Imaginaire du ciel chez les justiciers (4) : les Mille et Une nuits de Promethea

Pour terminer (provisoirement) notre exploration du ciel superhéroïque, faisons escale aujourd’hui en ce monde foisonnant dont on avait déjà tracé certaines frontières ici ou : l’Immateria qui abrite les truculentes aventures d’une des dernières créatures mooriennes en date, Promethea. Et pour accompagner cette étape de notre croisière parmi les nuages, les astres et les soleils, une petite musique de chambre – « Panic in Babylon » du groupe Brian Jonestown Massacre.

Une musique de chambre endiablée, en fait, car ici nous nous occuperons de ces étendards nocturnes qui recouvrent le sommeil de nos lits (la nuit, quoi). Ici, pour sûr, on causera d’imagination et de rêve, on causera des créatures chimériques qui peuplent les sentiers de Promethea, on parlera du ciel qui s’étend sur la nuit des comics. Et quoi de mieux, pour commencer, que Brian Jonestown Massacre, super groupe américain qui s’occupe ici de fantasmer du point de vue occidental la Babylone qui siégea en son temps dans les contrées mésopotamiennes qu’aujourd’hui on appelle Irak ? Oui, ici, on causera de la nuit, de l’imaginaire oriental vu par les occidentaux. On parlera des Mille et une nuits de Promethea.

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Promethea (1999-2005), série magistralement orchestrée par Alan Moore et J.H. Williams III, est une ode à l’imaginaire superhéroïque ainsi qu’à ses ancêtres féériques et mystiques – 32 épisodes qui, en revisitant l’histoire de l’art, déploient l’arbre généalogique, gigantesque, du comic book. 32 épisodes qui constituent l’aboutissement du Ciel des Idées tel que l’entendait Alan Moore dans les ombres de Watchmen et dans le monde des symboles de Supreme. Si ce n’est qu’ici, le lieu n’occupe pas seulement quelques vignettes et s’étend à l’inverse sur des pages et des pages, à tel point d’ailleurs que les auteurs se sont sentis obligés d’en cartographier les contrées, sur le décalque à peine masqué de la kabbale juive.

moore-promethea-immateria

Kabbale

Car, à contre-courant des Thor et autres All Star Superman qui cherchent leurs origines dans les modèles mythologiques occidentaux, Promethea s’en va plutôt vers les contrées de l’est, histoire de voir si les super-héros ne se seraient pas en fait inspirés de quelques arabesques mystiques – attention : nous entendons ici la notion d’orientalisme dans un sens très (voire trop) large. Afrique, Asie, Moyen-Orient… Si un autre terme existe pour couvrir tous ces continents, il est le bienvenu dans les commentaires.

Déjà, donc, certaines incarnations de Promethea considéraient que l’origine du langage de la bande dessinée se situait dans les hiéroglyphes égyptiens :

« Regarde, les parois sont décorées de hiéroglyphes égyptiens », déclarait l’une, « Raconter des histoires à travers des dessins est la première forme de langage écrit. » « Hah. » répondait la suivante, « C’est sans doute pour ça que Promethea est surtout apparue dans des bandes dessinées ce dernier siècle. » (Promethea n°15)

Thoth Hermes

Théorie qui se voit confirmée dès le premier épisode de la série : Promethea, future super-héroïne d’une New York décadente (certains y voient la Babylone des temps modernes), y est décrite enfant, jeune égyptienne persécutée par les Chrétiens et sauvée par le dieu de l’écriture Thoth-Hermès qui la cache dans Immateria, territoire d’adoption de toutes les histoires, qu’elles soient religieuses, païennes ou purement imaginaires. Dans cet endroit,  il est possible de côtoyer d’une page à l’autre le Charon de la mythologie grecque et le petit Chaperon Rouge des Grimm ou de Perrault. Le Ciel de Promethea, et des super-héros en général, n’a finalement pas grand-chose à voir avec le ciel divin qu’on nous dépeint généralement dans les textes bibliques. Curieusement, le super-héros contemporain hérite davantage de Platon et des mythologies antiques que des principes judéo-chrétiens plus récents. Comme si, désormais, il se sentait en droit de revendiquer d’autres formes idéologiques que celle qui prédomine aux Etats-Unis. Comme si, aujourd’hui, il se souvenait qu’il symbolise une idée antérieure au christianisme. Mais bref, passons, c’est un autre débat.

Dès l’enfance, donc, Promethea est plus égyptienne qu’américaine – en cela, elle rejoint son modèle principal, Wonder Woman, qui, elle non plus, n’a pas grand-chose à voir avec notre bas monde (préférant d’ailleurs, en particulier depuis le reboot « New 52 », s’occuper des affaires des dieux grecs sous la plume de Brian Azzarello).

wonder-woman-new-52

Et pour cause : Moore et Williams disséminent le long de Promethea des figures silencieuses, parfois même carrément absentes, qui plongent notre héroïne dans une certaine forme d’exotisme oriental.  Exotisme, en effet, car l’orient qu’on nous dépeint ici ne prétend pas forcément au réalisme, esquissé davantage par le truchement du regard de nos deux britanniques. Orient irréel, donc, qu’il serait plus juste de qualifier d’imaginaire oriental. Un imaginaire nocturne et mystique, forcément exotique car conçu ici par le monde occidental. Et c’est bien la raison pour laquelle Promethea a plus à voir avec les Mille et une nuits qu’avec, par exemple, Captain America (même si tous deux appartiennent à notre galerie fétiche de super-héros). Imaginaire nocturne, puisque, effectivement, l’orientalisme prométhéen est sans cesse associé à la nuit – voir ce rouleau où, de la nuit au jour, les symboles changent, passant de l’imaginaire arabe aux chérubins solaires bien inscrits dans l’imaginaire occidental. Du jour à la nuit, la Terre tourne et ne laisse jamais voir les mêmes emblèmes, selon les latitudes dans lesquelles on baigne.

Promethea Monde nocturne

Promethea - Chameau

Et si, dans tout ça, on apparente Promethea aux Mille et une nuits avec autant d’insistance, c’est que les deux œuvres présentent une caractéristique commune : partir de légendes orientales pour nourrir l’imaginaire occidental à leur propos. Exemple avec cette image qui rappelle un peu la précédente.

Décor pour un voyage en Orient 1860

En effet, les Mille et une nuits, c’est un ensemble de contes rassemblés en une même histoire et dont l’origine, trouble, remonte à la nuit des temps, entre l’Inde, l’Iran et le Maghreb. Œuvre fondamentale dans ces cultures, ce n’est qu’au XVIIIe siècle qu’elle envahit le continent européen, grâce, entre autres, à la traduction d’Antoine Galland. Jusqu’à aujourd’hui, elle fut illustrée par une troupe d’artistes occidentaux qui n’auront de cesse de mettre en image les aventures de la conteuse Shéhérazade – entre cliché vaguement raciste, peinture réaliste et imaginaire assumé, l’orient, de la littérature jeunesse à la littérature érotique, connaîtra chez nous de multiples visages.

Manuscrit 1001 nuits

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Dans une même optique, c’est bien souvent que les nuits de Promethea abritent quelques-une de ces figures typiques, comme en témoigne cet extrait.

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Et, comme les Mille et une nuits qui, de manuscrit en manuscrit, ont traversé les siècles en s’agrémentant toujours de nouvelles fables, il semble bien que Promethea contienne en elle toutes les histoires du temps. La série s’occupe pour ainsi dire de la fiction en elle-même, puisque l’héroïne incarne l’imagination, chargée, comme son homologue masculin, d’apporter le feu de la liberté et de la fantaisie à l’espèce humaine. Et d’ailleurs, à l’image de Promethea qui fut sauvée, enfant, par le dieu de l’écriture en devenant une histoire, Shéhérazade, narratrice des Nuits, se sauve d’une mort certaine en racontant sans cesse des contes à son mari pour que, nuit après nuit, il soit tenu en haleine et décide finalement de ne pas la tuer. L’histoire et la fiction, toujours, servent à s’évader et à se sauver des oppresseurs – un peu comme, en 1938, cet anonyme de la foule qui se servait de Superman pour s’échapper, via la rêverie, de la routine de ces fameux temps modernes en crise. Pourtant, Shéhérazade est en elle-même plutôt absente des contes de Promethea – c’est à peine si on discerne sa silhouette d’une case à une autre, comme ici :

 Promethea Monde nocturne

Ou, d’après enjolrasworld, dans la foule de cette image-là :

promethea-conte-de-fée

Pour ma part, j’aurais tendance à la voir plutôt ici, dans ce petit descriptif qui, je trouve, lui sied bien : « Une histoire. On la raconta en Arabie où une fille écrivit sa propre chanson de Promethea et, ce faisant, devint l’héroïne. » (Promethea n°24) Car Shéhérazade, si peu décrite dans les Nuits, est bel et bien celle dont on se souvient le mieux – une héroïne, donc.

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Et d’ailleurs, il se murmure même que, si Shéhérazade est une très bonne conteuse qui raconte un tas d’histoires avec force détails, personne dans les Nuits ne brosse jamais son portrait – figure absente de ses propres aventures, elle évoque ces narrateurs qu’on aimerait bien connaître un peu mieux. Magritte lui-même avait bien cerné cet aspect des choses.

Magritte

Comme une ombre, donc, Shéhérazade est cependant présente dans toutes les narratrices qui parsèment Promethea. Toutes ces incarnations qui auront chacune leur histoire à raconter – veuve d’un écrivain, scénariste transsexuel, poète perdu dans la contemplation de sa muse… Jusqu’à Alan Moore et J.H.Williams qui, le temps d’une scène, se représenteront eux-mêmes en train de donner vie à leur héroïne.

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JH Will

Shéhérazade comme ancêtre de Promethea, c’est toute une généalogie de femmes à la fois bafouées et vindicatives qui se déroule – à l’image de cet ange tombée du ciel lors de la 1ère guerre mondiale qui fait penser à ces génies issus de contes orientaux et imaginés, plus tard, par des illustrateurs européens.

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Letchford, 1895

Voir aussi les putes babyloniennes et les Vierges Marie qui filent les étoiles de Promethea lorsque, éclatante, elle apparaît dans l’habit de son Apocalypse joyeuse.

Babylone

Vierge Marie

Promethea orientale

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Car oui, Promethea descend du Ciel des Idées pour apporter l’Apocalypse. Non pas celle, destructrice, des blockbusters américains, mais bien la « révélation » (sens premier du terme). Une révélation qui n’a rien de divin, ayant plutôt trait à l’imagination et à la revendication d’un monde fantaisiste et aérien. Après son passage, d’ailleurs, tout semble paraître plus évident et plus net, J.H Williams adoptant la ligne claire dont il se servira plus tard pour marquer l’assurance de Batwoman dans sa vie civile.

promethea-final

De Jerusalem à Babylone, les auteurs, britanniques, vont toujours plus loin dans leur exploration nocturne de l’imaginaire oriental. Et, du même coup, peut-être sans le savoir, il rappelle à quel point les Mille et une nuits inspirèrent les artistes occidentaux, en particulier les illustrateurs de l’Art Nouveau, les Mucha et les Dulac, dont, dans un jeu de va-et-vient des influences, les deux auteurs s’inspirent à leur tour. Exemple avec Mucha.

Mucha

Promethea 25

prometheac23

L’Orient a inspiré des siècles d’occidentaux et cette inspiration, un jour, inspira à son tour une nouvelle génération de créateurs : et si Promethea était l’œuvre du syncrétisme, celle qui réunit les différentes contrées de l’esthétique, arts majeur et mineur, culture orientale et occidentale ? Si elle nous parlait des artistes encore et encore et, avec, des artistes qui parlent eux-mêmes d’autres artistes ?

Jusqu’à ce point magique où, reprenant des planches de Little Nemo, la « Little Margie » de Promethea rappelle du même coup que le garçon forain évoquait lui-même en son temps certains lits des contes arabes qui, pareillement, s’envolaient dans les recoins de quelques peintures.

little-margie

Little Nemo

Léon Carré, 1932

Dans ces parchemins des temps passés, on perçoit même, de temps à autres, les ombres de la Promethea à venir et dont on n’aurait, à ce moment, jamais soupçonné l’existence. Un peu comme toutes ces incarnations dans la série qui, sans cesse, évoquent les imageries, anciennes ou nouvelles, mais quasiment toujours occidentales, des Mille et une nuits.

Les Promethea

Segrelles, 1932 Shéhérazade, gravure d'Edward Pape 1923Illustration de Léon Carré 1932

Gravure de Ford, 1898

PS : cet article m’a été inspiré d’une exposition que je ne saurais que trop conseiller – « Les Mille et une nuits » à l’Institut du Monde arabe.

Expo 1001 nuits

Une réponse à “Imaginaire du ciel chez les justiciers (4) : les Mille et Une nuits de Promethea

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