Le super-héros et ses émules (2) : le super-héros comprend-il ce qu’il lit ?

Don Quichotte par Gustave Doré« Enfin, notre hidalgo s’acharna tellement à sa lecture, que ses nuits se passaient en lisant du soir au matin, et ses jours, du matin au soir. Si bien qu’à force de dormir peu et de lire beaucoup, il se dessécha le cerveau, de manière qu’il vint à perdre l’esprit. Son imagination se remplit de tout ce qu’il avait lu dans les livres, enchantements, querelles, défis, batailles, blessures, galanteries, amours, tempêtes et extravagances impossibles ; et il se fourra si bien dans la tête que tout ce magasin d’inventions rêvées était la vérité pure, qu’il n’y eut pour lui nulle autre histoire plus certaine dans le monde. »

Ainsi décrits, les symptômes de Don Quichotte ont quelque chose de semblable aux turpitudes de nos super-héros d’aujourd’hui. En effet, depuis maintenant quelques années, on voit apparaître dans la production bon nombre de justiciers qui, non contents de s’inspirer des générations précédentes (comme Robin avec Batman), décident carrément d’imiter leurs héros de papier, ceux-là même dont ils ont lu les aventures dans les comics (évoquant par là une nouvelle façon pour les super-héros de faire des émules). Problème, cependant : étant issus de fiction, ces modèles-là n’existent pas. Si bien que reproduire leurs actes dans la réalité a quelque chose de douteux et de peu légitime.

Car qui voudrait d’un super-héros dans le monde réel ?

C’est là toute la question que posent Watchmen, Ex Machina, Kick-Ass, mais aussi, de manière moins évidente, Ultimates. C’est dans l’air du temps : désormais, le super-héros ressemble un peu à ce Don Quichotte du XVIIème siècle, devenu fou à force de dévorer à n’en plus finir des romans de chevalerie. Aussi les phrases du roman de Cervantès, citées en début d’article, pourraient presque faire office d’hymne national du genre superhéroïque d’aujourd’hui. C’est pourquoi on peut se poser la question suivante : le super-héros est-il un bon lecteur ? Quand il imite un personnage qu’il sait fictif, prouve-t-il vraiment qu’il a bien compris ce qu’il a lu ?

Le thème est traité avec plus ou moins d’évidence selon les comics, comme par exemple dans Ex Machina de Brian Vaughan et Tony Harris (dont une nouvelle réédition en français vient, hourra, de démarrer).

Lancée aux Etats-Unis en 2004, la série nous raconte le mandat du maire de New York, Hundred, ancien super-héros baptisé « Great Machine » dont la popularité a grimpé lorsqu’il a sauvé l’une des deux tours des attentats du 11 septembre 2001. Entre mariage gay et organisation d’une manifestation pacifique, les super-vilains sont ici d’une toute autre nature que les Galaktus, Joker et consort : ici, on cause d’artistes polémistes, de terroristes non-musulmans, ou encore de républicains acharnés. Mais derrière la vie désormais civile du héros plane l’ombre du passé justicier, d’où émanent de temps à autres des cambrioleuses, des fous pyromanes et des voyageurs temporels. Entre réalité abrupte et fantaisies superhéroïques, la série se décline en deux niveaux de lecture visibles dès l’origine du (super-)héros. En effet, dans le premier épisode, on assiste à une scène flashback dans laquelle Hundred nous est présenté comme un fanatique de comics. Le héros, alors enfant, y parle d’un certain nombre de personnages du catalogue de DC, comme la Justice League ou Wonder Woman, la subtilité étant que ces personnages, comme dans notre monde à nous, n’existent pas vraiment. Les modèles de Hundred sont bel et bien des êtres de fiction. Des êtres de papier.

Parmi eux, Superman remporte la palme : celui-ci apparaît le long de l’œuvre comme une analogie omniprésente, servant sans cesse de point de comparaison à l’Illustre Machine (traduction française de « Great Machine »). Son importance est soulignée dès le flashback. Distinct des autres justiciers énumérés, « Superman » se démarque en étant isolé dans une seule case, voire dans une seule bulle – c’est celui par lequel tout commencera.

Et de fait, la série ne cessera de s’approprier son mythe en le reproduisant, l’imitant, le parodiant, bref en déclinant jusqu’à épuisement toutes les figures possibles du second degré. Au cours du premier story arc, les auteurs, en revenant sur les origines secrètes de Hundred, n’auront d’yeux que pour l’univers de Superman. Exemple avec Kremlin, vieil immigré, sorte de père adoptif du héros, qui se présente lui-même comme une réplique de Jimmy Olsen, ami de Superman : « Je prends soin de toi. Ton épingle m’a avertie que tu étais dans la merde, comme la montre que Superman a donnée à son ami Jimmy Olsen. »

Au même titre, Bradbury, un autre ami du super-héros, évoquera, bon blagueur, la Kryptonite de Superman, pour se foutre de la gueule de son super pote héroïque : « Et moi qui pensais que le fromage était ta Kryptonite… Rapport à tes allergies aux produits laitiers. »

Cette « réminiscence supermanienne », on la trouve aussi sur le plan graphique de la bande dessinée, à l’image de la scène où Great Machine s’envole avec une femme dans ses bras, comme pour rappeler les nombreux sauvetages de Lois Lane tombant d’un immeuble. Si ce n’est qu’à l’inverse de la sémillante journaliste, notre demoiselle est ici morte de peur à l’idée qu’on puisse ainsi l’embarquer dans les airs. Loin d’un vaudeville romantique, Ex Machina rejoint ici notre monde réel – car, dans l’assistance, qui, vraiment, regarderait d’un air énamouré un homme volant vous entraînant dans une virevoltante course aérienne ?

Parodique, la série l’est certainement. Mais pas que, puisque ce mode de comparaison génère également quelques scènes touchantes, notamment par l’entremise de Kremlin. Dans le passé, Kremlin fut celui qui a convaincu Hundred de devenir super-héros. Et pour cause : c’est grâce aux comics que cet immigré a appris l’anglais et a pu s’intégrer à la société américaine. Au même titre, c’est lui qui a initié Hundred au genre superhéroïque en lui achetant, dans son enfance, ses premières bandes dessinées. Dans le présent, alors que Hundred a abandonné son costume pour s’épanouir dans son rôle maire, Kremlin, lui, est toujours convaincu du bien fondé de l’action superhéroïque. Le personnage étant réparateur de manège, il est directement lié à un imaginaire de l’enfance, prêt à croire en l’existence d’un véritable super-héros. Après tout, dans sa fonction même, c’est lui qui rétablit le jeu. De la sorte, il évoque la folie, à la fois triste et douce, de ces individus qui décident de suivre la voie de ces super-héros imaginaires.

A d’autres moments de la série, la conclusion est plus sévère. Ainsi le story arc « Fact v. Fiction » verra le fils d’un vendeur de comics prendre le relais de Great Machine, devenu maire de New York, et poursuivre à son tour une carrière superhéroïque.

Problème : ce nouveau héros fait preuve d’une telle violence qu’il faut à tout prix l’arrêter. Une fois menotté, le faussaire aura à son compte bon nombre de cas similaires pour défendre sa cause : « Quand Batman a disparu, Azrael l’a remplacé. Quand Supes est mort, Steel était là. L’Illustre Machine parti, fallait combler le vide. » (Ex Machina n°14). En gros, on est là devant un cas littéraire assez vertigineux, celui d’un individu qui imite un héros (Great Machine) qui imite un super-héros (Superman), reproduisant du coup le modèle d’autres personnages (Steel/Azrael imitant eux-mêmes Superman/Batman). Bref, c’est sans fin – un peu, finalement, comme l’histoire du super-héros en général : en effet, n’est-ce pas pour reproduire le succès commercial de Superman qu’on a créé Batman ? Puis Wonder Woman ? Puis Captain America ? Puis tous les autres ?

Et si traiter ainsi de l’imitation revenait à commenter l’histoire globale du super-héros ? Une histoire faite d’influences assumées, de plagiats, de déconstructions…

L’ouverture du story arc est sur ce point significative : Hundred, dans un comic shop, y est en quête d’un comic book introuvable, le numéro 265 de la série Adventure Comics (où Superman a lui-même affaire à un double robotique). Le magasin est représenté avec précision, notamment grâce à la reproduction de couvertures d’autres séries comme Planetary ou The Authority. Autre manière de commenter l’histoire des comics : reproduire avec nostalgie les affres du fan cherchant le numéro introuvable de sa série de prédilection, fragment épars d’un souvenir de jeunesse.

A y regarder de plus près, Superman est assez fréquemment utilisé comme source d’inspiration pas vraiment fiable pour les lecteurs de comics. Il parvient même à se glisser dans certaines planches de la concurrence, notamment chez les Ultimates de Marvel. Ainsi, dans la deuxième saison de cette série, alors que les États-Unis sont envahis par l’armée des « Libérateurs », une équipe de justiciers européens, alliée des Ultimates, apparaît sur le champ de bataille pour leur porter secours. L’un des membres semble surgir ex nihilo dans la première vignette : son pied, représenté dans le coin droit de la page, suggère la présence d’un corps hors de la séquence, comme appartenant à une autre fiction. Le visage du protagoniste, exposé dans la case suivante, confirme le pressentiment : une paire de lunette chaussée à ses yeux, il arbore un sourire tout à la fois tranquille et évocateur.

La vignette d’en dessous, prenant la forme horizontale d’un écran cinématographique, insiste sur la référence : le personnage, habillé d’un costume de cadre, est en train d’enlever ses lunettes. Le geste, maintes fois reproduit, est souligné par le discours du personnage : « Visiblement, vous ne lisez pas de comics, là-bas, en Russie ! »

La case finale revendique explicitement la référence : un plan sur la poitrine du personnage qui, arrachant sa veste, laisse apparaître son costume dont le logo rouge évoque celui du super-héros emblématique. Le geste, représentatif de Superman et de sa mythologie, est capté dans l’ostentation d’un gros plan, comme directement emprunté. A cet effet s’ajoute le commentaire du personnage : « Donc, pour votre information, nous avons des identités secrètes… » Une identité secrète, certes, mais qui ici est double ; celle du personnage, oui oui, mais aussi celle de la référence à Superman, cachée par le masque de l’allusion.

Derrière ces propos, un fait très simple : dans l’Ultimate Universe de Marvel, on lit des comics. Et même, on lit des comics de la Distinguée Concurrence.  En effet, la référence à Superman laisse deviner, dans le monde d’Ultimate, l’existence de l’univers imaginaire de DC tel qu’il est connu du lecteur. Steve Rogers devenant Captain America à l’aube de la seconde Guerre Mondiale et donc chronologiquement après l’apparition de Superman en 1938 dans Action Comics, il est possible de concevoir que cette figure emblématique a, parmi d’autres, nourri son imaginaire et a participé à sa propre conception de modèle superhéroïque. Des héros aux mauvaises influences, que Gail, sa dulcinée d’alors, lui reprochera des décennies plus tard. Oui, décidément, lorsque le super-héros fait des émules, personne n’en sort indemne. Y compris ceux qui aspiraient à une vie tranquille.

Même constat pour Watchmen, ce qui nous permet d’aboutir à cette conclusion : décidément, Superman en a inspiré, des gens (ce qu’on avait pressenti dans ce dossier). Pour rappel, Watchmen, en gros, c’est ça : un monde uchronique où les super-héros auraient réellement existé, et ce dès la fin des années trente. L’histoire en elle-même se déroule en 1985, dans un monde parallèle où les États-Unis ont remporté la guerre du Vietnam grâce à un super-héros : le Docteur Manhattan. Un climat de terreur demeure tout de même, alimenté non seulement par le contexte d’une Guerre Froide persistante, mais également par les tensions nées entre les super-héros, bannis depuis par la loi, et les citoyens américains. La situation de Nixon, toujours président en 1985, prédomine également en arrière-plan. En effet, l’intrigue suggère qu’il a été réélu à plusieurs reprises, non seulement en 1972, mais aussi en 1980 et 1984, passant outre la limite de deux mandats et apportant là une différence primordiale dans le système politique américain.

Ce qu’on a tendance à oublier (car c’est glissé dans un des interludes qui entrecoupent les chapitres), c’est que, parmi toutes les divergences historiques de Watchmen, l’élément fondamentalement différent par rapport à notre monde est le suivant : un individu, après avoir lu le premier numéro d’Action Comics, décide d’imiter Superman afin de combattre lui aussi le crime. Cf. L’autobiographie du 1er Hibou :

« Pour moi, tout commença en 1938, l’année où fut inventé le super-héros. Je n’avais plus l’âge de lire des bandes dessinées quand sortit le premier numéro d’ACTION COMICS […]. Il y avait d’invraisemblables histoires de détectives et de magiciens dont j’ai oublié les noms, mais dès que je la vis je n’eus d’yeux que pour l’histoire de Superman. […] Bien sûr, tous ces personnages ont sombré dans l’oubli, mais je suis prêt à parier qu’au moins quelques vieux lecteurs s’en souviendront assez pour se rappeler dont je parle. […] Je […] passais le reste de ma journée à bondir mentalement de par-dessus les immeubles […] jusqu’à l’automne de cette année-là, lorsque j’ouvris un journal et découvris que les super-héros s’étaient échappés de leur univers en quadrichromie pour envahir la réalité effective des manchettes noir-et-blanc. » (Trad. de Manchette)

A bien y réfléchir, le 1er épisode d’Action Comics est le seul élément qui ne diverge pas de notre monde. En effet, là où l’apparition de Superman a donné lieu, dans notre réalité, au genre que l’on sait, dans l’univers uchronique de Watchmen, elle s’est limitée à un seul épisode, la passion pour les histoires de super-héros ayant été étouffée par l’émergence de véritables justiciers. En cela, le principe de Watchmen repose exactement sur la même formule que des séries comme Ex Machina. Le modèle superhéroïque émerge également de la lecture d’un comic book, d’une histoire tenue pour fictive et qui, dès lors, fait office de (mauvais) exemple à suivre.

Ce petit tour d’horizon nous apprend ainsi que suivre la voie de super-héros fictifs a plutôt tendance à faire des dégâts (contrairement à ce qu’auraient souhaité les éditeurs à l’origine). En effet, gardons-nous de la dureté des ailes de moulins à vent que Don Quichotte confondit un temps avec des géants. On l’a déjà dit ailleurs, mais la croisade des Ultimates en Irak, sous couvert d’en retirer les armes de destruction massive, n’était-elle pas, un peu comme dans notre monde, une vaste fumisterie ? C’est en tout cas la conclusion à laquelle aboutira la Sorcière Rouge dans Ultimate Power.

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Vivre dans le fantasme, est-ce la nouvelle lubie des justiciers masqués ? Est-ce leur destin que de rejoindre le tombeau de Don Quichotte et Mme Bovary, ces héros morts d’avoir trop lu ?

Ou, au contraire, est-ce un moteur ? Le moteur même de notre plaisir à lire ces aventures ? Et ce depuis le début ?

Car avant Ex Machina, avant Watchmen, avant même la seconde Guerre Mondiale, il y avait ce bonhomme nocturne, ce bonhomme qui existe encore aujourd’hui, qui, après avoir vu Zorro, décidait lui-même d’enfiler le costume du super-héros…

Extrait de Batman R.I.P.

Dès le début, donc, les super-héros cultivaient le goût savoureux du second degré. Et peut-être, ayant conscience de leurs défauts, avaient-ils décidé d’en jouer. D’assumer pleinement, et avec outrance, le caractère fantaisiste et décalé de leurs rêves.

Et finalement peut-être ont-ils raison de suivre ainsi la voie de leurs lectures… C’est en tout ce que certains pensent. Car du super-héros au cosplay, n’y en a-t-il pas, dans notre monde à nous, qui à leur tour reproduisent les exploits de ces personnages ? C’est sur eux qu’on se penchera dans l’article suivant…

Une réponse à “Le super-héros et ses émules (2) : le super-héros comprend-il ce qu’il lit ?

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