pinceau de McCay. Et pour le coup, c’est bien souvent que ses nuits accouchent de rêves aériens, de discussions avec les étoiles, de cavalcades parmi les nuages. Little Nemo est de ceux qui préfèrent regarder le ciel.

Le soleil dans Little Nemo

Et il n’est pas le premier.

Ainsi dans l’Antiquité, Platon théorisait déjà les bénéfices de ce ciel qu’il décrivait comme une réalité intelligible où, grosso modo, naissent et vivent les idées en attendant d’être incarnées dans la réalité sensible. Un espace finalement infini, une incroyable fontaine dans laquelle les humains puisent pour leurs propres créations (plutôt philosophiques qu’artistiques, d’ailleurs, on y reviendra). Cf. dans Phèdre : « Aucun des poètes d’ici n’a encore chanté d’hymne en l’honneur de ce lieu supra-céleste, ni n’en chantera jamais qui soit digne de lui. Or voici comment il est: la réalité incolore, dépourvue de figure, intangible, la réalité qui est réellement, que seul peut contempler la pilote de l’âme, c’est-à-dire l’intelligence, et dont s’occupe la science véritable, voilà ce que contient ce lieu. » Et quand les gens tentaient de le ramener à la réalité, le philosophe, à l’instar de Little Nemo, se contentait de pointer le ciel. Un peu comme il l’est imaginé dans cette image.

Platon et Aristote

Oui, ici, nous parlerons bien d’imagination et d’inspiration – via ce ciel, identique d’une époque à l’autre, qui sert de symbole aux idées et à l’imaginaire, ce ciel que l’on regarde quand on ne sait plus à quel saint se vouer, théâtre de réflexions rocambolesques, décrit par les savants de l’Antiquité et réenchanté par les lumières de Little Nemo. Ce ciel traversé d’oiseaux, de phénix, d’anges, de dieux, et un jour de…

Et si Platon et Little Nemo étaient les premiers super-héros de notre Histoire ? Si, en fait, Zorro, Doc Savage ou Tarzan n’étaient en rien les ancêtres de nos justiciers costumés? Si, au contraire, des Jerry Siegel, des Bob Kane ou des Jack Kirby leur avaient préféré les tribulations de ces philosophes qui pointent le ciel avant de parler pragmatique ou les évasions des enfants dans les rayons du soleil ? Si, comme eux, le super-héros était marqué par cette dualité : magnificence du rêve contre vaste tromperie de la réalité ? Et si Clark Kent, en enlevant ses lunettes et son costume pour s’envoler dans le ciel, suivait en fait la trajectoire d’une des plus grandes traditions philosophiques – celle du « Ciel des idées » platonicien ? Où les choses de notre monde retrouvent leur vérité. Où les êtres de fiction (et parmi eux, nos chers super-héros) comprennent leur raison d’être.

Astro City

All Star Superman 1

Voici donc un dossier sur le ciel des justiciers et ses symboles. Et surtout sur ces comics qui nous parlent d’imagination, ces instant purs où l’auteur invente des idées, où le lecteur s’abandonne à sa lecture. Et où le super-héros sauve le monde en le recouvrant du voile bénéfique et nécessaire du rêve et de la fiction.

3 réponses à “Imaginaire du ciel chez les justiciers (1) : Little Nemo et Platon sont-ils les premiers super-héros?

  1. Ce suspens est insoutenable ! J’avoue que Little Némo en proto-superman, c’est alléchant. Vivement la suite !

  2. Pingback: Imaginaire du ciel chez les justiciers (4) : les Mille et Une nuits de Promethea | Le super-héros et ses doubles·

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