Imaginaire du ciel chez les justiciers (3) : le soleil d’All Star Superman

On a déjà un peu causé de la série All Star Superman, ici ou , tantôt pour la mettre en perspective avec d’autres œuvres, tantôt pour montrer comment la mort annoncée d’une icône superhéroïque préfigure une revisite de son histoire esthétique. Mais s’il y a une chose qu’on a peu évoqué à propos du comic de Morrison et Quitely, c’est bien la valeur importante que notre dynamique duo accorde au ciel et au soleil. Oui, oui, notre étoile chauffante y est en fait omniprésente : pour exemple, la première case se dédie au zénith d’une Krypton au bord de l’extinction, la double page suivante à l’apparition flamboyante de Superman. Plus que jamais, notre héros y incarne la puissance du Soleil, devenant même une métaphore des tous les symboles dont notre astre chéri est chargé : puissance, chaleur, don de la vie, imagination…

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Et si, comme les inventions d’Alan Moore, All Star Superman était en fait une figure prométhéenne, chargée d’apporter le feu aux êtres humains et pour cela condamnée par les dieux à une mort exemplaire ? Rappelons qu’en effet, Superman attrape son mal incurable en sauvant le docteur Quintum de son expédition fatale, le scientifique s’étant envolé dans le ciel histoire de récupérer une cuillérée du Soleil… Pour le coup, si Morrison ne parle jamais ici du Ciel des Idées ou autres Espace B, il semblerait bien que, comme une Promethea, comme un Flex Mentallo ou un Supreme, Superman, dans sa version All Star, descende tout droit du monde de l’imagination.

Rappelons les faits – All Star Superman est une série de 12 épisodes qui a pour caractéristique de nous dévoiler la fin de l’intrigue dès le 1er chapitre. Superman va mourir et d’ici là, il accomplira douze travaux héroïques, dans la lignée de ses modèles mythologiques, comme Prométhée ou Hercule. Et si on sait déjà ce qui va se passer, il ne reste plus, finalement, qu’à voir comment tout ça va nous être raconté. All Star Superman, c’est ça : une bande dessinée qui s’attache à nous montrer ses formes et ses structures, qui considère l’écriture comme une pratique d’artisan. C’est un comic qui a le rythme dans la peau. Car oui, plus que jamais, les personnages de la série se sont mis en tête de marquer à coup de phrases symboliques les étapes et la progression du récit, tapant du pied pour en signaler le début, le milieu, la fin, voire même la relecture. Là-dessus, All Star Superman nous rappelle un peu Watchmen où, déjà, une horloge énigmatique s’approchant de plus en plus de minuit égrenait les minutes qui nous séparaient de la fin de l’histoire.

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Dans All Star Superman, la fin annoncée de l’intrigue s’accompagne d’une montée crescendo vers ce moment fatidique, ainsi que le soutient Morrison lui-même : « Superman’s death and rebirth fit the sun god myth we were establishing and […] it added a very terminal ticking clock to the story.[1] » Ainsi, dès le premier épisode, le docteur Quintum signe le point de départ de l’intrigue en diagnostiquant la maladie du héros. De là se déploie tout un vocabulaire filée qui vise à désigner le rythme et les points de repère de l’œuvre. À partir du dixième épisode, par exemple, Superman évoque à plusieurs reprises cet instant qui fait coïncider fin de sa vie et fin de la série : « There’s so little time left now. The end is getting closer […][2] » De même, au onzième chapitre, le héros déclarera le terme même du récit : « My final adventure is about to begin. This is Superman signing out[3] », signalant là son ultime confrontation avec Luthor, dont le récit, en guise de conclusion, s’étale sur les deux derniers épisodes.

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Et c’est à partir de ce rythme prononcé qu’on retrouve en fait notre Ciel des Idées. Car oui, cette mesure cadencée est également soulignée par les lumières du Soleil, qui déclinent et renaissent à mesure que l’on avance dans l’histoire. Dans un premier temps, les auteurs semblent étendre leur intrigue sur une année. Si très peu d’indices sont mentionnés à ce sujet, Morrison introduira lui-même cette chronologie implicite : « You may notice also that the Labors take place over a year.[4] » Il cite à titre d’exemple l’aventure de Superman dans l’Underverse qui se déroule en hiver, aux septième et huitième épisodes : « The solar hero’s descent into the darkness and cold of the Underverse [occurs] at midwinter/Christmas time […][5]. » Dans l’histoire, cette aventure est précisément située dans le temps par Jimmy Olsen : « It’s 9 : 30 pm ! In Decmber… ![6] » Cette indication, mentionnée au milieu de la série, apparaît alors comme un nouveau signal de la progression du récit, désignant là la fin de la première partie de l’histoire, et donc de l’année, pour une relance de l’intrigue vers sa seconde moitié. Cet indice temporel a également pour intérêt de mettre en avant la métaphore filée qui parcourt l’ensemble de l’œuvre : en effet, si dans le propos de Jimmy Olsen, le mois est clairement mentionné, l’heure de la journée est également de mise. Du coup, l’histoire d’All Star Superman semble aussi bien s’étendre sur une année que sur une journée – l’hiver de la première correspondant à la nuit de la seconde (et ainsi de suite). Les lumières du ciel sont là pour nous le prouver. Ainsi que les dires de Morrison : « It also can be seen as the sun’s journey over the course of a day.[7] »

Décliné en une année ou en une journée, le rythme de la série se mesure en fonction des différents degrés de lumière qui marquent la progression du récit. Le début du 6e épisode se termine par exemple sur un début de crépuscule, tandis qu’ensuite, le périple de l’Underverse se fait dans la nuit. Au 9e chapitre, le retour de Superman sur Terre se réalise dans une aube représentée par un ciel nuageux gris clair. Enfin, le dernier épisode de la série semble annoncer un plein Soleil, également présent au début. Le rythme de l’intrigue est donc graphiquement marqué par ces différentes teintes qui évoluent en fonction du déroulement du récit. Du zénith à la nuit, du crépuscule à l’aube, All Star Superman constitue en fait un véritable cycle solaire.

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Et ce qu’on remarque à partir de là, c’est que généralement cette lumière suit la trace de Superman. C’est ainsi que lorsqu’il disparaîtra dans l’Underverse, la Terre, en son absence, sera couverte du sombre manteau de la nuit. Le rythme de la série, mesuré en fonction des lumières du jour, semble alors conduit par Superman lui-même qui, dès lors, fait presque office de moteur du récit lui-même. A l’instar d’une Sophie Bangs qui fait vivre son alter-ego Promethea en écrivant des poèmes sur elle, Superman s’assimile alors à la personnification solaire de l’imagination. Il rejoint du même coup le Ciel des Idées, devenant un pur produit fantaisiste, une idée destinée à nous faire rêver. C’est tout le propos de la série, d’ailleurs : réfléchir à ce qu’incarne Superman, comprendre quelle fut sa portée sur le genre superhéroïque et sur l’imaginaire collectif.

La série permet en ce sens de retrouver le ludisme intrinsèque à la fiction superhéroïque et son attrait pour la rêverie pure. On l’avait un peu déjà dit, All Star Superman nous remémore la fantasque innocence de ces belles figures du Silver Age. Le héros rejoint en cela la merveilleuse galerie des héros d’Alan Moore (Alan Moore qui, lui aussi, est un grand nostalgique : « C’est ça le moteur du comics de super-héros pour moi, c’est l’imagination. Il y a très peu d’endroits où l’on peut voir l’imagination sous une forme plus débridée que dans les histoires de Superman de Mort Weisinger des années soixante.[8] ») Mais cette nostalgie n’est pas à prendre seulement au premier degré puisque finalement, en exacerbant ses formes d’origine, elle permet de définir les caractéristiques de la fiction superhéroïque. Cette « solarité supermanienne » (oui, là, je m’éclate) fait ainsi écho à la théâtralité originaire du super-héros dénudée dans son principe le plus essentiel : la simulation, la naïveté à peine masquée qu’il affiche chaque jour en revêtant son costume pour combattre le crime.

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Du coup, dans All Star Superman, on retrouve pas mal de motifs liés à l’exaltation de la fiction superhéroïque en tant qu’imagination pure. Ainsi de cette aventure où le héros assiste, sur la planète Bizarro, à un carnaval composé de ses doubles grotesques – à un renversement festif des codes sociaux où, le temps d’un épisode, les fous prennent le pouvoir. Le spectacle et la foire laissent en effet toute la place au foisonnement de l’imagination. Ils font un peu penser à Promethea qui, dans son dernier épisode, invitait le lecteur à danser sur le rythme gondolé de l’imagination jusqu’à la saturation jubilatoire des images.

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L’imagination exaltée double le matériel d’un reflet sublime et semble faire écho aux caractéristiques mêmes du super-héros, lui aussi marqué par cette dualité. Car il s’agit bien de cela, pour un super-héros : se construire un personnage, un rôle à investir, un jumeau sublime. Dans All Star Superman, le héros revient finalement sur les raisons pour lesquelles il fut créé en 1938 – donner du rêve à l’individu anonyme de la foule, victime de l’une des plus graves crises économiques du 20e siècle (tiens, tiens). Il le rappellera d’ailleurs lorsqu’il rédigera son testament : « And to Clark Kent… The mild-mannered reporter who never let me forget how it feels to be a downtrodden, ordinary man… I leave the headline of the century.[9] »…

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… Et, dans un même geste, finira par créer lui-même ce monde dans lequel Siegel et Shuster le (ré)inventèrent…

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Bon là, on va aller loin, mais si Superman est à tel point assimilé au Soleil, c’est que, dans une certaine mesure, il hérite des pouvoirs du dieu tout-puissant Apollon (oui, oui). Or, Wagner, et puis Nietzsche, s’étaient servis de cette divinité pour théoriser, en gros, la perfection esthétique de l’art plastique, à l’inverse de Dionysos, dieu du vin, qui représentait davantage à leurs yeux l’ivresse de tous ces arts qui nous prennent aux tripes. Apollon, c’est donc la beauté céleste, la quiétude de la forme plastique ; Dionysos, à l’inverse, c’est le cauchemar, la fiction terrifiante, subversive, c’est l’histoire qui dérange (pour plus d’info, il faut lire Naissance de la tragédie).

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Un Apollon solaire, un Dionysos nocturne, ça vous rappelle quelque chose ? Non ? Allez, un indice…

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Oui, oui, Grant Morrison s’étant attelé à ces deux icônes (mettant d’ailleurs à chaque fois en scène leur mort), il est fort probable (même sûr, en fait, je l’ai vu dans une interview, mais je suis infoutu de remettre la main dessus) que le scénariste se soit inspiré de cette théorie pour mettre en scène les péripéties successives de nos héros. Et oui, en plus de leur double identité, Superman et Batman revêtent un bon nombre de masques symboliques, à commencer par ceux d’Apollon et de Dionysos. Mais avec Naissance de la tragédie, Nietzsche ne se contentait pas de délirer sur les divinités grecques, il tentait aussi d’expliquer les facteurs de développement de la tragédie et, avec eux, l’inspiration dont avaient fait preuve les dramaturges de l’Antiquité. Ce serait donc bien dommage de dépeindre le monde solaire de l’Imagination si l’on omettait de parler de ces inventeurs qui puisent dedans. On l’a vu ici, c’est bien souvent que la mise en scène de la création est associée à nos charmants artistes. Et pour le coup, All Star Superman n’échappe pas à la règle, s’arrangeant même pour multiplier les avatars de ses auteurs.

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Ainsi voit-on par exemple Clark Kent rédiger un article chroniquant la mort de Superman, curieuse mise en abyme de la série elle-même puisqu’elle aussi nous raconte ce fameux décès. Du coup, Clark Kent serait-il en fait l’auteur de cette BD ? Serait-il un double métaphorique de Morrison ? Voir par exemple le moment où, agonisant, il apporte l’article à son équipe : « Saw it all… Wrote the whole thing…[10] »

À cela s’ajoutent d’autres reflets de l’auteur. Zibarro, seule copie imparfaite de l’Underverse et donc unique être pensant de son peuple, écrira par exemple un poème sur Superman lorsque celui-ci viendra dans son monde.

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Pareil pour Léo Quintum, qui, en créant autant d’individus pour pallier la future absence de Superman, apparaît également comme un double de l’auteur. Et de fait, il apparaît vite que tous ces écrivains en abyme  sont en fait à la recherche d’un langage idéal, présentant alors l’écriture dans sa pratique. Ainsi par exemple de la représentation de l’ordinateur de Loïs Lane qui souligne la visualité de la lettre d’imprimerie.

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De même, lorsque Jimmy Olsen visite le laboratoire de Quintum, un des scientifiques lui confiera son idée de trouver le langage parfait : « I’ve dedicated my existence to explaining the unified field in the form of a perfect haiku.[11] » Enfin, Zibarro, seul écrivain de la civilisation primitive de l’Underverse, interpellera Superman pour relire son texte : « I just wondered if maybe there was still time for you to take a look… A look at my work… It’s not much… Just thoughts, really.[12] »

Ces différents extraits apparaissent comme la quête d’un langage, d’une écriture qui permettrait au Ciel des Idées de s’incarner sous la forme d’un texte, voire, finalement, d’un comic de super-héros. Une réflexion sur le comment créer et le comment raconter, en gros… Un peu à l’image du flashforward All Star Superman puisque les auteurs, en annonçant d’emblée le final de l’intrigue, invitent le lecteur à s’attacher à la forme et au rythme de ce récit connu de tous. Dès lors, chaque épisode semble être une déclinaison de cette interrogation. Ainsi du second chapitre, dont la narration est tenue de manière rétrospective par Loïs Lane qui revient sur une visite de la forteresse de Superman, ou encore du sixième numéro, qui, en reprenant le thème du voyage temporel, reflète la forme de puzzle du récit en faisant se conjoindre flashback et flashforward. De même pour le dixième épisode où sont superposées deux chronologies différentes via la mise en abyme de la Terre Q. Au final, ces épisodes dévoilent chacun une structure, une focalisation, un style qui leur sont propres. Ils sont tous une déclinaison différente de l’écriture prolifique de Morrison.

Pour finir, rappelons que les 12 fameux exploits que Superman doit accomplir ne sont jamais vraiment définis… Et si, pour le coup, les auteurs parlaient ici d’eux-mêmes ? Si ces exploits étaient en fait ces douze numéros qui composent la série ?

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[1] Zack SMITH, « All Star Memories : Grant Morrison on All Star Superman » n°7 : http://www.newsarama.com/comics/100829-Morrison (Traduction : « La mort et la résurrection de Superman évoquaient le mythe du dieu solaire que nous établissions alors et […] cela ajoutait à l’histoire un véritable compte à rebours. »)

[2] « Il reste si peu de temps maintenant. La fin se rapproche […] »/All Star Superman n°10.

[3] « Ma dernière aventure va commencer. Voici le chant du cygne de Superman. »/All Star Superman n°11.

[4] Zack SMITH, « All Star Memories : Grant Morrison on All Star Superman » n°2 : http://www.newsarama.com/comics/100822-Morrison (Traduction : « Vous pouvez aussi remarquer que les Travaux ont lieu sur une année. »)

[5] Ibid (Traduction : « La descente du héros solaire dans la pénombre et de le froid de l’Underverse [a lieu] en plein hiver, au moment de Noël. »)

[6] « Il est 21h30 ! En Décembre… ! »/All Star Superman n°7.

[7] Zack smith, « All Star Memories : Grant Morrison on All Star Superman » n°2 : http://www.newsarama.com/comics/100822-Morrison (Traduction : « On peut aussi y voir le cycle du soleil sur une journée. »)

[8] QUEYSSI (L’hypothèse du lézard, p.273)

[9] « A Clark Kent… Le reporter gentleman qui m’a permis de ne jamais oublier la sensation de n’être qu’un homme ordinaire et opprimé… Je lègue le scoop du siècle. »/All Star Superman n°10.

[10] « J’ai tout vu… Je raconte toute l’histoire… »/All Star Superman n°11.

[11] « J’ai consacré toute ma vie à expliquer la théorie unitaire sous la forme du parfait haïku. »/All Star Superman n°4.

[12] « Je me demandais juste si tu avais encore le temps de jeter un œil… un œil à mon travail… Ce n’est pas grand-chose… Juste des pensées. »/All Star Superman n°8.

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