Les fous d’Arkham (4) : des phénomènes de foire ?

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« Ceux qui déraisonnent raisonnent encore, mais n’ont pas les même raisons. » Ainsi Aristote raisonne-t-il lui-même dans Métaphysique sur les vertus de la folie. Avec ces propos, le philosophe ouvre lui-même la voie à tout un champ critique qui a su percevoir, chez les aliénés, non pas une absence d’esprit, mais au contraire un surplus spirituel : une forme d’intelligence décalée qui fait du fou un marginal à la vision particulièrement accrue, entrapercevant ce dont les autres, les gens normaux, n’ont pas conscience. Pareillement, Laure Murat revient longuement dans La maison du docteur Blanche sur le cas de Gérard de Nerval, poète maudit, fou perdu, dont on dit que la psychose était fondamentale pour ses créations. « La folie a brisé les entraves », affirment Claude Pichois et Michel Brix, deux de ses biographes, conclusion bien ambiguë qui amène à remettre la pathologie des dingues en perspective.

Et, dans cette optique, les fous d’Arkham sont-ils irrattrapables ou, au contraire, sont-ils dotés d’une super-intelligence qui les place au même rang que nos parfaits super-héros ? Sont-ils voués, dans cet établissement, à guérir ? Et, dans ce cas, que signifie cette guérison ? S’agit-il de préserver cette intelligence d’où est née leur folie ou, comme l’affirme un psychiatre d’Arkham Asylum de Morrison et McKean, faut-il détruire leur personnalité pour mieux la reconstruire ? Et, du coup, comment reconstruit-on une personnalité ? Sur quel modèle de rationalité ?

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Faut-il vraiment guérir les fous d’Arkham ? On pourrait fortement en douter lorsqu’on voit Batman, sur l’une des couvertures de la revue éponyme, ouvrir les portes d’un gigantesque musée, dont l’une des allées renferme des œuvres d’art particulières, des tableaux à l’effigie de ses pires ennemis. Le comic book ose nous dire ce que l’on pensait tout bas : les super-vilains du Dark Knight sont en fait des objets de collection à ranger dans un musée, des objets qu’il faut conserver à défaut de soigner. Le reste de l’épisode nous le confirmera : le super-héros range dans son bat-ordinateur toute une série de fiches qui feraient rêver l’ensemble de la communauté des geeks. On le pressentait dans un autre article, la Batcave est en fait un vaste cabinet de curiosités qu’on aurait bien tort de détruire avec une bonne grosse guérison des fous. Car que serait Batman sans eux ?

Dans cette perspective, si la Batcave renferme tout plein de vestiges des temps passés, que dire de l’asile d’Arkham qui, lui, conserve en l’état, bien vivants, les modèles originels ? Les deux établissements semblent en effet avoir une vocation complémentaire de collectionnisme : le premier est un musée, le second est un zoo. C’est ce que semble suggérer l’un des épisodes de la série animée, lorsque le méchant Maxie-Zeus, arrivant à l’asile, parcourt les allées vitrées et en contemple avec satisfaction les différentes espèces. Là-bas, les cages d’animaux vitrées ont remplacé les cellules capitonnées. Là-bas, on ne soigne pas, bien au contraire, on étudie les mœurs et coutumes de nos singes savants. Voir la fin de cet extrait (à 3:30 très exactement).

Alors, la folie ? A guérir ou à examiner ? Car enfin, si celle-ci est la sœur démoniaque de l’intelligence, y a-t-il vraiment intérêt à la retirer comme un cancer véreux ou ne faut-il pas trouver un moyen de l’utiliser pour satisfaire la fascination des autres ? Une sacrée question qui se pose régulièrement dans l’univers de Batman. En particulier avec ces hommes-animaux qui ne cessent d’apparenter la folie à l’animalité et, de la sorte, interrogent les rapports troubles entre guérison et domestication, entre folie et liberté sauvage. Du coup, il faudrait peut-être adopter ici le regard du zoologiste pour comprendre les pathologies de ces bêtes sauvages… Et si, en miroir, celles-ci servaient en fait à dénoncer les travers de la société gothamienne ? Si les fous de Batman avaient de bonnes raisons d’être fous ?

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Si certains s’aventurent un jour dans l’enceinte de Gotham City, ils pourront observer à loisir une faune étrange qui grouille sur les toits de la ville une fois la nuit tombée. C’est ainsi qu’une chauve-souris y poursuit de temps à autre un chat, ou qu’un oiseau ventripotent y prépare un hold-up en douce. Si d’aventure vous vous lassez de ces toits, vous pouvez en redescendre, visiter quelques égouts d’où émergent ici et là d’étranges crocodiles démoniaques. Elles sont bien nombreuses, ces représentations dans lesquelles les hommes, réduits à leur simple silhouette, ne s’apparentent plus qu’aux animaux qu’ils ont choisis comme totem.

Il existe deux types d’hommes-animaux à Gotham. Certains, comme Catwoman, ne font que se déguiser. D’autres, à l’inverse, sont victimes de malformations qui font d’eux des animaux humanoïdes. Selon les artistes, c’est la part humaine ou bien animale qui va dominer. Quelques-uns font même de cette dualité la thématique principale de leurs œuvres, comme c’est le cas avec le Batman Returns de Tim Burton (un article à ce sujet est disponible ici). Par exemple, le Pingouin, à ses débuts, conserve les traits d’un gentleman cambrioleur, et devient, sous la griffe de Tim Sale, une bestiole en perte d’humanité, jusque dans son langage même.

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Idem pour Killer Croc, si ce n’est que pour lui, la part monstrueuse prend généralement le pas. Si dans la série animée, le personnage conserve un aspect relativement humain, il devient carrément, avec Jim Lee, un crocodile à part entière (Batman : Hush). Ne lui reste plus, comme trace humaine, que les lambeaux de l’imperméable dont il est affublé.

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Lorsqu’ils commanditent leurs crimes, ces méchants redeviennent les bêtes qu’ils chérissent tant. Comme si, une fois libérés d’Arkham, ils avaient enfin mis de côté leur humanité pour pouvoir exulter en toute liberté. Comme s’ils retrouvaient la vérité de leur être. Mais, une fois la bête remise au cachot, que lui reste-t-il à nous dire ?

En examinant leur cas avec plus d’attention, on peut s’apercevoir que, bien souvent, l’aspect animal du personnage reflète sa personnalité. Killer Croc, couvert d’écailles, est doté d’un esprit aussi monstrueux que son apparence. Le Pingouin, affichant tous les signes de l’aristocratie (chapeau haut-de-forme, parapluie, monocle…), est partagé entre ses origines luxueuses et sa laideur, tant physique que morale. En fait, ces criminels répondent à merveille aux dérives anthropologiques des naturalistes, qui, partant de simples constats scientifiques, en sont parfois arrivés à de sombres conclusions selon lesquelles l’aspect physique d’un individu était en corrélation avec sa personnalité. Théories douteuses qui ont parfois servi de bases à certaines doctrines du racisme. Si bien que différence physique est progressivement devenu synonyme de déviance psychique. C’est pourquoi l’asile d’Arkham, en s’apparentant à ces zoos qu’on aime visiter, relève d’une longue tradition de lieux où l’on se plaisait à exposer les déformés, ceux qu’on appelait des « phénomènes de foire ».  Ces cirques, ces zoos humains, avaient au départ une double vocation, servant à la fois de lieu de spectacle et d’inventaire dédié à la recherche. Voir ce très intéressant article sur la question : « Cet espace est à la disposition des savants pour qu’ils étudient ou se familiarisent avec des bêtes curieuses ou sauvages, et du public pour se distraire tout en s’éduquant. » Ainsi, peut-être le Pingouin, Catwoman ou Killer Croc ont-ils en fait comme ancêtre la dénommée Julia Pastrana, femme exhibée au XIXe siècle dans ce genre d’endroits pour la simple et bonne raison qu’elle était dotée d’une pilosité particulièrement accrue. On l’avait même appelée… la femme-singe.

 Julia-Pastrana

Au fil du temps, ces zoos se sont progressivement ouverts à d’autres frontières, exposant aussi bien des êtres humains malformés que des personnes venant tout bêtement de continents exotiques. Le rapport avec Arkham ? C’est que, comme ces parcs, l’asile possède cette ambiguïté de vouloir guérir et étudier les bêtes curieuses tout en les montrant au public, symbolisé ici par les lecteurs de comics. Car qui n’aime pas s’apercevoir que son méchant favori est mis en scène dans la revue fraîchement achetée ? Qui ne va jamais voir quels seront les prochains criminels du prochain film Batman ? Parfois même, l’établissement a quelque chose du cirque Barnum qui, entre autres choses, proposait d’admirer toutes sortes de freaks, type frères siamois ou femme à barbe. Un spectacle live, en pure 3D, comme on n’en fait plus maintenant… 

Cirque Barnum

L’ombre de cette foire plane en permanence sur les aventures de Batman. Dans le 2nd film de Tim Burton, Batman Returns, le Pingouin a été élevé parmi les phénomènes de foire d’un ancien cirque, « Le triangle rouge », tandis que, dans un épisode de la série animée, « Le cirque infernal » (« Sideshow » en anglais), on verra Killer Croc se réfugier dans une troupe chaleureuse, en dehors de Gotham, afin de se cacher de Batman qui, pour le coup, apparaît comme un terrible tortionnaire cherchant à capturer la bête enfin libre. Cette troupe se compose d’anciens phénomènes de foire, soeurs siamoises et enfant-phoque, en qui le criminel trouve enfin de véritables égaux. Le Pingouin comme Killer Croc voient à chaque fois en ces lieux en marge l’occasion d’affirmer leurs difformités sans crainte d’être jugés. Si bien que ces vieux cirques abandonnés qui autrefois utilisaient les malformations des uns et des autres apparaissent aujourd’hui comme une parfaite alternative à l’asile d’Arkham.

Sideshow (Killer Croc)

Et si, en fait de folie sanguinaire, les hommes-animaux de Batman cherchaient avant tout à fuir le regard scientifique de la normalité, la dernière des prédatrices à toujours rester debout, quel que soit le combat qu’elle mène ?  Car ce que symbolise Arkham pour eux, c’est le regard de l’autre, celui de la science et de la fascination qui, comme le naturalisme, réduit l’être à son seul aspect physique. De la difformité physique à la déviance psychique, il y avait quelque chose de très rassurant dans ces zoos et dans leur manière d’exposer le monstre. Exhibé derrière les barreaux de sa cage, celui-ci permettait de faire triompher ces choses curieuses qui, elles, étaient libres et bien formées, à savoir… la raison, les consensus ou la normalité : « L’exhibition de l’Autre l’inscrit dans un ordre (celui de la raison), l’objective dans une hiérarchie (le déviant, le taré, le fou, puis le représentant des « races inférieures ») ». La folie rassure paradoxalement les gens normaux : en étant ainsi enfermée, elle laisse entre elles les gens de bonne compagnie et leur offre de plus un spectacle de divertissement. Victor Hugo, grand maître d’oeuvre des fous d’Arkham, décrit à merveille cette cours des miracles dans L’homme qui rit, ainsi que la fascination qu’elle procure : « Un enfant droit, ce n’est pas bien amusant. Un bossu, c’est plus gai. »

Illustration de Daniel Vierge, bois gravé par Berveiller

Illustration de Daniel Vierge, bois gravé par Berveiller

On dira ce qu’on voudra, mais cette grande mode d’exposer la Difformité correspond tout bêtement à l’avènement de la bourgeoisie, classe sociale qui joua un rôle majeur au XIXe siècle et qui, en voulant toujours sauvegarder les apparences, assimilait les déviances plus ou moins importantes à de la pure folie. Enfermer les bêtes était une bonne manière de les domestiquer ou, le cas échéant, de les tenir éloignées. Les exposer servait le spectacle tout en apportant un certain cachet scientifique. Une bonne conscience, quoi… Les criminels de Batman, en voulant retrouver leur animalité, veulent-ils en fait sortir de la dure loi des apparences ?

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Car, à bien y regarder, quasiment tous sont en fait de sacrées victimes sociales. Catwoman est tantôt une prostituée (Batman : Year One), tantôt une secrétaire asservie à son patron (Batman Returns). Le Pingouin de Tim Burton fut abandonné par la haute aristocratie. Le Joker d’Alan Moore a échoué de n’avoir pas su faire rire. Le destin de Double-Face raconte quant à lui l’histoire d’une longue déchéance sociale – celle d’un procureur rendu fou par les cicatrices de sa défiguration. Comme si les pensionnaires d’Arkham étaient devenus fous de n’avoir pas joué le jeu de la bourgeoisie. Car que dire de Gotham City, si ce n’est qu’elle est symbolisée par le richesse de ses gratte-ciels, par la domination des hautes sociétés? Du coup, les hommes-animaux, en voulant la reconquérir, apparaissent comme des métaphores idéales car, en assimilant l’animalité à la laideur et à la folie, ils condensent une variété de thèmes sur le regard que la normalité bourgeoise porte sur autrui.

Et que leur reste-t-il pour se venger ?

Certains, comme Killer Croc, tentent de briser les chaînes et de fuir pour retrouver leur bestialité intrinsèque. D’autres, à l’inverse, décident de jouer le jeu jusqu’au bout : puisque les bourgeois se sont servis d’eux, ils vont s’amuser à singer, en digne miroir déformant, les moeurs et coutumes de cette classe sociale. Le Pingouin de Batman Returns va ainsi, en victime pas vraiment consentante, briguer le poste de maire de Gotham, affichant les signes d’une aristocratie déviante qui renvoient la bonne société à ses contradictions. Ses affiches de campagne sont là pour le prouver : le Pingouin, représenté en digne humain normé, y est une caricature qui prend les riches fonctionnaires pour cibles.

Pingouin Caricature

Et sur cette route, effet boomerang, il arrive parfois que les aliénés d’Arkham rejouent cette vieille tradition de la fête des fous, durant laquelle les religieux sortaient de leur fonction pour s’adonner à toutes sortes d’activités controversées. Voir la page wikipédia du phénomène : « La fête des Fous, dit Aubin-Louis Millin de Grandmaison, donnait lieu à des cérémonies extrêmement bizarres. On élisait un évêque, et même dans quelques églises un pape des fous. Les prêtres, barbouillés de lie, masqués et travestis de la manière la plus folle, dansaient en entrant dans le chœur et y chantaient des chansons obscènes, les diacres et les sous-diacres mangeaient des boudins et des saucisses sur l’autel, devant le célébrant, jouaient sous ses yeux aux cartes et aux dés, et brûlaient dans les encensoirs de vieilles savates. Ensuite, on les charriait tous par les rues, dans des tombereaux pleins d’ordures, où ils prenaient des poses lascives et faisaient des gestes impudiques. »

La fête des fous, d'après Brueghel

La fête des fous, d’après Brueghel

Cette fête des fous, on la retrouve de temps à autre dans Batman quand les dingues s’allient tous ensemble pour mettre à mal le super-héros. C’est le cas, par exemple, dans un épisode de la série animée, « Le procès », dans lequel les criminels enferment Batman à Arkham et organisent un procès visant à prouver que tous n’existent que parce que lui est là. C’est ainsi que tous miment à merveille le singeries des hauts fonctionnaires de la cour, formant une bande de clowns grimés en gens normaux – comme une vaste mascarade qui renvoie à la mécanique parfois absurde de notre civilisation. Voir la curieuse assemblée de cet extrait, dont la danse est menée par un juge tout aussi curieux :

Cette imagerie du procès mené par les fous, aux plaidoyers fantaisistes et à la sentence illogique, sera même repris dans le très sérieux Dark Knight Rises de Nolan qui, lui aussi, peut être vu comme un pamphlet contre les hautes instances du riche capitalisme :

Les fous ont leurs raisons que la raison ignore, nous disait Aristote… Et si ceux d’Arkham n’étaient pas si décalés que ça ? Si, au contraire, ils avaient bien compris à quoi ils servent et s’en servaient en retour pour pousser dans ses retranchements le vice de nos sociétés bourgeoises ? Seraient-ils en fait les dignes héritiers des premiers hommes-animaux auxquels la philosophie antique a donné naissance, ces Cyniques qui, menés par Diogène de Sinope, revendiquaient de vivre comme des chiens pour mieux dénoncer les travers de la société ? En espérant avoir donné ici quelques éléments de réponse…

2 réponses à “Les fous d’Arkham (4) : des phénomènes de foire ?

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