Before Watchmen (5) : des nazis au Vietnam, le super-héros dans l’Histoire

Dernière escale dans notre tour d’horizon des signes avant-coureurs du monstre Watchmen. Entre émancipation des auteurs de comics et évolution du lectorat, cette série, finalement, était moins un pavé dans la mare que le résultat de tendances qui se tramaient depuis quelques années et qui permettent d’expliquer les débuts de la subversion du genre superhéroïque. En fait, là où Alan Moore et Dave Gibbons sont les plus innovants, c’est dans la manière dont ils ont mis en relation justiciers en collants et Histoire américaine. Finis les bals costumés des patriotiques années 40, chez eux, les super-héros sont synonymes de démesure, de psychose et de relents fascistes. Ils sont les vétérans désabusés de guerres fantasmatiques, les produits d’une chronologie détournée. Ce sont des balafrés de l’Histoire. Et Watchmen, en juxtaposant temps présent et flashbacks, nous invite plus que jamais à constater cette évolution, une suite de photographies étiolées qui s’abîment dans les souvenirs (on en avait déjà un peu causé ici).

Watchmen

Un peu comme dans le Dark Knight de Miller qui paraît la même année, le super-héros, en prise avec une guerre froide qui n’en finit pas, est de plus en plus remis en question au sein de la société américaine. 1986 marque la fin du comic book muet : le justicier est devenu un phénomène de foire soumis à la discussion. Désormais, dans les bandes dessinées, on se dispute, on polémique – finis les onomatopées, c’est l’heure à présent des débats, l’avènement du comic book parlant.

Dark Knight Returns

Les mots, les textes, les extraits d’article y sont légion, comme s’ils permettaient aux auteurs d’affirmer avec ferveur qu’ils s’adressent à un lectorat adulte. Et, à travers eux, c’est généralement le modèle patriotique et fédérateur du super-héros qui est examiné, voire même disséqué. Car la victoire de la 2nde Guerre mondiale est bel et bien terminée, le temps s’est écoulé et un certain Vietnam, depuis, est passé par là : « […] en dépit de ses réelles limites, la guerre du Vietnam est devenue le souci premier des Américains jusqu’à sa fin en 1973, s’imposant au plus grand nombre par son apparente inutilité et par son manque de résultats. » (Jacques Portes, Les Américains et la guerre du Vietnam, p.328)

Amorcé en 1964, le conflit vietnamien a fortement contribué à l’esprit de contestation américain qui s’est cristallisé dans le mouvement underground et les manifestations estudiantines. Et si Watchmen et The Dark Knight Returns ont accentué de manière outrancière la remise en cause du super-héros, quelques autres, avant eux, avaient déjà commencé à poser des jalons. En effet, les adolescents et jeunes adultes étant devenus une part importante du marché, la guerre du Vietnam eut des conséquences directes sur les comics et leur contenu. Et pas forcément comme on l’aurait imaginé… Exemple avec cette introspection symbolique d’Iron Man (1975).

Iron Man VietNam

Il en est de même pour Captain America qui, en croisant en 1973 un vétéran de la guerre, entrevoit d’autres façons de concevoir son rôle de super-héros, ainsi que l’explique Jean-Marc Laîné : « En rencontrant Dave Cox […], un vétéran du Viêt-Nam amputé d’un bras, Captain America perçoit désormais le pacifisme comme une solution politique aussi valide qu’une autre, ce qui tranche avec la tradition militariste dans laquelle il prend racine. » (Super-héros !, p.130)

Captain America VietNam

Le super-héros, incarnation d’une Amérique triomphante de la seconde Guerre Mondiale, est alors en prise directe avec les effets qu’eut le conflit vietnamien sur la société américaine : « La guerre du Vietnam survient dans une décennie particulièrement agitée, elle est un élément fondamental dans la spirale revendicatrice qui s’empare de la société américaine, semblant prouver les errements d’un pays habitué à aller droit. » (Portes, p.328) En d’autres termes, cette guerre signa « moins la perte d’une innocence, déjà bien entamée, que la fin des illusions d’une nation qui avait pu se croire toute puissante. » (Portes, p.329) Si bien que le super-héros suivra lui aussi la courbe du désenchantement, devenant pour les auteurs un moyen de dénoncer les discours médiatiques des politiciens d’alors. Les comics ne sont d’ailleurs pas les seuls à soulever la polémique. Dans son essai intitulé Surfiction, l’écrivain Raymond Federman remarque une tendance similaire dans le roman américain des années 60 via une « rupture entre le discours officiel et le sujet » (p.55).

Citant des événements historiques tels que la guerre du Vietnam ou le scandale du Watergate, il explique comment la représentation falsifiée de la réalité par les média a fait émerger le doute, dans une perspective assez proche de ce qu’on voit dans Watchmen : « Quand le discours historique en tant que langage de référence est falsifié, la cohérence s’effondre et n’a plus de sens. C’est cette idée qui déclenche la première vague d’autoréflexion dans le roman, entre 1960 et 1968 : le discours officiel et même tout le discours historique de l’Amérique est remis en question, ridiculisé, parodié, exposé à l’humour noir. » (Surfiction, p.58)

Ici, il faut se rappeler que Watchmen est une uchronie et que, par conséquent, elle s’amuse elle aussi à réécrire l’Histoire, comme pour mieux mettre en doute les discours des politiciens qui eux-mêmes réinventent dans une certaine mesure la chronologie des événements (la télévision de The Dark Knight Returns, omniprésente, procède exactement de la même manière). En signant la victoire douloureuse des Américains sur le territoire vietnamien, Alan Moore et Dave Gibbons montrent à quel point le conflit a été déterminant dans l’histoire du pays et, à plus petite échelle, dans le comic de super-héros. Mieux encore, la série a permis de renouveler le rapport du justicier à l’actualité américaine : celui-ci s’est alors éloigné de son rôle propagandiste des années 40 pour devenir un instrument paradoxal de dénonciation. Et la suite des événements (« after Watchmen », quoi) confirmera la tendance. C’est ainsi par exemple que, dans la seconde saison d’Ultimates, nos charmants héros envahiront l’Irak pour servir la politique de Bush Jr ou que le méchant Lex Luthor se fera élire président peu ou prou au même moment que le susmentionné. Métaphore, quand tu nous tiens…

Ultimates Irak

President Luthor

Et, en parlant d’Histoire américaine, il est aussi intéressant de voir comment les comics ont revu les attentats du 11 septembre 2001. Si des numéros ont paru en hommage aux victimes, on peut aussi remarquer que le super-héros a tiré son épingle du jeu en taisant, une fois n’est pas coutume, son manichéisme ancestral. Pas de croisade contre Ben Laden, silence radio au sujet Saddam Hussein… Un peu comme s’il avait retenu la leçon ou, plus exactement, comme s’il n’était pas vraiment solidaire du mouvement. Loin d’un Captain America contre les nazis, il semblerait qu’aujourd’hui, le justicier, s’il sert toujours à fédérer les troupes, ne se sente plus obligé de suivre la ligne politique du parti dominant. Exemple avec l’Ex Machina de Brian Vaughan et Tony Harris qui imagine les aventures d’un maire super-héros dans un monde où seule l’une des deux Tours serait tombée…

Ex Machina tour

… Et avec Black Summer de Warren Ellis et Juan José Ryp dans lequel un justicier accuse carrément les politiques américains d’être responsables de ces attentats.

Black Summer

Hum…

Finis les consensus, alors ?

Pour finir, signalons le travail du photographe Agan Harahap qui, avec sa série Super-Héros, interroge à son tour les rapports du super-héros à l’Histoire, via un détournement de documents d’archives qui rappelle un peu ce que faisaient Moore et Gibbons dans Watchmen en intégrant aux événements historiques réels nos fameux justiciers imaginaires (voir ici pour plus d’infos sur cet artiste).

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WATCHMEN-DR-MANHATTAN-IN-VIETNAM

3 réponses à “Before Watchmen (5) : des nazis au Vietnam, le super-héros dans l’Histoire

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