James Jean et l’art de la cover

Dans l’industrie du comic book, il existe un certain type d’artistes qui ne s’occupent pas véritablement des péripéties qui se dérouleront sous nos yeux. Ceux-là, ayant une fonction bien précise de séduction, ont une autre histoire à nous raconter – loin des planches et de leur découpage, leur art est utilisé à des fins purement mercantiles pour rendre unique, parmi l’infinité des rayons, le comic dont ils s’occupent et, ainsi, attirer l’oeil du lecteur et aguicher sa sensibilité. Oui, ici, nous parlons bien du cover artist.

couvertures comics

Il y a une tradition dans cette industrie qui veut que parfois le dessinateur chargé de la couverture d’un fascicule soit différent de celui qui se consacre à son contenu. Du coup, le cover artist n’a qu’une place limitée dans son champ d’action pour exprimer son art : une seule et unique page par laquelle il doit annoncer avec tout un tas de symboles les thématiques d’un épisode. Une place limitée qui, paradoxalement, occupe les premiers rangs des politiques éditoriales puisqu’il s’agit de réaliser une couverture qui, tout bonnement, donnera envie d’acheter la revue. C’est donc en toute logique que la charge incombe généralement à des artistes talentueux qui, non tenus de suivre la ligne du script, ont toute liberté pour mettre sur les devants de la scène la plastique de leur art. Paradoxe du cover artist : se détacher de l’histoire tout en ayant pour seul but de la mettre au premier plan. James Jean fait partie de ceux-là.

James Jean

Et d’ailleurs, il est tellement doué qu’il à remporté pour cette occasion de nombreux prix lors des Will Eisner Award.  D’origine taïwanaise, James Jean a fait ses armes, entre autres, sur Batgirl et sur la série Vertigo FablesCover artist par excellence, notre artiste procède même d’un certain art de la frustration. Car, il faut bien le dire, ses couvertures sont tellement belles que c’est souvent déçu que l’on s’aperçoit que ce n’est pas lui qui s’occupe des vignettes et du récit. Non, son truc à lui, c’est le tableau : le cadre fixe et rectangulaire de la couverture qui servira de teaser ultime, dernier rempart du circuit promotionnel pour convaincre le lecteur d’acheter la revue.

Le tableau, donc, qui en sous-entendant le reste de l’épisode, agit à coup de symboles, de brefs résumés et autres métaphores. Et c’est souvent avec une action simple que le cover artist remporte la bataille des couvertures. De ça, James Jean n’est pas dupe : loin des couvertures tape-à-l’oeil et archi-saturées de l’évènement qu’elles annoncent, les cover de l’artiste obéissent aux arts de la pose et de l’épure – face au trop-plein de la production, c’est bien ici le vide qui cible au mieux le coeur des lecteurs.

james-jean-batgirl-1

Ces tableaux qui, en alternant formes vides et pleines, en valorisant les arrières-plans par des motifs pop et arabesques, évoquent toute une histoire de l’art et, plus particulièrement, une tendance fin 19e et début 20e. Car il existait à cette époque un courant qui, comme James Jean, raillait les détails discordants des décors surchargés. Comme lui, l’Art Nouveau revendiquait vide et harmonie : « C’est en partie cette prédilection victorienne pour les regroupements éclectiques – sa peur du vide et son goût démodé – qui, dans les années 1890, ouvrit un passage […] à l’une des préoccupations majeures de l’Art Nouveau, à savoir la composition cohérente et ordonnée. » (Alastair Duncan, Art nouveau, p.8)

Le baiser de Peter Behrens

Harmonie qui, généralement, passait par un contraste subtil des aplats de couleurs et des formes. Qui fit de la ligne son mètre étalon, qu’elle s’apparente à le courbe des corps féminins ou aux arabesques étranges de la flore. Entre ornement et métamorphose, c’était bien souvent que les deux se voyaient réunies, pendant graphique des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust.

Paul Ranson

De la décoration d’intérieur à l’art graphique, l’Art Nouveau a envahit tous les champs visuels, déclinant à l’envi ces formes féminines, mi-mélancoliques mi-naïves. Plus que tout autres, il jouait de ces motifs pour rappeler le caractère bidimensionnel de l’image plane : « Un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs assemblées en un certain ordre. » (Maurice Denis)

tenture de Williams Morris

tenture de Williams Morris

C’est donc sans surprise qu’on retrouve en arrière-plan des couvertures de James Jean l’harmonie de ces motifs en aplat – papiers peints qui servent de toile de fond aux aventures des justicières.

Batgirl_Cassandra_Cain_James Jean

Des justicières, oui, car James Jean, en digne héritier de l’Art Nouveau, s’occupe avant tout des femmes – des différentes Batgirl, par exemple, de la naïve Barbara Gordon à la sombre Cassandra Cain, qui couvrent le spectre des expressions féminines. Un peu comme le grand écart des Gustav Klimt et autres Mucha.

Gustav Klimt

Gustav Klimt

A.Mucha

De femme en fleur, ce n’est donc pas un hasard si James Jean s’occupa de celle qui aurait pu être l’emblème de l’Art Nouveau, si seulement elle était née plus tôt. Poison Ivy.

Poison Ivy par James Jean

Ennemie de la légion batmanienne, fleur du mal qui allie avec aisance la ligne de ses formes aux dégénérescences végétales, Poison Ivy sert à James Jean pour métamorphoser les pétales en ces ornements décoratifs qui rendent les pages plus belles.

Batgirl et les plantes

Poison Ivy a ses ancêtres dans les figures de l’Art Nouveau. En reprenant ce traitement si particulier de l’arabesque et de la ligne, James Jean l’a, semble-t-il, bien compris. C’est ainsi qu’on retrouve le personnage dans les ombres des Flora’s Feast de Walter Crane, par exemple, autre acteur du mouvement.

Flora's Feast - Walter Crane

Flora’s Feast – Walter Crane

De James Jean à l’Art Nouveau, il n’y donc qu’un pas, qu’on retrouve jusque dans sa fonction de cover artist. Car, sur le plan graphique, les agents de l’Art Nouveau servirent souvent à réaliser des affiches commerciales, dont la fonction rappelle un peu celle des couvertures de comics : « L’affiche doit pouvoir se détacher de tout ce qui l’environne, puisque l’on aperçoit fugitivement un panneau d’affichage au détour d’une rue. Cela nécessite des images claires et un message concis, visible de loin. » (Alastair Duncan, toujours, p.86)

Affiche de Paul Berthon pour les Folies Bergère

Les femmes fleurs composent donc dans l’art populaire une dynastie de figures étranges, métaphores sexuelles déclinées en sensualité naïve, soulignant du même coup la fonction primaire de la cover lorsqu’on la considère dans son plus simple appareil : séduire, attirer l’oeil… Consommer. Ce n’est d’ailleurs par pour rien que James Jean, embauché par la marque Prada, continuera dans cette voie publicitaire.

James Jean et Prada

Finalement, ces femmes-plantes, on les retrouve un peu partout, jusque dans les prestigieux dessins animés de Disney type Fantasia (1940) :

Et ça tombe bien car, au même titre que Disney, James Jean s’est aussi occupé de contes et, surtout, de leurs grands détournements, via la série Fables, sorte de Shrek désabusé où les illusions des princesses sont étouffées par leur propre violence.

James Jean - Fables

L’histoire de James Jean et de l’Art Nouveau pourrait continuer longtemps comme ça. En remontant cet arbre généalogique, on verrait que tous deux s’inspirent des estampes japonaises, comme par exemple avec cette Grande vague d’Hokusai dont la courbe se prolonge chez Jean.

Vague - Hokusai

James-Jean-VagueLoin des comics traditionnels, les couvertures de James Jean dessinent un réseau de références, une étoile composite de lignes à suivre. Et l’on pourrait, pour raconter l’histoire de cet artiste, emprunter nous-mêmes à une autre fable. Celle d’une jeune femme, Ariane, qui, pour son amant perdu, déroula un fil pour tracer la bonne route d’un labyrinthe – un peu comme James Jean qui un jour déploya sur une même couverture le fil ténu de ses inspirations.

James Jean labyrinthe

8 réponses à “James Jean et l’art de la cover

  1. J’aime beaucoup le sujet et les visuels de cet article. Que de belles trouvailles, rêve, profondeur. sincèrement.

  2. J’aime aussi beaucoup ce qu’il fait, en particulier une partie de son œuvre que tu ne mentionnes pas : ses carnets de croquis, à la fois super précis (avec des dessins virtuose tracés d’un trait de stylo à main levée) et qui jouent en même sur la confusion avec la superposition de plusieurs dessins. Ses carnets de croquis sont édités, il y a également de nombreux scans sur son site (qui a l’air mort en ce moment). Des images pour se faire une idée :
    http://koikoikoi.com/2009/01/my-sketchbook-feat-james-jean/
    http://www.parkablogs.com/content/book-review-hallowed-seam-pr-vol-3

  3. Très intéressant, comme toujours. Je n’aurais pas soupçonné les liens entre les covers et l’art nouveau…

    Petite question : James Jean s’est -il limité au couvertures ou a-t-il aussi illustré des albums ?

  4. eh bien, je n’en ai pas trouvé, figure-toi! Ce qui, en soi, ne veut rien dire… Si tu veux, tu peux chercher sur ce site : http://www.comics.org/ qui référence tout-plein de comics (avec différents critères de recherche)… ça fera passer le temps en ce sombre jour de panne informatique…

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