Bryan Hitch : Comics et blockbusters

La chose est connue des amateurs : à la fin du 20e siècle, le genre superhéroïque, territoire jusqu’alors spécifiquement américain, commence à ouvrir ses frontières à des créateurs venus d’autres horizons, notamment à une nouvelle génération d’artistes britanniques. Concernant ces derniers, on parle davantage de certains scénaristes, célèbres pour la perfidie de leur ton (comme Alan Moore, Warren Ellis ou Grant Morrison). A l’inverse, les dessinateurs anglais sont rarement mis en valeur pour leur nationalité. Pourtant, quelques-uns, à l’image de leurs homologues écrivains, ont aujourd’hui rejoint l’affriolant star-system des comics de super-héros. Bryan Hitch fait partie de ceux-là, ayant su épouser les circonvolutions de ce genre de plus en plus hybride et de plus en plus nourri des codes cinématographiques, tant d’un point de vue esthétique que commercial.

Ultimates

Après avoir fait ses armes fin 80 dans le comic britannique (Death’s Head, Transformers), Bryan Hitch débarque dans les studios américains dans les années 90 et s’impose comme fidèle héritier de la griffe d’un autre britannique, Alan Davis, qui démarra sa carrière une décennie auparavant. Et d’ailleurs, davantage qu’héritier, on peut parler dans un premier temps de simple copiste, tant le dessinateur reprend l’esthétique du célèbre mentor : même capture des personnages dans des poses symboliques, même fluidité des corps et des mouvements, mêmes angles de vue… Les deux artistes vont jusqu’à s’occuper des mêmes familles de héros, type X-Men ou ClanDestine.

Bryan Hitch...

Bryan Hitch…

... Et Alan Davis

… Et Alan Davis

Tout aurait pu s’arrêter là, si Bryan Hitch n’avait su rapidement évoluer pour imposer son propre style. Le run qu’il partagea avec Warren Ellis sur The Authority (1999) témoigne de cette fulgurance, ne serait-ce qu’à travers les subtiles transformations qu’il fait subir à la cheftaine Jenny Sparks. Apparaissant mal dégrossie, presque visuellement maladroite dans les premiers épisodes, l’héroïne gagne en assurance à mesure que grandit son dessinateur. Disparition de détails superflus (la frange), affinement de son regard corrosif : la justicière acquiert sa personnalité proportionnellement à la trajectoire prise par Bryan Hitch.

Jenny Sparks 1

Jenny Sparks

Et ce style, quelle est-il? Hasard du calendrier (ou pas), Bryan Hitch se fait connaître au moment où commence à fleurir au cinéma une nouvelle génération de films de super-héros (avec d’abord X-Men de Bryan Singer et Spider-Man de Sam Raimi). Or, plus que jamais, entre patte du dessinateur et esthétique cinématographique naissent des interactions qui, en plus de mettre comics et ciné en perspective, forgent entre eux un sacré parallèle articulé autour de la notion de blockbuster (littéralement  « qui fait exploser le quartier »).

Bryan Hitch

Car, dès le début dès années 2000, Bryan Hitch s’occupera bel et bien de grand-spectacle, suivant la tendance de ces scénaristes d’Anglais pour distiller dans nos tranquilles croisades superhéroïques une bonne dose de subversion aux dimensions splendides d’un écran de cinéma. Au même titre que les films incarnent sous le masque des justiciers le faciès de vrais acteurs, au même titre qu’ils déroulent sous nos yeux les cavalcades de véritables cascadeurs, Bryan Hitch opère une sacrée avancée graphique en renouvelant au sein des comics le thème du réalisme. Pour ce faire, il s’accompagne d’un scénariste qui a fait de cette question son sujet de prédilection. Here comes « The Ultimates ». Script : Mark Millar.

ultimates 1

Le pitch d’Ultimates, c’est ça : une réécriture des Avengers à l’aube du 21e siècle, alors même que les attentats du 11 septembre viennent tout juste de changer à jamais nos mentalités d’occidentaux. Dès les premiers épisodes, nos deux compères croquent avec majesté les prémisses et interrogations de ce siècle à peine naissant : les Avengers ne sont plus les joyeux trublions aux vives couleurs du Silver Age, mais des scientifiques et des industriels employés sous la houlette du gouvernement Bush Jr, alors en pleine croisade contre, pêle-mêle, l’Afghanistan, Al Qaïda, l’Irak, les musulmans… Bref, on s’en souvient…

Si bien que l’aventure superhéroïque y devient une opération militaire fortement éloignée des croisades en solitaire auquel le genre, dans sa tradition, a donné l’habitude. Voir, par exemple, les costumes de certains des personnages qui s’apparentent davantage à des tenues de soldat ou la base de l’équipe, baptisée le « Triskelion » : située sur la baie de Manhattan, elle signe toute l’envergure du projet, à travers notamment la représentation de l’incroyable appareillage dont elle est pourvue. En cela, le réalisme de Bryan Hitch trouve plus que jamais sa raison d’être, via la peinture extrêmement détaillée des scènes de guerre et le portrait quasiment photographique des politiciens d’alors.

Ultimates - Bush

Entre détail des opérations militaires et détail des traits du visage, le dessinateur ancre à l’extrême le super-héros dans notre réel, allant même, de temps à autre, utiliser d’autres supports de représentation comme ici la photographie satellite.

Bryan Hitch 2

Autre exemple de cette minutie : le traitement des foules. Les Ultimates sont une équipe très médiatique, si bien que l’importance des figurants et autres spectateurs se voit rehaussée à cette échelle. Voir ici les détails fouillés de chacun des visages, qu’ils soient au premier ou, chose plus rare, en arrière-plan.

Ultimates -Bryan Hitch

Cette attention est confirmée dès la seconde saison de la série, la foule ne servant alors plus seulement d’encadrement à l’intrigue, mais camouflant, dans la profusion des figurants, l’ennemi de Thor, le dieu des illusions Loki, qui prépare un complot contre l’équipe. Le personnage, reconnaissable à ses cheveux noirs et son veston bleu, est doté du pouvoir de modifier la réalité et de faire de tel ou tel événement un moment rétrospectivement illusoire, ne s’étant produit que dans la conscience des héros ; ces apparitions, fantomatiques et silencieuses, y sont une manière de caractériser le personnage, faisant même douter le lecteur de sa présence réelle dans les scènes (ici, en bas à gauche).

Ultimates - Bryan Hitch 4

Concernant nos héros, le travail est peu ou prou du même registre puisque Bryan Hitch adopte pour eux un style fortement mimétique – cf. plus haut avec Bush Jr ou, comme on va le voir, avec Nick Fury. Pareillement, il n’hésite pas à les croquer dans des poses intimistes, levant le voile sur leur vie secrète de justiciers.

Bruce Banner

Dans cette perspective, le dessinateur sculpte à loisirs le corps des super-héros, détaillant aussi bien la texture des muscles que la lourdeur des mouvements (sur ce sujet, voir aussi ici). Car l’innovation de Bryan Hitch est là, dans sa manière d’adopter des points de vue originaux, à travers en particulier son usage fantasque du gros plan.

Ultimate ant-man

Pour les combats, cette stratégie lui permet même de feindre la présence d’une caméra et sa forte proximité avec le corps superhéroïque afin de donner une impression de masse. En gros, plus cette « caméra » est proche du corps, plus celui-ci apparaît sculpté, imposant et lourd. A l’inverse, quand Bryan Hitch s’occupe du Red Richard des Fantastic Four, l’objectif semble s’éloigner pour suggérer l’élasticité et la légèreté du héros. Si bien que le réalisme, le caractère plausible de ces représentations, ne réside pas seulement dans le détail graphique, mais aussi dans les angles de vue qui, selon leur prise, participent à la crédibilité de ces effets de perspective.

Ultimate Thor

FF_557

Et de fait, si on parle ici d’un style davantage cinématographique que photographique, c’est parce que Bryan Hitch a introduit dans son dessin une certaine idée du mouvement. A l’opposé, par exemple, d’un  Tommy Lee Edwards (1985) dont le style a davantage trait à la photographie en ce qu’il en conserve (à dessein) l’aspect « figé ».

1985-edwards

Chez Hitch, cette impression de mouvement se matérialise dans l’enchaînement des séquences et des points de vue qui rendent presque visible la forme bondée, en avant-plan, de l’objectif de cette caméra absente. L’effet donne aux illustrations une forme incurvée particulièrement présente dans les dernières oeuvres du dessinateur (exemple ici avec les griffes de Wolverine).

Wolverine Bryan Hitch

Et du coup, au même titre que Bryan Hitch accorde de l’importance aux anonymes de la foule, il soigne avec autant de force l’objet de leur spectacle, à savoir le combat des super-héros, croqué généralement en plein mouvement, dans des plans dignes d’un bon film d’action. Exemple avec la Veuve Noire des Ultimates.

Ultimate Black Widow

Un langage ciné qui trouve son origine dans The Authority puisque Bryan Hitch y utilisait, avec son comparse Warren Ellis, la technique de la décompression (élargissement des cases, disparition du texte, mise en valeur de l’image et ralentissement du temps). Voir cette séquence d’Ultimates, tout droit sortie d’un film de guerre.

Ultimates - seconde guerre

Mais la richesse de ces échanges BD/ciné ne s’arrête pas à cette dimension purement esthétique, puisque le travail de Bryan Hitch trouve aussi des accointances avec le projet quasiment industriel de Marvel : adapter en films les aventures de son méga-univers, via d’incroyables blockbusters aux qualités spectaculaires et, dans une moindre mesure, scénaristiques (un exemple ici), capables de satisfaire aussi bien l’ado que le bobo ou le trentenaire geek (parfois, ces trois catégories se confondent, j’en conviens). C’est pourquoi, avec ce jeu de va-et-vient, le trait de Bryan Hitch, produit d’une génération spécifique habituée aux images-chocs, possède en soi une marque de fabrique presque culturelle, typique de ce début de siècle. Tout commence lorsqu’il décide avec Mark Millar de s’inspirer pour la version ultimate de Nick Fury de l’acteur Samuel L. Jackson, acteur que l’on retrouvera quelques années plus tard dans les films dans la peau de ce même personnage, au fil de teasers d’où finira par naître le premier crossover cinématographique de super-héros : Avengers de Joss Whedon (2012).

Nick Fury afro

?Marvel's The Avengers?..Nick Fury (Samuel L. Jackson) is the director of the international peacekeeping organization known as S.H.I.E.L.D in ?Marvel?s The Avengers,? opening in theaters on May 4, 2012.  The Joss Whedon?directed action-adventure is presented by Marvel Studios in association with Paramount Pictures and also stars Robert Downey Jr., Chris Evans, Mark Ruffalo, Chris Hemsworth, Scarlett Johansson and Jeremy Renner...Ph: Zade Rosenthal  ..© 2011 MVLFFLLC.  TM & © 2011 Marvel.  All Rights Reserved.

Et si, avec les apparitions fugitives de cet acteur, Marvel semblait nous présenter le film à venir comme directement inspiré d’Ultimates, c’est plus sur le plan graphique que narratif que ces influences se verront. Moins subversif qu’on aurait pu l’attendre, Avengers porte quand même en lui la marque d’un Bryan Hitch, que ce soit dans le choix des acteurs ou dans le décor du SHIELD.

Le triskelion par Hitch...

Le triskelion par Hitch…

... Et dans le film

… Et dans le film

Hasard (encore?) des calendriers, le réalisateur du film, Joss Whedon, signa même en 2010 une préface à un ouvrage consacré à Bryan Hitch, comme pour officialiser cette relation entre comics et cinéma.

Bryan Hitch Joss Whedon

L’exemple de Bryan Hitch nous montre ainsi comment les comics, rétrospectivement, ont préparé le terrain du blockbuster et comment un dessinateur a pu servir aux stratégies de ce gigantesque marketing, devenant lui-même une sorte de double teaser, vivant et graphique à la fois. Du réalisme au vertige des mises en scène, son parcours est tout entier dévolu aux comics du grand-spectacle, via, entre autres, les pages dépliantes, ces purs gadgets qui clôtureront la deuxième saison d’Ultimates.

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Ces derniers travaux, en particulier les couvertures, confirmeront cette tendance. De Captain America à Wolverine en passant par Superman, Bryan Hitch travaille toujours davantage à la portée iconique, sculpturale, de ces héros. Pour Superman, l’artiste se paye même le luxe de reprendre la première couverture d’Action Comics, dans une comparaison qui donne la pleine mesure aux récentes évolutions techniques de la représentation graphique.

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Action Comics 1

Art de l’ombre et de la lumière, art de la pose, il y a même parfois chez Hitch quelque chose des studio Harcourt – non pas dans le contenu, mais dans l’intention, dans cette surenchère massive de l’icône. Comme l’acteur de cinéma, le justicier, chez le dessinateur, devient une star. Une star figée dans des postures héroïques, auréolée d’une lumière idéologiquement inquiétante, qui correspond bien à ce que Roland Barthes disait de ce studio : « L’iconographie d’Harcourt sublime la matérialité de l’acteur […] Débarrassé de l’enveloppe trop incarnée du métier, [celui-ci] rejoint son essence rituelle de héros, d’archétype humain, situé à la limite des normes physiques des autres hommes. Le visage est ici un objet romanesque, son impassibilité, sa pâte divine suspendent la vérité quotidienne, et donnent le trouble, le délice, et finalement la sécurité d’une vérité supérieure ». Des propos qui, du coup, évoquent un peu ceux de Nick Fury quand il introduit les Ultimates : « Les 500000 techniciens, les 10000 hommes de troupe, le Q.G désigné par Norman Foster et l’inauguration genre gala de stars. J’ai plus l’impression d’être à Hollywood qu’en train de présenter un projet de défense.  » (Ulimates n°2) Bryan Hitch et son appréhension de la star superhéroïque : une autre façon d’introduire du blockbuster dans les comics?

Ultimate Janet Pym

Marion Cotillard Harcourt

4 réponses à “Bryan Hitch : Comics et blockbusters

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