Les fous d’Arkham (2) : entre les murs de l’asile

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A Long Halloween

A l’ouest d’Arkham s’érigent des collines farouches, séparées par des vallées plantées de bois profonds dans lesquels nulle hache n’a jamais pratiqué de trouée. Ainsi commence « La couleur tombée du ciel », l’une des nouvelles de H.P. Lovecraft, maître du roman d’horreur qui inspira des générations et des générations de créateurs, à commencer par ceux qui s’attelèrent à l’univers de Batman et à sa cartographie. En effet, si la nouvelle fut publiée pour la première fois en 1927, on retrouva quelques décennies plus tard, en 1974, des images de ces mêmes « collines farouches » dans les comics de Batman. Des collines qui peuplent les cauchemars de Gotham et sur lesquelles s’érige de manière semblable le désormais célèbre Arkham Asylum, allusion revendiquée à cet écrivain de la terreur.

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Arkham dans le dessin animé

En cinquante ans d’histoire littéraire, le paysage n’a guère évolué : avec son architecture toujours changeante, c’est à peine si l’asile d’Arkham tente de domestiquer ces contrées encore inexplorées. En fait, là-bas, on enferme le Joker, Double Face, le Riddler, ces fous pour lesquels la simple prison ne sert à rien. On les enferme et on jette la clé. Car, pour l’instant, aucun d’entre eux n’a jamais vraiment guéri – la pension Arkham, toujours perdue dans sa double vocation d’assistance médicale et d’enfermement des meurtriers, est la bâtisse de l’échec psychiatrique. Ça, Batman l’a bien compris.

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Batman #663 par John Van Fleet

Il suffit d’arpenter avec lui et le commissaire Gordon les couloirs de l’institut pour constater les dégâts. Aux allures d’une vieille prison à l’ancienne, pas vraiment fini, Arkham, d’une image à l’autre, n’offre jamais le même visage. Tantôt les cellules ont l’aspect de sombres cachots dignes d’une vieille littérature d’aventures à la Alexandre Dumas (comme avec Le comte de Monte Cristo, par exemple).

Le château d'If du comte de Monte Cristo

Le château d’If du comte de Monte Cristo

Tantôt, à l’inverse, les chambres apparaissent foncièrement modernes, toutes de parois vitrées à travers lesquelles on peut tranquillement contempler les mœurs et coutumes de nos fous favoris.

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Entre prison et institut hospitalier, le cœur d’Arkham balance et, ce faisant, touche directement à l’évolution des pratiques psychiatriques. Car l’idée de vouloir enfermer guérir les fous n’est pas neuve, remontant même à l’Antiquité. Concernant la question d’une structure dédiée uniquement à leur rétablissement, on peut situer les premiers essais au XVIIIème siècle, avec des établissements comme Bicêtre ou la Salepetrière qui, à l’époque, étaient des hôpitaux généraux où, faute de mieux, l’on avait tendance à confondre l’assistance aux malades et leur enfermement. Un peu comme notre Arkham Asylum à nous qui, à l’inverse du reste de Gotham City, toujours en perpétuelle évolution technologique, conserve cette image un peu old school de la folie. C’est ainsi par exemple que les cachots que visite Batman dans A long Halloween (1ère image de l’article) évoquent davantage les gravures du XIXème siècle que les idées qu’on pourrait se faire d’un établissement psychiatrique actuel, quand bien même il servirait aussi à parquer des meurtriers.

Gravure d'Ambroise Tardieu

Gravure d’Ambroise Tardieu

Et de fait, la notion d’« asile d’aliénés » apparaîtra en elle-même en Europe à cette époque, sous l’impulsion de psychiatres comme Esquirol, Pinel, ou les Blanche père et fils, qui voient dans ces pensions inédites un probable « instrument de guérison » (Esquirol). Pour en apprendre davantage, il suffit de lire le magnifique ouvrage de Laure Murat, La maison du docteur Blanche, qui retrace l’histoire d’un institut au XIXème siècle, époque charnière qui sépare « invention de la psychiatrie institutionnelle » et « avènement de la psychanalyse » (p.463) : « Poste d’observation sans rival sur les rapports entre folie et création, l’établissement révèle, comme un précipité chimique, les angoisses et les contradictions de toute une société où scientifiques et artistes, aliénistes et patients tentent, chacun à leur façon, d’explorer les replis les plus secrets de l’âme […]. » (p.21) Sur ce sujet, d’ailleurs, aliénistes et architectes travaillaient de concert, dessinant des plans d’établissement qui respiraient symétrie et harmonie, ornés de parcs et jardins censés apporter réconfort et sérénité. Un peu comme ce projet développé en 1827 par le psychiatre Ferrus et l’architecte Philippon.

Plan d'un asile de 1827

Plan d’un asile de 1827

De même, à l’origine du projet Arkham, en 1974, on retrouve dans les comics le sérieux de cette initiative : les lignes de la bâtisse sont droites et équilibrées ; celle-ci a presque l’aspect d’une résidence luxueuse.

Batman #258 - L'asile d'Arkham en 1974

Batman #258 – L’asile d’Arkham en 1974

Mais un rapide coup d’œil sur l’évolution architecturale de l’asile (sur ce super site par exemple) nous confirme assez vite que quelque chose a coincé quelque part. Sous couvert d’un déménagement, la structure passe progressivement d’un revêtement calme et harmonieux à une architecture gothique digne des meilleurs films d’horreur.

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Un manoir hanté où, en fait, les fous ne guérissent pas et, bien au contraire, contaminent de leurs symptômes les fondations de l’asile. Comme si celui-ci n’avait pas résisté. Comme si la psychiatrie, en fait, n’avait jamais pu triompher, la folie, sur les collines de Gotham, étant bien trop forte pour être ramenée à la raison. Et d’ailleurs, ils furent nombreux, ces psychiatres, à sombrer eux aussi dans la folie : l’Amadeus Arkham de Grant Morrison, fondateur de l’asile, Jonathan Crane, futur Epouvantail, Harleen Quinzel, amoureuse du Joker. Au XIXème déjà, Esquirol en était lui aussi arrivé à cette conclusion : guérir la folie « est une chimère ».

Amadeus Arkham - le fondateur de l'asile

Amadeus Arkham – le fondateur de l’asile

Plus que de la psychiatrie actuelle, l’asile d’Arkham s’inspire en fait de la manière dont cette science était conçue dans les siècles précédents – la bâtisse est le reflet d’un laboratoire de savants fous aux pratiques archaïques, semblables à celles des aliénistes de jadis. C’est ainsi que, dans leur bonne volonté, ceux-là entrecoupaient leurs thérapies de séances d’hydrothérapie et de lobotomie dont la description fait maintenant froid dans le dos. Tout ça, c’était avant Freud et les avancées de la psychanalyse : à l’époque, les médecins n’avaient que ces moyens que l’on juge aujourd’hui barbares pour tenter de comprendre et de guérir la folie. Leurs intentions, malgré les apparences, étaient plutôt nobles. Rappelons pour exemple qu’encore récemment, après la seconde guerre mondiale, la lobotomie était toujours pratiquée.

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Peinture de Neuburger, 1935

Ces traitements archaïques, on les retrouve aujourd’hui avec le malfaiteur Jonathan Crane qui, dans Batman Begins, usera de son savoir scientifique pour terroriser les patients. La différence ici étant que l’épouvantable Epouvantail ne veut guérir personne.

Loin des architectures rectilignes et symétriques, l’asile d’Arkham conserve en fait cette image surannée de la folie et de son traitement – elle en conserve l’horreur et, mieux encore, l’effroi qu’on peut ressentir à l’idée de telles pratiques qu’on jugeait à l’époque raisonnables. Il suffit d’examiner avec attention la plaque apposée à l’entrée de l’asile : si, à sa première apparition, l’institut est qualifié du terme moderne « Arkham Hospital », il deviendra bien vite un « Arkham Asylum », voire même un « Asylum for Insane ». Or, en France, depuis 1937, le terme d’« asile » n’est plus utilisé de manière officielle pour qualifier ce type d’institut, étant remplacé par l’expression courante d’« hôpital psychiatrique ». Idem pour la langue anglaise puisque la notion d’asylum y est perçue comme obsolète, comme l’indique le site wordreference. En fait, l’Arkham asylum, en résistant à l’avancée du temps, en étant toujours old school, nous rappelle que ce qui fonde la grande sagesse universelle et moralisatrice est toujours, d’une époque à l’autre, condamné à la péremption.

Ce n’est donc pas un hasard si les créateurs empruntent plus à la littérature des XIXème et début XXe siècles pour représenter cet asile, et notamment au genre de l’horreur avec Lovecraft où c’est bien souvent qu’on voit la raison vaciller et s’effondrer devant des visions monstrueuses. Arkham, contaminé par la folie jusque dans ses fondements, est d’une architecture infinie, une enfilade de couloirs, de dépendances et de passages secrets qui évoquent les limites absentes de la folie – la pension est en fait comme une phrase de Lovecraft, longue et emplie de juxtapositions. Lovecraft, amoureux des architectures européennes, chercha en vain à quitter sa Nouvelle Angleterre pour visiter l’ancien continent. Il ne le fit que dans le rêve de son écriture, via ce que Houellebecq décrit comme des « structures cyclopéennes et démentielles » qui « produisent sur l’esprit un ébranlement violent et définitif » (H.P. Lovecraft : contre le monde, contre la vie, p.58). Et, comme les nouvelles de l’écrivain, l’asile d’Arkham, aux sonorités issues de l’allemand et du vieil anglais, est un rêve architectural européen (voir ici pour l’étymologie).

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Arkham chez Schumacher

Image folle et horrifique de la folie, donc, qu’on retrouve bien dans les films de Schumacher, emplis à l’excès de ces savants fous aux pratiques dangereuses, d’Edward Nigma à Victor Fries en passant par Jason Woodrue. Dans cette optique, ce n’est peut-être pas un hasard si ce réalisateur fut le premier à introduire l’asile dans les adaptations cinématographiques de Batman. Et du coup, on aurait bien tort de ne pas mentionner ici la fameuse franchise de jeux vidéo Arkham, avec son premier opus Arkham Asylum qui, en déplaçant la résidence éponyme sur une île orageuse, immerge le joueur dans un univers horrifique typique et quelque peu surannée. On est là quelque part entre L’île du docteur Moreau de H.G. Wells, Les dix petits nègres d’Agatha Christie, et Shutter Island, roman de Dennis Lehanne adpaté au cinéma par Scorsese. Les entretiens psychiatriques avec les criminels enregistrés sur de vieilles bandes ou les scènes de terreur un peu désuètes en témoignent : c’est comme si le numérique, dans ce jeu pourtant vidéo, n’avait jamais existé.

En fait, dans Arkham Asylum, on est pile poil dans la même esthétique de la folie que dans Shutter Island : il s’agit d’une conception romantique, voire poétique, qui se nourrit de toute une tradition littéraire et iconographique, certes, mais qui reste foncièrement obsolète.

Dans les jeux vidéo comme dans les comics, la folie ne se contient jamais : elle prolifère sans cesse, s’échappant de son île pour carrément devenir une ville dans Arkham City, 2nd opus de la franchise, voire même pour envahir le passé des justiciers dans le prochain à venir, Arkham Origin.

Finalement, l’asile d’Arkham est comme un balancier qui oscille sans cesse entre différentes peurs : celle du fou, celle de la pratique psychiatrique barbare et celle d’être contaminé. Si cette pension eut au début l’image d’une structure sereine, celle-ci fut rapidement avalée par la peur qu’elle inspirait, une peur nourrie de l’imaginaire gothique où les touches surréalistes côtoient l’esthétique du roman d’horreur (Lovecraft) et des savants fous (Shutter Island, L’île du Docteur Moreau). Le dernier exemple à le confirmer ici est le fameux Arkham Asylum : A Serious House on Serious Earth de Grant Morrison et Dave McKean. Les deux compères y reviennent sur les origines de l’asile, via le labyrinthe d’une oppressante galerie de portraits. Et s’il est acté que le scénariste Grant Morrison a composé la structure de l’œuvre à la manière de l’architecture infinie de l’asile, via des passages secrets qui toujours relient situation présente et flashbacks (les explications sont ), on peut davantage s’appesantir ici sur le style protéiforme de McKean. Entre dessin, photographie et collage, l’artiste nous offre une vision brouillée et saturée de la folie, une vision chargée qui ne connaît pas le calme lumineux de l’épure. Tout, là-bas, est jonché d’images de l’inconscient.

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Et de fait, Dave McKean est finalement peut-être le seul à prendre la folie au sérieux. En effet, via ses influences, l’artiste semble donner pleine mesure aux avancées de la psychanalyse en tenant compte des théories de l’inconscient, certes, mais aussi des courants artistiques qui en ont fait leur objet de prédilection. C’est ainsi que l’asile d’Arkham est devenu sous sa griffe un musée qui leur est dédié – entre ses murs, on perçoit par exemple les cauchemars de Füssli :

Le Cauchemar de Füssli

Le Cauchemar de Füssli

 Les visions karmiques des cartes de tarot d’Alastair Crowley et de Lady Freida Harris :

Les cartes de tarot de Frieda Harris

Les cartes de tarot de Frieda Harris

Arkham Tarot Ou, enfin, les yeux symbolistes du surréaliste Dali : 

Dali, Projet pour Spellbound

Dali, Projet pour Spellbound

Arkham yeux

Au final, donc, entre évolution réelle de la psychiatrie et image surannée d’elle-même (qui exista un temps cependant, comme le confirme les diverses illustrations), les auteurs, concernant Arkham, ont en général opté pour la seconde. Comme les collines farouches de Lovecraft, l’asile résiste aux avancées du temps et à l’exploration humaine. Parce qu’il faut bien que les dingues reviennent d’un épisode à l’autre, la folie n’est pas entre ces murs le jeu d’une guérison, mais bien au contraire une porte ouverte sur un abyme encore plus profond – c’est d’ailleurs la réponse donnée par un médecin lorsque Batman constatera que la psychiatrie a détruit définitivement un patient : « La psychiatrie doit détruire pour reconstruire. »

Mais on aurait tort de penser que les créateurs ont occulté une partie des avancées du savoir psychanalytique (des références à Jung ou Melanie Klein sont là pour prouver l’inverse – voir ici pour plus d’infos). En fait, maintenir cette image old school de la folie n’est pas fondamentalement un acte de tromperie de leur part : en dehors même de toutes les vertus esthétiques qu’elle suppose, cette option permet en effet de revenir sur ces époques où l’on a commencé à traiter la folie. Or, en particulier au XIXème siècle, au moment de la montée de la bourgeoisie, être considéré comme un fou ne nécessitait pas de grandes actions particulières (il suffisait d’être un artiste, un adolescent rebelle, voire même une simple femme). C’est ainsi que bon nombre de gens en fait sains d’esprit se sont retrouvés internés, car ce que l’on considère aujourd’hui comme, si ce n’est normal, du moins tolérable, ne l’était pas forcément auparavant…

Et si l’asile d’Arkham, en affichant cette imagerie à l’ancienne, était en fait un garde-fou d’une autre nature ? Si cette mémoire des siècles passés servait à nous rappeler que, comme la sagesse, la folie est une notion évolutive à manier avec précaution ? Et si nos internés d’aujourd’hui étaient les sages de demain ? Pire : si les fous d’Arkham étaient des visionnaires porteurs de vérité ?

Réponse dans les articles suivants.

4 réponses à “Les fous d’Arkham (2) : entre les murs de l’asile

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