Le super-héros et ses émules (1) : « Tu seras un homme, mon fils »

Depuis maintenant quelques jours (octobre 2013) sont publiés sur le web bon nombre d’articles au sujet d’un cas particulier de l’armée américaine. Celle-ci, nous apprend-on, aurait embauché une équipe de chercheurs dans le but de créer « une armure de haute technologie qui donnerait aux soldats «une force surhumaine» comme dépeinte dans les films d’action «Iron Man» » (voir, entre autres, cet article de Libé).

Le fameux projet de l'armée américaine

Le fameux projet de l’armée américaine

Alors, nous y voilà. 2013 : année charnière où le super-héros, après avoir longtemps tergiversé dans ses bandes dessinées avec l’Histoire américaine, atteint enfin son but  ultime – devenir réel et développer, du même coup, un discours ayant enfin une efficience dans notre monde à nous. Il est d’ailleurs intéressant de voir à quel point le prototype présenté par l’armée ressemble à l’Iron Man des débuts, comme si la réalité nous faisait la bonne blague de revisiter l’histoire des comics en mode rétro, loin d’une technologie high-tech qu’on aurait alors attendu.

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Mais bref, passons, ce n’est pas l’objet de notre réflexion (quoique). Celle-ci, à l’inverse, est plutôt centrée sur la faculté du justicier à faire des émules (dans le monde réel ou fictionnel) et sur la manière dont les auteurs contemporains ont traité du sujet dans les comics. Car cette volonté du super-héros de franchir les frontières qui séparent fiction et réalité n’est pas neuve, comme on l’a vu, par exemple, avec leur engagement à l’effort de guerre. Elles sont nombreuses, en effet, ces images où l’on voit nos héros s’adresser directement aux lecteurs pour les conseiller et les orienter dans tel ou tel domaine. Comme si la tentation d’exister réellement était trop forte. Comme si le super-héros, au-delà même de combattre le crime, avait pour seul et unique but d’ « abattre », selon la célèbre doctrine de Brecht, « le quatrième mur pour mettre fin à l’illusion […]. » Voir, par exemple, comment le Flash du Silver Age s’est amusé, dès sa première apparition, à aller à la rencontre du lecteur en déchirant avec sa super-vitesse la pellicule qui l’abritait.

Flash Silver Age

Il faut dire qu’avec le coup de l’armée américaine, le super-héros atteint enfin l’objectif qu’il s’était fixé depuis belle lurette : fédérer un peuple, influencer ses lecteurs (et maintenant spectateurs), en un mot, faire des émules. En dehors même des savantes technologies des forces américaines, cette idée entêtante n’avait pas échappé à nos fameux auteurs de BD qui, depuis plusieurs décennies, en ont fait l’un de leurs sujets de prédilection. C’est pourquoi on inaugure en ce jour un petit dossier sur le super-héros et ses émules, à travers un tour d’horizon sur les différentes manières de s’inspirer du modèle superhéroïque. Et démontrer ainsi que la dernière idée en vogue de l’armée américaine n’est pas si inédite que ça, étant annoncée depuis fort longtemps dans les comics dont elle s’inspire. Partant du principe qu’aujourd’hui, il est difficile de lire des comics dans lesquels le super-héros ne serait pas une forme préexistante, un rôle à incarner pour les personnages, on va voir ici par quelles manières ce modèle se constitue à l’intérieur même des histoires, comme figure exemplaire à laquelle les protagonistes désirent aboutir.

Notre première escale s’arrête tout bêtement à ces héros de bande dessinée qui, influencés par des modèles antérieurs, ont décidé d’enfiler à leur tour masque et costume. Des Watchmen à Batman en passant par Superman, voyons un peu comment ces figures iconiques se sont démultipliées et ont progressivement trouvé des successeurs, vérifiant ainsi le fameux adage de Rudyard Kipling : « Tu seras un homme, mon fils. » (tiré du poème If )

Tu-seras-un-homme

À la différence du comic book traditionnel où les justiciers, ne vieillissant pas, sont toujours contemporains du lecteur, certaine œuvres récentes jouent avec l’idée d’investir les époques passées, via la datation des intrigues et l’instauration d’une chronologie où se succèdent différentes générations de super-héros. Watchmen, par exemple, présente une fresque superhéroïque qui s’étend des années trente aux années quatre-vingt. Dès 1938, les premiers justiciers apparus décident de former une équipe baptisée les « Minutemen » qui perdurera quelques années. Certains, à l’instar du Comédien, continueront à conserver leur costume au fil du vingtième siècle, et ce en dépit de leur âge vieillissant. D’autres, devenus trop faibles, seront tenus d’abandonner leur croisade contre le crime ; c’est le cas de Sally Jupiter et de Hollis Mason, premières versions respectives du Spectre Soyeux et du Hibou. Pourtant, si ces deux civils ont raccroché, l’identité superhéroïque, elle, demeure, puisque de nouveaux personnages se sont portés volontaires pour l’incarner.

Spectre Soyeux

Sally Jupiter forme par exemple sa fille Laurie Jupeczyk dès sa naissance pour qu’elle reprenne le costume du Spectre Soyeux. Le neuvième chapitre de Watchmen est consacré au déroulement de la vie de cette dernière : par le biais de flashbacks, on y voit la manière dont elle est entraînée par sa mère et introduite au groupe des justiciers d’alors (dans les années soixante), les « Crime-Busters ». Le discours de la mère, première version du Spectre Soyeux, signale alors l’idée du modèle qu’elle a créé, et dont le destin est d’être toujours incarné par de nouvelles héritières. Ainsi d’une scène où Laurie, sortie d’une séance d’entraînement, se voit questionnée par Sally Jupiter : « Salut, petit sucre. La gym s’est bien passée ? Tu vas devenir une grande super-fille comme ta maman ? »

La relation analogique entre le modèle superhéroïque et sa nouvelle incarnation est mise en avant par la tournure comparative « like mom » (en anglais). Être super-héros devient alors affaire de passation, c’est une forme de rôle permanent qu’il convient de transmettre, de re-vêtir, à l’image du costume correspondant. Avec le déguisement et le masque se fonde l’idée du modèle parfait, préexistant, qu’il s’agit d’égaler, voire de transcender. Le cas du Hibou est similaire : d’abord joué par Hollis Mason, le rôle sera ensuite tenu par Dan Dreiberg. Cependant, la relation entre ces deux protagonistes est différente du cas du Spectre Soyeux. Là où Laurie est contrainte par la volonté de sa mère, Dan, lui, choisit de tenir ce rôle de justicier. Au moment où le premier Hibou décide de prendre sa retraite, ce dernier, alors jeune homme, lui déclare en effet son intention de prendre sa suite, comme le raconte Mason dans son autobiographie :

« Une partie de mon contentement vient de la certitude que j’ai d’avoir peut-être obtenu quelques résultats […]. Cette certitude vient d’une lettre que m’a écrite un jeune homme dont je n’ai pas le droit de révéler le nom. Il […] suggérait, puisque j’ai pris ma retraite et n’utiliserai plus ce surnom, qu’il pourrait peut-être l’emprunter, car il voulait suivre mon exemple et combattre le crime. »

Dan, par cette lettre, consacre le premier Hibou en tant que figure emblématique à imiter, ainsi que le suggère le sentiment qu’il exprime et qui est rapporté ensuite par Mason : « Il me disait sa grande admiration pour mon activité en tant que Hibou.»

Toute la différence entre le Spectre Soyeux et le Hibou réside dans la manière dont les émules vont, oui ou non, adhérer totalement à leurs modèles. Ainsi, la première, en refusant de porter le même nom civil que sa mère, est dans une logique de démarcation, affichant d’ailleurs le plus vif mépris pour la matriarche. Car si un jour, cette fille sera une femme, ce ne sera certainement pas à l’image de son ancêtre. Le second Hibou, à l’inverse, est en accointance évidente avec son prédécesseur, réaménageant même sa cave en une sorte de musée destiné à la mémoire du genre superhéroïque et à sa tradition (on en cause dans cet article). Comme s’il fallait à tout prix conserver et entretenir l’image passée du justicier.

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Nostalgie ou rupture, jouer le jeu ou pas, il se chante un air particulier pour ces émules, un air qu’on associerait volontiers à l’histoire de l’art et de la littérature en général, à ces fameuses querelles entre Anciens et Modernes qui battent depuis fort longtemps le rythme des évolutions artistiques. La nuance du genre superhéroïque est que, plus qu’ailleurs, le thème de la filiation est mis au premier plan de ces questions.

Bruce Wayne New 52

Il suffit de se pencher sur le cas de Batman pour voir que le problème n’est pas simple. Le Dark Knight, en effet, s’est amusé depuis quelques temps à multiplier les Robin – Dick Grayson, Tim Drake, Damian Wayne, etc. – tous étant de potentiels prétendants au costume de la chauve-souris. Comme si l’habit du Robin n’était finalement que celui, éphémère, de l’élève destiné à surpasser le maître. A l’occasion de la saga Batman R.I.P., on en verra au moins deux investir le fameux costume batmanien – Dick Grayson pour remplacer l’icône à sa mort, Damian Wayne dans un futur proche. Rien qu’au costume sanglant et satanique de ce dernier, on retrouve toute la question que soulevaient Moore et Gibbons dans Watchmen : faut-il reproduire le modèle à l’identique ou, au contraire, s’en démarquer ?

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Or, dans l’univers « batmanien », la filiation est problématisée à outrance via une dynastie toujours plus complexe. Car si la plupart des Robin sont des fils par procuration (voire même adoptés pour le cas de Tim Drake), l’intervention de Damian Wayne, fils biologique du héros, vient casser la fameuse tradition en semant le doute chez les autres émules. Véritable descendant de la famille Wayne, Damian ne joue pas le jeu, bien au contraire : même s’il est le véritable successeur de Bruce, celui-ci, fils de Talia Al Ghul, a une partie démoniaque qu’il revendique ouvertement. Batman en est d’ailleurs la première victime. Cf. les couvertures (très) symboliques de Frank Quitely.

Batman vs Robin

L’apparition du fils biologique redéfinit du même coup les critères de légitimité des prétendants au costume de Batman. Parmi cette galerie, en effet, lequel des Robin, entre fidélité et déviance, est le plus recevable ? Et, autre question qui n’appelle pas forcément la même réponse, lequel est le plus à même de renouveler la franchise ?

Si l’on regarde à l’échelle du DC Universe, le débat était déjà là dans les années 90, puisque les 500e épisodes de Batman et Adventures of Superman voyaient nos deux comparses éponymes également remplacés par des doubles, respectivement Azrael et Steel (Batman ayant le dos brisé et Superman étant tout simplement mort). Et déjà ces questions : quel rapport entretenir avec le modèle ? Faut-il le surpasser ? Faut-il s’en démarquer ? Faut-il le respecter ?

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Et, en fonction de l’exemplaire Superman et du torturé Batman, deux réponses différentes : Steel ne se voyait que comme un remplaçant distinct de son prédécesseur, quand Azrael, folie à Gotham oblige, se devait d’être plus fort et plus arrogant, ayant surpassé son mentor en triomphant du terrible Bane. Voir le parallèle saisissant de certaines couvertures : Azrael triomphe là où Batman échoue.

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D’où, finalement, cette grande révélation : les caractéristiques des émules permettraient en fait de redéfinir la nature même des héros originels. Là où Superman engendre respect et exemplarité, Batman, lui, ne trouve des doubles que dans la folie et la démesure. C’est notamment ce que constatait avec amertume le Bruce Wayne du Dark Knight de Nolan face aux imitateurs de seconde zone. La réflexion se poursuivait d’ailleurs dans Dark Knight Rises puisque les scénaristes y reprenaient une bonne partie de la saga Knightfall (où Azrael remplace Batman) et invitaient à interroger la pertinence d’un potentiel successeur (voir, en particulier, la fin de la trilogie). Digne ou faussaire, dis-moi quel double tu incarnes, je te dirai qui tu es.

Tu seras un homme, mon fils…

Imiter le super-héros, faire comme si on était un super-héros – à mon sens, tout le jeu des comics contemporains est ici, dans ce faire comme si. Pas vraiment conformes, pas vraiment sûrs d’eux, les émules d’aujourd’hui ne cessent de faire question sur leur véritable nature et sur leur exemplarité. Mieux encore, de manière rétrospective, ils redéfinissent eux-mêmes les codes de la figure du justicier. En effet, sont-ils vraiment à considérer comme des super-héros ? Ou, au contraire, faut-il se garder d’une totale adhésion à leur sujet ? A défaut d’apporter une réponse définitive, il semblerait que les auteurs de BD ont déjà bien réfléchi à la question. Et l’Iron Man de l’armée américaine, alors ? Que nous diraient ces mêmes auteurs à son sujet ? Et d’ailleurs, à voir les intrigues d’Ultimates, ne l’ont-ils pas en fait déjà dit ?

A suivre, donc : l’armée, Ultimates et mise en garde – faut-il se méfier des super-héros lecteurs de comics ? Et nous-mêmes, à force de lire des comics et d’imiter les super-héros, ne deviendrait-on pas en réalité des Don Quichotte en puissance ?

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