Before Watchmen (4) : Ces mauvais lecteurs de comics

Parce qu’il fut dès le début acheté par des enfants, le comic book, et plus particulièrement le comic de super-héros, a de grands rapports avec la littérature de jeunesse en général. Celle-ci, née à la fin du 19e siècle, reposait en grande partie sur ses vertus pédagogiques, visant avant tout à enseigner aux jeunes générations les dessous du bon comportement à adopter. Et même avant, au 17e siècle, les Fables de La Fontaine répondaient à ce même objectif, puisque les morales qui ponctuaient chacune d’elles étaient dédiées à l’instruction du jeune dauphin de l’époque. Savoir bien vivre, donc, enseigner les bonnes vertus aux chérubins – voilà les préceptes sur lesquels se fondèrent les prémisses de la littérature de jeunesse. « La méfiance est mère de la sûreté » (Le Chat et un vieux Rat), « Que de tout inconnu le sage se méfie » (Le Renard, le Loup et le Cheval), ils sont nombreux, ces conseils que La Fontaine proférait avec subtilité à ses disciples, une sage parole censée les guider sur la bonne voie.

Les Fables par Gustave Doré

Les Fables par Gustave Doré

Et si cela ne fonctionnait pas, des contre-exemples avaient tôt fait d’en rajouter une louche. Ainsi du Chaperon Rouge qui dans la version de Perrault finit mangée par le loup, punie de n’avoir pas obéi à sa mère, ou de la Chèvre de Mr Seguin (Daudet), s’abandonnant volontairement à la mort pour n’avoir écouté qu’elle-même (et non son maître). Cher gamin innocent, si toi aussi tu commets l’erreur de ne pas obéir aux autorités supérieures, si toi aussi tu décides de sortir de l’enclos pour goûter à une exquise mais néanmoins dangereuse liberté, tu mourras. Tout simplement.

 

chevre-seguin

La chèvre de Mr Seguin

Cette rigidité de l’esprit, on la remarque aussi dans les illustrations de l’époque qui prennent pour modèles ces enfants sages. Ces derniers, le dos toujours droit, lisent sagement, le regard parfois tourné vers l’extérieur pour s’assurer d’une présence adulte, bienveillante de surveillance. Lecture studieuse de ces bons élèves gentiment attablés à leur littérature. Car celle-ci, au départ, était intrinsèquement liée à l’éducation : exemple avec le genre du « roman scolaire » qui se développa dans les années 1930.

Besnard Albert

Besnard Albert

Le genre du "roman scolaire"

Le genre du « roman scolaire »

A l’inverse, nos petits lecteurs de comics ont davantage des allures de l’Antoine cabotin des 400 coups de Truffaut que des Petites filles modèles de la Ségur (comtesse qui, au demeurant, était bien plus avant-gardiste qu’on aurait tendance à le croire).

Les 400 coups

Les 400 coups

Les fanatiques de super-héros revêtent effectivement l’habit des enfants pas sages – non seulement ils lisent ce mauvais genre de la bande dessinée, mais en plus ils le font en cachette, bien loin de la sévérité des pères et des mères. Le super-héros, paradoxalement, cultive l’interdit – malgré son patriotisme et son sens de la justice, il a, depuis ses débuts, quelque chose de foncièrement subversif. D’ailleurs, les auteurs contemporains qui mettent en scène les enfants lecteurs de l’époque ne s’y sont pas trompés, croquant en veux-tu en voilà des postures opposées à celle des bonnes vertus enseignées par la littérature éducative – loin des dos droits et des chérubins attablés, le gamin de Tom Strong (Moore, Sprouse) lit en marchant et ne fait attention à rien de ce qui l’entoure, allant même jusqu’à engueuler des adultes qui oseraient perturber le silence.

Tom Strong

Tom Strong

Pareil pour la jeune Ingénieur de The Authority (Millar, McCrae) – affalée sur son lit, les jambes croisées en l’air, elle prône, rien que par cette posture, une littérature du divertissement fort éloignée des préconisations pédagogiques.

L'Ingénieur dans The Authority

L’Ingénieur dans The Authority

Dans Watchmen, le lecteur est carrément assis par terre, dans la rue – voire même il fume.

Le lecteur dans Watchmen

Le lecteur dans Watchmen

Pour le coup, on est plus proche de cette Alice Liddell que Lewis Carroll transforma en jeune demoiselle anticonformiste dans son pays des merveilles à la morale malicieuse (« Ne soyez pas si pressée de croire tout ce qu’on vous raconte. »)

Alice Liddell

Alice Liddell

Le lecteur de comics serait-il un rebelle? Un marginal amateur des aventures de justiciers qui eux, à l’inverse, font tout pour prouver leurs bonnes intentions de patriotes (on a expliqué pourquoi ici) ? Si bien que le Comics Code lui-même, forme de métaphore de l’autorité parentale, fait figure de moralité rigide qu’on se plaira à détourner et qui, bien vite, s’avérera complètement obsolète. Si Watchmen en fut en 1986 la preuve éclatante, des événements antérieurs faisaient déjà office de signes annonciateurs. Car oui, de 1954 à 1986, c’est que nos chérubins fans de super-héros ont bien grandi, se sont cultivés et… comment dire… n’ont plus vraiment cru à la logique binaire du manichéisme justicier.

Dès les années 60, cette évolution est manifeste, suivant le parcours chronologique même du lecteur enfant qui achetait, dans les années 40, les revues consacrées à des super-héros tels que Superman ou Batman. Cette tendance trouve sa première conséquence dans l’émergence du fan, notamment grâce à la production massive de Stan Lee, qui est fortement liée au début de la reconnaissance publique de l’auteur : « […] le renouveau des comic books coïncida avec l’émergence d’une communauté grandissante de fans qui manifestaient un enthousiasme réel envers les créateurs. » (Gabilliet, Des comics et des homes, p.167). Cette maturation a une seconde conséquence dans l’industrie du comic book qui porte davantage sur le contenu et l’esthétique des bandes dessinées – on l’a vu ici avec la croisade underground menée par Robert Crumb. Cette nouvelle tranche d’âge à conquérir devient en effet rapidement l’objectif des maisons d’édition alternatives qui, en proposant d’autres formes narratives que celle du genre superhéroïque, parviennent à toucher ce public. Le comic book est alors lu par les étudiants et les adultes. Gabilliet explique ainsi que les lecteurs âgés de plus de 19 ans « étaient au cœur des préoccupations des éditeurs indépendants qui se multiplièrent à partir du début des années 80. » (Des comics et des hommes, p.274)

Cette évolution est significative d’un décalage entre la production d’histoires de super-héros et le public. Dès les années 60, pour pallier cette nouvelle problématique, le genre superhéroïque s’inscrit dans une orientation plus à même de convenir à un lectorat adulte. La création du personnage de Spider-Man, étudiant pétri de complexes, s’adapte ainsi davantage à un public estudiantin qu’à un jeune lectorat. Il en est de même pour le personnage aveugle de Daredevil ou le rejet des X-Men. C’est la raison pour laquelle on peut envisager que le réalisme progressif du genre superhéroïque prend sa source à cette période, dès la construction du « Marvel Universe », ainsi que l’expose Gabilliet : « Stan Lee fonda l’entreprise de promotion de cette maison [Marvel Comics] dans les années 60 sur l’idée que ses fascicules étaient lus par des adultes, notamment des étudiants, dont les lettres élogieuses étaient reproduites chaque mois dans les courriers des lecteurs de chaque titre. » (Pareil, p.270)

Spiderman Ditko

Dans les années 60 et 70, cette évolution du lectorat devient évidente. L’apparition en 1966 du Silver Surfer, héros solitaire traversant l’espace indéfiniment, est significative de ce phénomène puisque la série possède une dimension métaphysique qui correspond davantage aux attentes d’un public estudiantin – on est d’ailleurs pas si loin que ça des Paradis artificiels d’un Baudelaire ou des réflexions bizarroïdes d’un Gérard de Nerval.

Silver Surfer 1 1968

Parallèlement, cette mutation, basée sur un esprit contestataire, provoque une remise en cause de l’idéologie portée par le genre superhéroïque. Cela transparaît notamment dans la représentation du motif de la drogue, tant chez Marvel Comics qui consacre en 1971 plusieurs numéros de The Amazing Spider-man à ce sujet, que chez DC Comics qui publie, à la même époque, une bande dessinée où le super-héros Green Arrow découvre la toxicomanie de son allié. L’exemple du Spider-Man est d’autant plus frappant que, pour la première fois, Stan Lee & co se passeront de l’approbation du Comics Code pour publier cette aventure, montrant bien que ces règles prescriptives, devenues obsolètes, ont besoin d’un bon coup de neuf. D’où leur remodelage en 1971, dans un souci de conformité avec un lectorat devenu adulte. Les éditeurs y adoucissent certaines règles, notamment en ce qui concerne la représentation du motif de la drogue qui était interdite jusqu’alors, témoignant à nouveau du retard qu’avait pris le genre superhéroïque par rapport à l’évolution de la société. Ainsi, la mise en scène de personnages addictés est admise dans une certaine mesure : « La dépendance aux stupéfiants ou à la drogue ne sera pas représentée, sinon comme une habitude nocive » (Des comics et des hommes, p.423).

Amazing spider man 97

Amazing Spider-Man 97

Green Arrow 85

Green Arrow 85

Le thème de l’addiction apparaît comme le plus représentatif de ce renouvellement puisqu’il soulève un problème qui n’était pas exposé en 1954. Il est significatif de l’adaptation des codes à la maturation du lectorat tout en restant dans une directive morale. Ce premier renouvellement (il y aura un autre en 1989… après Watchmen) conserve par exemple l’exigence du triomphe du Bien sur le Mal : « In every instance good shall triumph over evil and the criminal punished for his misdeeds. »

Le décalage entre la production du genre superhéroïque et le public se fait également sentir à un niveau politique, notamment après la guerre du VietNam. Le lectorat estudiantin se fait alors plus engagé, comme en témoignent les manifestations et le mouvement « hippie » qui font l’aveu d’une opposition à l’ordre établi. Cette politisation du lecteur a pour conséquence l’expression d’une remise en cause du statut du super-héros, ainsi que l’explique Gabilliet : « Cette prise de conscience de l’importance de la contestation elle-même et de sa diffusion dans les médias incita certains créateurs […] à mettre en scène la remise en cause de l’idéologie qui avait toujours été l’implicite cadre de référence des bandes dessinées. » (Pareil, p.110)

C’est donc à partir des années 70 que les auteurs commencent à avoir une approche critique du super-héros. Du coup, si Watchmen radicalise vertement cette mise en crise idéologique, il connaît cependant quelques précédents façon « sex, drug & rock’n’roll ». Bon, on est quand même dans les histoires de super-héros, donc n’exagérons pas : le tout reste relativement soft. Mais quand même… Cela dit, la rébellion des auteurs et cette évolution du lectorat ne sont pas les seuls facteurs qui annoncent l’explosion Watchmen – si le Comédien, agent victorieux de la guerre du VietNam, décida dans cette œuvre de tout faire péter, quelques autres super-héros plus connus du grand-public avaient auparavant commencé à se poser deux-trois questions sur le patriotisme des Etats-Unis. A suivre, donc…

3 réponses à “Before Watchmen (4) : Ces mauvais lecteurs de comics

  1. Pingback: Before Watchmen (3) : la rébellion des créateurs | Le super-héros et ses doubles·

  2. Pingback: Sentry : héroïsme et contrefaçon | Le super-héros et ses doubles·

  3. Pingback: La traversée du Silver Surfer en trois artistes (1/3) : John Buscema et les sixties | Le super-héros et ses doubles·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s