Les fous d’Arkham (1) : aux origines de la folie

Parmi toute la masse de documents qui existe sur Batman, qu’ils appartiennent à la bande dessinée, aux films, aux dessins animés ou aux jeux vidéo, une planche en particulier, dessinée par le brillant Tim Sale, signe à elle seule la manière dont chacune de ces histoires, depuis que le héros nocturne existe (1939), pourrait commencer.

Arkham Long Halloween

Une suite de portes forcées, à la serrure crochetée. Le vide des cellules capitonnées. L’étonnement des gardiens impuissants. L’évasion des fous.

A long halloween par Jeph Loeb et Tim Sale ou la fuite des monstres de Batman.

Ils sont nombreux, ces grands moments de liberté où l’aliéné prend le pouvoir sur l’autorité qui le bride faussement et où il révèle la trame du piège qu’il préparait depuis longtemps. Comme si, en digne miroir du scénariste, il nous montrait les ressorts de cette histoire qu’il a patiemment rédigée – l’histoire d’un envol qui nous rappelle l’impuissance des forces de l’ordre. Une histoire déclinée tellement de fois. Comme au début de cet extrait :

Ou là :

Ou encore ici :

Et de même, les aventures de ces vilains pourraient à chaque fois se poursuivre de la sorte : les crimes du malade, les enquêtes du détective, la capture et, pour finir, l’enfermement.

Joker in jail Dark Knight

Joker

Tragédie du retour à la maison, où chacun a sa propre vision de l’enfermement. Exemple avec Batman Forever :

Combien de fois ces scènes furent-elles reproduites, où, dans les images pourtant muettes de bande dessinée, l’on entend presque la porte se refermer sèchement ? Où l’on voit le sourire du Joker s’immiscer d’entre les barreaux ? Où se pose la question de savoir si, à force d’interner le fou, ce n’est pas Batman lui-même qui s’enferme dans la cellule ?

Batman Joker in jail

Et si le Joker, et avec lui tous les autres des ennemis du Dark Knight, avait discerné chez le héros ce que lui-même ne comprendra jamais ? Et si c’était pour cette raison que le fou continuait de rire, tant dehors que dedans, comme si finalement le lieu dans lequel il se trouve n’avait aucune incidence sur ses actes malfaisants ? Et si la prison était, pour ces Némésis, synonyme de liberté ?

Mais qu’ont-ils de si fascinant, ces ennemis batmaniens ? Car pour aucun autre héros, l’attraction des monstres n’a jamais été aussi grande. Les bouffons de Spider-Man, les hiboux de Daredevil, les savants fous de Superman… Aucun n’arrive à la hauteur de ces clowns burlesques et grandiloquents. A tel point, d’ailleurs, qu’au fil de l’histoire de Batman, la prison qui au départ les enfermait s’est transformée en asile psychiatrique – le fameux Arkham Asylum, construit en marge de la ville, sur les collines de Gotham City.

Arkham_Asylum_Forever

La suite des extraits montrés un peu plus haut en est représentative : si le Joker de la série TV des années 60 s’échappe d’un pénitencier, celui du jeu vidéo du XXIeme siècle brisera pour le coup les chaînes d’un établissement clinique. Comme si, avec l’asile, on mettait désormais au premier plan la folie plutôt que le crime. Comme si en fait on avait besoin d’une armée de psychiatres pour comprendre la folie de ces Pingouin, Poison Ivy, Double Face et consort et, avec, pour traduire notre propre fascination pour eux et mettre, enfin, des mots sur cette lubie malsaine. Car la psychiatrie, c’est un peu ça, quand même : trouver les termes adéquats qui permettront de décrire les symptômes de la folie et du mal-être, développer ce langage qui servira à décoder le rapport du fou à la réalité.

Harley Quinn

Arkham : là où commence et finit l’aventure, origine du pitch scénaristique où l’on diagnostique la souffrance des gens malheureux – une remontée vers les origines de la folie, en fin de compte. Un « espace-miroir », comme le dirait Lovecraft, qui reflète et révèle les sombres mentalités de la ville qui l’abrite, Gotham City – cette société ancestrale où la bourgeoisie, incarnée notamment par la famille Wayne, règne en maître et, dans une certaine mesure, retrace l’origine de l’Histoire américaine.

Gotham City new 52

Aussi, nous nous transformerons ici en avocats acquis à la cause des malades de Batman. En guise de plaidoyer, voici une série d’articles où l’on fait le pari de prendre le parti des fous, de manière à montrer ce qu’ils nous révèlent sur l’état du monde. Car qu’est-ce qu’un fou sinon un individu dont les codes ne sont pas les mêmes que ceux adoptés par la majorité ? Et si les nôtres sont certes aussi des meurtriers sanguinaires, il n’en reste pas moins que leur folie se mesure à l’échelle des consensus partagés par chacun. Des consensus qui, même en étant validés par la doxa, ne sont pas forcément les plus justes.

Joker Trial

Et cette folie, quelle est-elle ? A-t-elle toujours eu le même sens ? Un mélancolique interné au XIXème siècle serait-il toujours considéré comme un malade aujourd’hui ? Le bouffon décrié du Moyen Age n’est-il pas l’équivalent d’un de ces comiques tellement adulés à présent ? Et les sorcières qu’on a brûlées autrefois, ancêtres des Catwoman et Poison Ivy, ne sont-elles pas aujourd’hui de ces Femen qui luttent contre les inégalités et pour la parité entre les sexes ?

C’est pourquoi nous allons dès à présent opérer le mouvement inverse des fous d’Arkham – en dépit de leurs évasions coutumières qu’on aime tant, nous allons, nous, revenir dans leur asile, en arpenter les couloirs et nous installer confortablement dans chacune de ces chambres capitonnées. Enfiler la camisole de chacun de ces vilains pour mieux comprendre leurs sources d’inspiration. Ici, nous allons examiner le cas des super-méchants et de leurs ancêtres, en un double grotesque de notre blog qu’on rebaptiserait bien, pour l’occasion, « le super-vilain et ses doubles ». Et si, par exemple, le Magneto des X-Men, victime des camps de concentration, est fortement lié aux malfaisances du XXe siècle, il semblerait que les ennemis de Batman trouvent leurs origines dans des époques encore plus antérieures, via une succession de thématiques récurrentes : développement de la psychiatrie et montée de la bourgeoisie du XIXe, marginalité de l’artiste depuis l’Antiquité, ou encore exclusion de la femme depuis les temps bibliques à travers Eve, la première de ces vilaines fautives.

the_dark_knight_rises_trilogy_posters

Des comics aux films en passant par les séries TV, bienvenue, donc, dans cette galerie de portraits qui nous permettra de voir en quoi l’asile d’Arkham, avec ses évolutions et circonvolutions, est le théâtre tout particulier d’une réflexion sur la folie, sur son développement clinique et sur les images qui l’accompagnèrent au fil du temps. Entre histoire de l’art et histoire psychiatrique, partons du principe que cet asile est en fait une résidence d’artistes où chacun des pensionnaires incarne les fragments d’un vaste patchwork de courants idéologiques et esthétiques. Bienvenue dans un monde où l’on préfère croire les fous.

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