Sentry : héroïsme et contrefaçon

Tout le monde veut son Superman… L’histoire de chaque super-héros pourrait démarrer ainsi, par cette ritournelle.

Parmi toutes les figures du panthéon de Marvel Comics, il en existe une qui, depuis qu’elle est née, ne cesse de faire question. Sentry, sentinelle déchue, tombé longtemps dans l’oubli pour mieux ressusciter, comme par magie, à la fin de l’année 2000, est-il, comme le proclament ses créateurs Paul Jenkins et Jae Lee, le plus grand justicier de tous les temps ou bien un incroyable faussaire qui a toujours trompé son monde ?

bob  reynolds sentry

Tout commence par une nuit orageuse typique accompagnée de ces quelques mots de Shakespeare : « Hell is empty, and all the devils are here. » (L’enfer est vide, et tous les démons sont ici, paroles prophétiques issues de la pièce La tempête). Tout commence aussi par le réveil en sursaut de Bob Reynolds alors qu’un éclair a tonné plus fort que les autres – Bob Reynolds est un citoyen américain moyen, qui a le ventre bedonnant, qui a « 15 kilos de trop » et qui boit « trop » (Sentry n°1). Peut-être parce qu’il est lassé de son existence monotone, l’individu s’extirpe cette nuit de ses rêves riche d’une nouvelle destinée, persuadé que Voïd, un sombre démon depuis longtemps disparu, est sur le point de revenir parmi les vivants. Lentement, les souvenirs commencent à lui revenir : la mémoire de son ancienne carrière superhéroïque, solaire et majestueuse, la promesse, peut-être, de se sauver lui-même, naufragé qu’il est dans la mer perdue du quotidien. Bien vite, d’ailleurs, Reynolds décidera de quitter femme et animaux domestiques pour retrouver ses anciens comparses et sauver ainsi la mise à l’humanité.

L’amnésie en soi n’est pas un thème très neuf dans les comics. Avant Sentry, Supreme chez Moore en a fait les frais et, après lui, Bruce Wayne, qui se réveillera S.D.F oublieux dans « Batman R.I.P », ou Spider-Man qui, dans « One More Day », verra carrément une partie de sa vie effacée. Non, en fait, gageons qu’en cherchant bien, la liste des super-héros amnésiques pourrait être aussi longue que le bras de Red Richards.

La particularité du mal dont souffre Bob Reynolds est qu’il semble bien contagieux, touchant non seulement notre héros, mais aussi les célébrités du Marvel Universe (comme les Fantastique ou les X-Men), voire les lecteurs eux-mêmes. Car, au fil de son périple, le justicier naufragé croisera bon nombre de protagonistes qui ignoreront ses avertissements, étant bien incapables de se remémorer celui qui, pourtant, fut l’un des plus grands super-héros de la continuité marvelienne. Alors, Bob Reynolds : fou ou pas fou ?

sentry mr fantastic

Cette amnésie semble même sortir de son histoire pour contaminer lecteurs et créateurs. Et pour cause : qui des plus anciens se souvient de ce Sentry ? De l’aveu du scénariste Paul Jenkins, Stan Lee lui-même, pourtant co-inventeur du projet au début des années 60 avec un certain Artie Rosen, a visiblement enfoui le personnage dans les cartons perdus de sa mémoire. Cartons qui furent déterrés à la fin du XXe siècle pour le bien du label « Marvel Knights » qui s’occupa un temps de remettre au goût du jour les personnages secondaires de l’éditeur, type Daredevil ou Punisher.

sentry1

Une résurrection lancée alors en grandes pompes grâce au renfort d’une imposante communication médiatique : au moment où paraît le premier épisode de la série, Wizard, revue américaine spécialisée dans les comics, publie un article à son sujet, dans lequel est raconté comment la veuve d’Artie Rosen retrouva dans les affaires du défunt les restes de ce projet, avorté avant même que ne paraissent les péripéties des Fantastic ou des Avengers. Sentry y était dépeint comme un individu surpuissant, l’équivalant chez Marvel du Superman de la Distinguée Concurrence, et qui se procurait ses pouvoirs grâce au sérum d’un grand savant.

sentry wizard

Dans l’histoire de Jenkins et Jae Lee, les preuves à l’appui sont là : les souvenirs du héros se composent de documents d’archives, d’extraits de vieilles bandes dessinées où on le voit croiser Captain America, Spider-Man et consort dans ce qui semble être les temps forts du Silver Age. Le héros a même eu droit à sa fameuse période grim’n’gritty, via des vignettes qu’on jurerait dessinées par le Frank Miller du symbolique The Dark Knight Returns. Et c’est là que ça coince.

sentry origins

sentry dark age

Car occulter les tribulations sixities du personnage, pourquoi pas, mais sa déconstruction du Dark Age ? Trop aveuglés par la puissance du Batman de Miller ou du Watchmen de Moore et Gibbons, aurions-nous oublié le reste de l’année 1986 ? Aurions-nous oublié Sentry ?

Ou tout ceci n’est-il qu’une vaste supercherie ? Car si le projet a été enterré dans les années 60, comment se fait-il qu’on le retrouve dans les années 80 ? Pourtant, elles sont bien belles, ces vieilles planches qu’on nous montre dans cette série… Elles reprennent à merveille l’esthétique des temps passés, jusque dans l’estampillage « Marvel » et dans les carcans d’un Comics Code dont on devine le cachet sur certaines des couvertures reproduites.

sentry old cover

A y regarder de plus près (sur la page wikipédia, par exemple), une figure emblématique du comic book, Rick Veitch, a lui aussi participé au projet. Rick Veitch est un auteur qui, dans les années 90, a collaboré avec Alan Moore sur la série Supreme. Supreme qui cause également… d’un super-héros amnésique, vieux de plusieurs décennies et dont les souvenirs, tout pareil, se composent de l’histoire du genre superhéroïque. Sauf que ces derniers sont évidemment faux – l’éditeur qui publie le titre, Awesome, est bien trop récent pour voir sévi au Silver Age et, de même, les couvertures reproduites affichent quelques indices de la mystification comme, par exemple, l’indication, en haut à droite, de la mention « Decal of decency », à la place du sceau du Comics Code.

Supreme

Là où Sentry se distingue du phénomène, c’est qu’il fait apparaître un appareillage éditorial supposément crédible (avec la mention de Marvel et du Comics Code), tandis que les blagues de Supreme transparaissent après une lecture approfondie. Pourtant, au final, le procédé est le même : après quelques temps, les auteurs lèveront effectivement le voile. Tout ceci n’était que subterfuge, le carton de Stan Lee, le témoignage de la veuve, la chronique de Wizard. Tout avait bel et bien été créé par Jenkins et Lee (Jae, hein, pas Stan). Ce que les deux voulaient, c’était inventer rétrospectivement un double Marvel de Superman. Et quoi de mieux, puisqu’on est alors déjà en 2000, de faire croire à une ancienneté non seulement fictionnelle, mais aussi éditoriale ? Car pour avoir son propre Superman, ne faut-il pas du coup lui assurer la même portée iconique en lui façonnant les mystères d’un genèse digne d’un roman policier ?

Mais, en fait de copier Superman, Sentry incarne plutôt une vieille tradition littéraire qui remonte à plusieurs siècles. En effet, ces mystifications romancées ne sont pas neuves, remontant même au Shakespeare dont les propos sont cités en exergue de la série. Il existe en effet de sombre rumeurs selon lesquelles le célèbre dramaturge anglais ne serait pas l’auteur de ses si fameuses pièces. Et plus que des rumeurs, la controverse gronde depuis maintenant le début du XIXe siècle. L’histoire est notamment détaillée ici.

Si cette controverse est sérieuse car mettant le doute sur l’identité véritable d’un auteur patrimonial, d’autres écrivains ont choisi de jouer avec ces subterfuges sur le mode de la blague. Et de fait, Sentry leur ressemble assez. Pour exemple, lorsque Bob Reynold découvre cachée dans un livre le sérum magique dont il avait l’existence, on a surtout l’impression de voir Paul Jenkins déballer les vieux cartons de Stan Lee et d’Artie Rosen.

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Or, ces individus qui retrouvent de vieux manuscrits dans les armoires de leur grenier sont légion dans la littérature du XVIIIème siècle, voire même avant. C’est ainsi que, exactement comme Jenkins, le narrateur de La vie de Marianne (de Marivaux), plutôt que de se présenter comme le véritable inventeur de son histoire, déclarait l’avoir retravaillée à partir du témoignage d’un ami : « Comme on pourrait soupçonner cette histoire-ci d’avoir été faite exprès pour amuser le public, je crois devoir avertir que je la tiens moi-même d’un ami qui l’a réellement trouvée […] et que je n’y ai point d’autre part que d’en avoir retouché quelques endroits trop confus et trop négligés. »

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Idem aussi pour le Manuscrit retrouvé à Saragosse de Potocki. Comme si asserter de la vérité d’une histoire lui apportait plus de crédit aux yeux du public, au moment où le genre du roman était assez décrié à cause de ses prétendues fabulations (exactement comme aujourd’hui avec les super-héros et la BD, ces mauvais genres). Comme si feindre de retrouver un manuscrit aux origines troubles était un moyen de légitimer l’oeuvre en révélant sa généalogie, lui statuant une forme de reconnaissance en amont même de l’histoire qu’elle déroule. Et là, on n’est pas loin d’un Paul Jenkins s’assurant de la crédibilité de Sentry en en faisant remonter l’origine à Stan Lee, l’un des rois des comics, comme gage de qualité. Crédibilité, certes, mais pas que, finalement, puisque le procédé permet également de jouer sur tout plein de ressorts narratifs, à l’image, par exemple, des fausses reproductions de vieilles planches. La stratégie est même une bonne occasion d’entraîner le lecteur dans la croisière de l’histoire du genre superhéroïque. Et ce jusqu’au vertige car, en feignant ainsi, à coup de fausses mises en abyme, la généalogie du super-héros Sentry, Jenkins et Lee invitent personnages, lecteurs et auteurs dans la ronde de la tromperie. Et revendiquent une origine bien plus lointaine que celle de Superman : le Don Quichotte de Cervantès.

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Don Quichotte est un faux héros qui, à force de lire des romans de chevalerie, plonge dans la folie, se croyant lui-même chevalier en croisade contre tout plein d’ennemis qui n’existent pas vraiment. Cet ouvrage du XVIIe est devenu très célèbre, ayant même la réputation d’être le premier roman moderne de l’Histoire. Et, au même titre qu’un Paul Jenkins, Cervantès pousse le vice jusqu’à feindre de ne pas en être le véritable auteur, arguant qu’il s’est contenté de le traduire de l’arabe après avoir acheté le manuscrit, écrit des mains d’un certain Cid Hamet, dans une rue de Tolède. Cette généalogie, évidemment fausse, trouve des échos dans les aventures mêmes de Don Quichotte, que le héros croit vraies alors qu’il ne se passe rien. Exemple avec ses ailes de moulin à vent qu’il prend avec force conviction pour de féroces géants. Est-on si loin de ce Bob Reynolds qui, au début de Sentry, alors que personne ne le croit, s’affuble d’une fausse cape accrochée à son veston par des pinces à linge ?

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Sentry est-il si éloigné du Quichotte à la silhouette bigarrée lorsqu’il doutera lui-même de son passé de super-héros, pensant qu’il l’a peut-être « lu dans un comic » quand il était môme ?

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Et si, au même titre que Platon ou Little Nemo, Don Quichotte était le père du super-héros contemporain ?  Car il semblerait bien que les justiciers, aujourd’hui, soient tous des anciens lecteurs de comics un peu fous, qu’on pense à Kick-Ass, à l’Incroyable Machine d’Ex Machina ou à l’Ingénieur de The Authority ? Le procédé peut paraître simplement plaisant comme ça, mais appliqué à des oeuvres « politiques » comme The Ultimates, il s’avère bien plus riche en perspectives : en effet l’Irak qu’envahit l’équipe éponyme est-elle vraiment tant que ça pleine d’islamistes prêts à user de l’arme atomique, justifiant ainsi qu’on les arrête avec des justiciers ? Ou bien ne s’agit-il que… de moulins à vent ? Et si Don Quichotte avait des choses à nous dire sur la vie politique d’aujourd’hui ?

Pour finir sur Sentry, rappelons que Jenkins et Lee sont allés au bout de la blague. A l’inverse du Quichotte, mort de dépression à force de combattre des ombres, le faussaire est finalement devenu un vrai super-héros, ayant (ré)intégré rétrospectivement le panthéon de Marvel (voir comment la cape tenue par des pinces à linge finit par devenir un véritable costume magique).

Sentry costume

C’est ainsi qu’au final, tous se rappelleront cet ancien justicier naufragé, un être solaire, un Superman marvelien qui sauva bien des fois l’univers. On appelle ça la « retroactive continuity » : un événement du passé (ici l’existence de Sentry) qui d’un coup permet de réécrire l’histoire et les souvenirs de chacun – c’est donc acté : tous se souvenant du héros, celui-ci a bien fait partie du Marvel Universe et ce depuis ses débuts. Brian Bendis (habitué du fait avec Alias) reprendra même en 2005 le personnage pour l’adjoindre aux New Avengers. Le héros y rencontrera d’ailleurs son créateur Paul Jenkins, comme si ranimer Sentry ne pouvait se faire sans du même coup rassembler l’équipe artistique qui lui donna la vie. Entraîné par la Reine Blanche, le héros revisitera également son passé, des tas de comics et de planches qui verront l’histoire de Marvel réécrite, des tonnes de crossovers mutiques où, croisant des emblèmes comme les X-Men ou Spider-Man, il pointera du doigt le silence éloquent de ces (faux) récits dérivés.

Sentry - XmenTous ces héros se rendirent d’ailleurs à son enterrement lorsqu’il mourut à l’issue du crossover Siege. Ils sont tous venus comme ils étaient tous venus à son mariage lors du Silver Age. Sauf que cette fois, l’histoire n’était plus une blague.

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Du coup, tout est fini aujourd’hui. Gageons cependant que dans quelques années, quelqu’un sortira de ses cartons ces vieux comics des années 2000 et décidera à son tour de réinventer le personnage en remontant la trace de ses origines frauduleuses. Après tout, Sentry lui-même l’affirmait dans le premier épisode de sa série : « La vie est un éternel recommencement. »

4 réponses à “Sentry : héroïsme et contrefaçon

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