Imaginaire du ciel chez les justiciers (2) : l’origine du monde et de la création

Pour Platon, le Ciel des idées est un lieu VIP que seuls les philosophes et les sages peuvent espérer pénétrer un jour à leur guise. C’est un lieu qui permet de penser la rationalité du monde sensible et qui, en ce sens, n’a pas grand-chose à voir avec ces fous de créateurs de fiction et encore moins ces farfelus qui s’occupent des super-héros. D’ailleurs Platon l’avouera lui-même : « Aucun des poètes d’ici n’a encore chanté d’hymne en l’honneur de ce lieu supra-céleste, ni n’en chantera jamais qui soit digne de lui ». Mais pourtant, la fiction, de manière inhérente, est l’émanation d’idées, non ? Certes, elle ne prétend pas forcément à la vérité, mais elle a toutefois quelque chose à dire sur le monde, n’est-il pas ? Le Comédien, pure métaphore de l’uchronie Watchmen, est certes un personnage réellement improbable, voire impossible, pourtant son sourire s’étend bien au-delà des pages des comics, sa cicatrice a quelque chose de rhétorique… A y regarder de plus près, c’est comme si finalement les coutures de son rictus avaient des idées à exprimer sur notre Histoire.

Ultra

Et ces super-héros qui s’envolent vers des contrées lointaines, ces Superman, Supreme, Thor, Power Girl qu’on voit traverser le ciel à longueur de temps ? N’ont-ils pas fini par l’atteindre, ce Ciel des Idées ? Au-delà des planètes extra-terrestres, des réalités parallèles et des mondes imaginaires, au-delà des courses à l’armement et des guéguerres bassement politiques, si certains d’entre eux avaient compris qu’en fait le monde ne peut être sauvé que grâce à l’imaginaire ? Et si nos auteurs de comics étaient parvenus à contrer la prophétie de Platon, s’ils étaient devenus et poètes et philosophes ? – Chanter un lieu supra-céleste… Au-delà des nuages, il y a effectivement des instants purs où le super-héros repart là d’où il vient. Non de Krypton, non de l’énergie atomique, mais bien de ce monde des idées, encore plus haut que le ciel, qui l’a vu naître. Et avec lui, l’auteur aime parfois l’accompagner. Exemple avec Alan Moore et son Supreme, qui fut l’un des premiers à clairement introduire cette notion philosophique. Supreme, ce héros solaire, à propos duquel Pascal Blatter écrivait :

« En ce qui concerne la redéfinition du super-héros, on peut parler de l’apparition d’un nouvel idéal, solaire, contre une matérialité pessimiste mais aussi contre une obscurité malsaine. […] Cette opposition, loin d’être un simple cliché d’une dualité manichéenne, en exprime une autre, plus profonde et métaphysique, entre le monde matériel et celui des idées. » (« Suprême : lumineuse redéfinition du super-héros selon Alan Moore », L’hypothèse du lézard, p.183.)

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Ainsi le voyait-on, dans le 8e chapitre de ses aventures, envahir avec ses amis ces paysages de l’imaginaire, divisés pour le coup en différentes contrées, selon qu’on parle des idées réduites à leur plus simple essence (voyez par exemple le logo Coca-Cola côtoyer les rondeurs du bonhomme Michelin) ou des émotions humaines, troubles et orageuses.

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Pays exotique qui, au final, revient pour les justiciers à s’interroger, en tant qu’idées, sur leur propre raison d’être : « Cette zone doit correspondre aux centres cérébraux du langage et du raisonnement. Ces symboles sont les constructions qui donnent naissance aux idées. » Déjà, dès le 1er épisode du reboot, notre héros visite une cité du même type, Supremacy, dans laquelle ne vivent que des versions de Supreme. Chacune d’entre elles a eu son heure de gloire, jusqu’à sa « redéfinition » qui a vu l’avènement d’un nouvel avatar et a projeté l’ancien dans les limbes où a été construit la ville.

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Le premier de cette lignée, « Supreme Origines », raconte ainsi comment en 1941, après avoir protégé Omega City pendant plusieurs années, il fut projeté dans ce hors-temps, remplacé en 1945 par une nouvelle version, également supplantée en 1968, établissant une dynastie qui s’achève dans ce présent récit, avec la version actuelle du personnage, celle des années 90. On aura bien évidement reconnu la formule vieille comme le monde du reboot, toutes les anciennes versions étant rassemblées pour témoigner de leurs existences passées. Les super-héros ont ici rejoint l’origine de leur essence, cet espace fabuleux du monde des idées.

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Alan Moore peaufinera la chose avec Promethea, où l’héroïne éponyme visite les contrées d’Immateria, monde fantasmagorique qui réunit l’ensemble des entités nées de l’imaginaire. Promethea s’en fera même un peu le symbole : « Promethea devint une histoire, qui grandit dans l’univers d’où viennent les histoires et les rêves. Parfois, elle se mêle aux vivants. » On y retrouve alors un panorama de réemplois, de la version la plus altérée du Chaperon Rouge à une gravure extraite d’une œuvre de Paulus Ritius intitulée Portae lucis (1516). Pour cette dernière, notamment, on remarque le contraste qu’elle offre par rapport aux autres personnages : tandis que Promethea est en couleur et en relief, comme l’indique l’encrage, la gravure, elle, n’est pas colorisée et semble être en deux dimensions.

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Portae Lucis

Du monde suprême des idées aux vastes étendues d’Immateria, Alan Moore n’a jamais vraiment cessé de détailler ces paysages spécifiquement dédiés à l’imagination. Déjà dans Watchmen, l’idée faisait son chemin. Il y accordait en effet une place importante à l’ombre et à la silhouette, et donc au domaine du suggestif et du fantasme, tout ce qui est pressenti sans pour autant être palpable. Exemple avec toutes ces ombres esquissés sur les murs, qui évoquent un vaste paradigme d’images, de l’explosion atomique au couple qui s’embrasse.

Watchmen

Si Alan Moore est l’un des rares à reprendre nommément la théorie de Platon sur le ciel des idées, il n’est cependant pas le seul à représenter des univers de la sorte. Avec la refonte de l’univers Wildstorm, Warren Ellis crée également un multivers céleste où les idées du monde surgissent des voies surnommées « la Plaie » (« Bleed » en anglais), frontière infinie qui sépare la totalité des univers parallèles. Cette Plaie, l’équipe de The Authority la connaît bien, pour la traverser sans relâche grâce à leur « Porteur ». C’est ainsi qu’on verra s’enchevêtrer une multiplicité de paysages, peuplée de chimères et de métaphores. Le Porteur lui-même, naviguant dans l’entre-deux du fantasme et de la réalité, trouve son énergie dans la mécanique du rêve.

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Grant Morrison se fera lui aussi paysagiste de l’imaginaire, inventant dans Animal Man ce qu’il appelle « l’Espace B », lieu situé au-delà de la page où les personnages prennent conscience de leur condition d’être fictif. On verra ainsi une bonne partie des héros du catalogue DC se destiner à cette découverte mystique : oui, messieurs-dames qui sauvez tous les mois notre chère planète, vous n’êtes rien d’autre que des idées.

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Voir, par exemple, le 2nd épisode de The Return of Bruce Wayne dans lequel Superman et consort se voient expliquer les règles du jeu de Morrison : « Notre carte spatio-temporelle commence par le point primaire, sans intervalle ni durée. Elle contient tous les possibles. […] Mais il y a d’autres chronologies, car le temps ne s’étend pas seulement en avant et en arrière, mais aussi latéralement. […] Et donc le plan temporel : espace B. Un métier à tisser immense et cosmique de chronologies convergentes et divergentes. À chaque voie une nouvelle vibration, un univers distinct, une supracorde sur le manche d’une incroyable guitare. »

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Si le Monde des idées, la Plaie et l’Espace B ont l’extrême politesse de nous révéler l’origine mystérieuse du monde et, plus précisément, de l’idée de monde, ils permettent également d’expliquer en quoi celui-ci est intrinsèquement coupé en deux, entre réalités sensible et intellectuelle, et comment la création en tant que telle permet de réunir les deux. De marier, assez prosaïquement, le ciel avec la terre. C’est d’ailleurs l’un des objectifs de Promethea, gardienne de notre imaginaire : « Sache que les démons les plus noirs et les séraphins les plus immaculés ne sont en fait que des émanations de toi-même, incarnées sur un plan supérieur… où évoluent des myriades de dieux, non pas des légendes oubliées mais des versions de toi, passées et futures, tes attributs exprimés sous la forme la plus pure et la plus symbolique. » (Promethea n°31)

Et de l’origine du monde à l’origine du comic book, il n’y a qu’un pas, que franchissent allègrement tous ces auteurs. En effet, chacun de ces espaces a pour faculté de faire coexister, dans leur essence, l’imaginaire de nos idées et la matérialité d’un fascicule de bande dessinée. Exemple avec la Plaie qui assure le passage entre réel et territoires chimériques : la polysémie du terme « Bleed » a ici toute son importance, désignant aussi bien cette frontière imaginaire que la bordure extérieure d’une revue. La formule présente en ce sens la matérialité du comic book comme une entrée dans la fiction : la limite de la page devient alors la faille par laquelle se matérialise l’univers de Warren Ellis.

Plaie

Pareil pour Promethea qui nous expliquera le pourquoi du comment du comic book : « Promethea, comme tout ce que vous avez jamais vu, n’est faite que de lumière : la lumière réfléchie par ce comic book, qui danse dans votre oeil. La lumière de l’imagination lui donne du sens dans votre esprit. » (n°32)

Il en est de même pour l’espace un peu psyché que nous a inventé Morrison : si c’est là-bas que les héros découvrent l’essence de leur être, c’est en toute logique qu’ils en viennent aussi à rencontrer leurs créateurs.

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Exemple avec Animal Man et Morrison, mais aussi avec le parallèle que l’auteur fait entre lui et son personnage Flex Mentallo dans la BD du même nom.

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Le scénariste en profitera d’ailleurs pour suggérer une autre forme d’élévation spirituelle, celle qui se produit grâce à la prise de drogues diverses et variées et qui permet de modeler l’imagination (un peu, du coup, comme pour les poètes maudits du 19e siècle).

Poètes 19e

Le final de Flex Mentallo verra les super-héros à nouveau descendre du ciel, comme un retour magnifique de l’imagination après la déchéance des Watchmen et autres Dark Knight Returns. Comme quoi, ceux-là, pendant les années 80, n’étaient pas parti bien loin, il suffisait juste de lever les yeux.

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Le ciel des Idées est donc l’endroit où les super-héros se cachent (provisoirement) pour mourir. Plus que jamais, les comics contemporains les mettent en scène en tant qu’idées, en tant que symboles – des métaphores qui ne servent pas à dépeindre le monde objectivement, mais bien à nous en offrir une image.

Dans cette perspective, c’est bien souvent qu’on verra l’auteur (dessinateur ou scénariste) en train de créer certaines scènes… Exemple avec ces planches qui s’ébauchent sous les yeux du lecteur, ici et là.

watchmen-dessin

promethea-23

Pareil pour Flex Mentallo où le double de Morrison nous confiera de temps à autre des restes de ses dessins d’enfant.

Flex Mentallo - dessin d'enfant

Autant de pages vierges qui évoquent avec majesté ces instants de pure création, à l’heure où blanchit la campagne, où l’aube d’un ciel immaculé éclaire le fruit de créations nouvelles. Tous ces extraits semblent alors directement s’inspirer d’une planche de Little Nemo (parue le 2 mai 1909, très précisément) où les cases féériques du jeune garçon se décomposent progressivement en dessins d’enfant – comme si les comics d’aujourd’hui, après avoir retracé l’origine du monde et de la création, remontait le cours de leur propre histoire.

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3 réponses à “Imaginaire du ciel chez les justiciers (2) : l’origine du monde et de la création

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