Before Watchmen (1) : l’autre histoire des super-héros

En 1986, le comic du super-héros est bouleversé par la parution de Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons, maxi-série qui mixe lecture idéologique du justicier et critique formelle de la bande dessinée. Les auteurs y dévoilent des tendances inédites : violence et folie du super-héros, réflexivité graphique, et exposition de la mémoire du genre superhéroïque par les traces de son passé, tous ces thèmes étant pour la première fois mis en relation au sein de mêmes planches. Le monstre Watchmen : une radicalisation qui problématise ouvertement une figure alors connue pour son innocence.

Mais qu’est-ce qu’on a fait pour en arriver là ?

Watchmen

Dans l’imaginaire collectif des geek et autres fans de super-héros, Watchmen fait quelque peu office de pavé lancé dans la mare limpide du genre. En effet, jusque-là, on nous avait habitués à de tranquilles ritournelles : le bien vs le mal, le ballet des clowns volants et autres radiations cosmiques à la conclusion toujours identique – le triomphe des consensus et de la justice. Si bien qu’on peut s’interroger (et à juste titre) sur les conditions qui ont permis l’émergence de Watchmen. Que s’est-il passé dans la tête des auteurs pour imaginer un tel monde ? Qu’est-ce qui a pris aux éditeurs d’oser miser sur ce projet ? Que sont donc devenus les chérubins des années quarante, ceux avides de justiciers auxquels on déconseillait ces lectures moralement ambiguës ? Et si Watchmen, au final, était la preuve que Fredric Wertham, grand détracteur du genre et auteur du pamphlet Seduction of the Innocent, avait raison ?

Before Watchmen - Minutemen

En 2012, DC se décidait à franchir l’un des derniers tabous du monde des comics en donnant une suite à cette œuvre incontournable et ce malgré la volonté des auteurs, voire même des lecteurs eux-mêmes. Plus exactement, l’éditeur donnait un avant à l’histoire puisque, succombant à la grande mode du moment, il engageait toute une troupe de créateurs pour fomenter un prequel en bonne et due forme sobrement intitulé Before Watchmen. L’occasion de (re)découvrir les traumatismes fondateurs qui ont fait de nos Gardiens ce qu’ils sont désormais : des psychotiques à la violence caractéristique, des fascistes qui ont depuis longtemps mis la justice de côté. Mais, au-delà des la qualité des artistes en question et de la polémique autour de ce projet, on peut s’interroger sur le bien fondé de l’entreprise. Car dans Watchmen, Alan Moore et Dave Gibbons avaient déjà déroulé les fils du temps et usé à outrance de flashbacks pour expliquer pourquoi leurs héros étaient devenus ainsi. En gros, Watchmen contenait déjà son prequel, si bien que les mini-séries sorties l’année dernière font un peu office de pléonasme – en fait, ce qu’elles nous racontent, on l’avait déjà un peu lu dans l’œuvre originelle.

Mais bref, passons, ce qui est intéressant dans ce projet, c’est la manière dont on se concentre à nouveau sur le moment ultime où tout déconne, où le héros, face à l’horreur de la mort et de la violence, perd progressivement confiance et raison – ce moment fatidique qui voit naître la désillusion. Aussi n’est-ce peut-être pas un hasard si DC a franchi le cap du prequel de Watchmen en 2012, période de conflit et de crise, date de la réélection sans surprise et désabusée de Barack Obama. Bref, un sale moment où même nos héros politiques, bien réels ceux-là, ont perdu de leur superbe. Au même titre qu’en 1986, la Guerre Froide battait son plein et Margaret Thatcher et Ronald Reagan régnaient en maître.

watchmen-dr.-manhattan

Finalement, peut-être que chaque époque possède son Watchmen particulier et, inversement, peut-être que lire Watchmen permet à chaque fois de mieux comprendre l’époque dans laquelle on vit. Car, on l’a vu ailleurs, cette œuvre a bien des choses à nous dire sur l’Histoire : la grande, la petite, la fausse, l’imaginaire… Etant profondément bouleversante, elle nous invite même à remonter le cours du temps pour mieux cerner les codes du genre qu’elle détourne avec autant d’outrance et d’intelligence.  C’est pourquoi nous allons nous aussi succomber à la mode du prequel et nous intéresser à ce qui se passait effectivement avant Watchmen. Seulement, nous ne le ferons pas du point de vue des héros mais plutôt à partir des acteurs de l’industrie du comic book (éditeurs, auteurs, lecteurs…), de manière à voir à partir de quand ça a déconné dans l’histoire du genre superhéroïque. Du coup, on verra si Watchmen était tant que ça un pavé dans la mare ou si, au contraire, il n’y avait pas quelques signes avant-coureurs qui annonçaient sa venue (génération underground, suivez mon regard). C’est donc le moment de se pencher sur l’évolution des justiciers en collants et sur la manière dont Moore et Gibbons se la sont appropriés. C’est le moment de raconter cette autre histoire des super-héros.

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