Le Joker dans Death of the Family : réflexions sur les New 52 (DC)

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Une fois n’est pas coutume, l’humeur du Super-héros et ses doubles est à la fête.  En effet, nous inaugurons aujourd’hui une toute  nouvelle rubrique, sobrement intitulée « Notes de lecture ». Sans faire partie de dossiers thématiques, ces articles seront dédiés à des impressions de lecture, dans la mesure du possible au sujet de comics actuels (que ce soit en parution VO ou VF).

Notre démarche est de laisser libre cours à notre inspiration concernant une planche, un épisode, un story arc ou encore un run qui viendrait de se terminer. Des texte qui constitueront un réservoir d’idées potentiellement réutilisables pour des réflexions plus approfondies. Mais comme nous sommes particulièrement rigoureux, nous essaierons quand même d’articuler ces notes à la question du double et de la réécriture (ces choses qu’on a jamais perdues de vue depuis qu’on a rédigé la page d’accueil de ce blog).

Et comme on est hyper-connectés à l’actualité et qu’on a tout-plein d’appareils permettant d’être hyper au rencard de tout ce qui se passe à l’instant (on a internet, quoi), on va lancer cette toute nouvelle rubrique avec la star des comics du moment, l’indétrônable Joker, dont la toute dernière farce vient juste de finir en France. Oui, c’est bien ça : aujourd’hui, on va parler de Death of the Family et plus exactement de la manière dont la saga s’est déroulée chez Scott Snyder et Greg Capullo (auteurs actuels de la série Batman). Mieux encore : on va essayer de voir pourquoi le Joker nouvelle version ferait un parfait ambassadeur de la récente relance des titres de DC Comics via l’opération « New 52 ».

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Pour rappel, « New 52 » a été lancé en 2011, alors que DC décidait de redémarrer tous ses titres au numéro 1. Pas vraiment un reboot ni un prequel, la politique a plutôt des allures d’un relaunch généralisé, dont les stratégies diffèrent en fonction des séries (définition de relaunch dans ce glossaire). Par exemple, les premiers épisodes de la JLA racontent la formation de l’équipe 5 ans auparavant. Action Comics nous cause de l’apparition de Superman à Metropolis, via un Clark Kent réinventé, bloggeur de renom qui n’est pas (encore) journaliste au Daily Planet. Batman, quant à lui, continue ses pérégrinations à Gotham City comme si de rien n’était (si ce n’est qu’il est plus jeune) : entouré d’une multitude de Robin, il poursuit même le développement de sa franchise « Batman Inc. » que Grant Morrison avait amorcée peu avant cette mise à plat. Au final, on dirait presque que chaque série apporte sa propre définition du mot relaunch. Si bien que « New 52 » a quelque chose de foncièrement hybride, une modernisation qui n’en est pas vraiment une – quelque chose, au final, qui peut laisser pantois ou qui, pour rester positif, ouvre la voie à toutes sortes d’interprétations.

Chacun de ces redémarrages interroge, en effet : qu’est-ce qu’on entend par relaunch ? Comment relance-t-on une série et, avec, ses personnages ? Quel est l’équilibre à trouver entre respect de la continuité et nouveautés narratives ? Et si certains choisissent le reboot ou le prequel pour répondre à ces questions, la franchise « Batman », elle, utilise des stratégies beaucoup plus complexes, dont le Joker est particulièrement représentatif. Explication.

Pendant la première année des New 52, le Joker a été étrangement absent. Apparu dans les premiers Detective Comics de Tony Daniel, le criminel disparaissait assez rapidement, laissant derrière lui son visage arraché, nouveauté qui laissait présager les pires abominations sur son avenir. Le Taxidermiste, maître d’œuvre de l’opération, le disait lui-même à la fin du 1er épisode : il s’agit d’une véritable renaissance, évoquant du même coup le relaunch plus global du DC Universe. Sans visage, comment se réinventerait cet artiste de Joker ?

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Et puis plus rien. Des hiboux, des poupées, les toits de Gotham, mais du clown criminel, plus de traces dans le monde de Batman.

Il faudra attendre début 2013 pour que resurgisse l’ombre du Joker, le reflet de son sourire dans un miroir de poche, fragment qui laisse douter de sa totalité : qu’est devenu le fameux visage ? Quelle est l’identité de ce Joker nouvelle version ? C’est là toute la question que posent Snyder et Capullo dans la saga Death of the Family quand le criminel, après avoir arraché son visage, décide de le remettre. En d’autres termes : comment refaçonner le personnage ? Comment faire peau neuve avec de l’ancien ?

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En parlant d’ancien, le criminel se pose là, puisqu’il pourrit la vie des Gothamiens depuis 1940. Et en fait de pourrissement, le motif du visage recollé constitue une plutôt belle métaphore du phénomène – désormais, le Joker affiche les stigmates de son grand âge, via une chair morte, en putréfaction, dont on a peine à imaginer comment elle pourra évoluer avec le temps. Et si, après avoir arboré la cosmétique, parfaite et figée, d’un clown facétieux, le criminel se doublait d’une autre nature ? S’il devenait un croquemitaine foncièrement mortifère, une figure abominable du pourrissement, en d’autres termes, une métaphore du temps qui passe ?

Snyder et Capullo, avec cette réinvention, ne repartent pas de zéro, mais officialisent, bien au contraire, la longévité du personnage. En effet, le duo émaille l’œuvre de tout un tas de références à son passé. Certaines sont explicites, comme lorsque le criminel reproduit ses premiers crimes (l’annonce de la mort du maire à minuit, identique à cet autre Batman n°1, celui de 1940, ou les péripéties de Red Hood dans l’industrie A.C.E.). D’autres sont plus allusives, tel Batman qui, en pénétrant l’asile d’Arkham, évoque directement l’Arkham Asylum de Morrison et McKean.

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Et derrière cette réexploration du passé, une question permanente : quelle est l’identité du Joker ? Le criminel met lui-même en valeur ce thème  identitaire puisque l’objectif de son grand œuvre, dans Death of the Family, est de purger le Dark Knight de sa famille de Robin afin de retrouver, selon ses dires, « le Batman originel ». Entre version originale et version modernisée, voici donc un relaunch bien particulier qui, loin de redémarrer la continuité des personnages, avoue au contraire l’impossibilité de cette démarche.

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(Re-)définir les personnages. L’enjeu du story arc réside bel et bien dans cette question de l’identité. Le visage recollé du Joker ne cesse en effet de faire question : qui se cache derrière cette face devenue masque ? Est-ce le même qu’avant ? Est-ce une seule personne ? Ou bien sont-ils plusieurs à l’utiliser ? La manière dont le fou n’a de cesse de grimer ses victimes en doubles de lui-même renforce la confusion. De même pour le nom inscrit sur l’uniforme dont il s’affuble : « Joe. » Désigne-t-il un Joey ? Un Joseph ? Le Joker lui-même ? N’évoquerait-il pas plutôt le fameux « John Doe », patronyme dont on se sert pour nommer les personnes… non-identifiées ?

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Alors qu’avant, le personnage était l’un des rares du genre à ne pas être masqué et donc à être unique, il est maintenant insaisissable et multiple (voir les gangs qui séviront lors de la saga en reprenant les traits caractéristiques du personnage, jusqu’à le rendre indistinct parmi la foule). Au final, la technique est semblable à celle de Batman avec sa franchise « Batman Inc. » : démultiplier la figure héroïque en des doubles infinis jusqu’à ce qu’elle soit inaccessible et donc imbattable. Cette question de l’identité est même ce qui perdra le Joker à la fin du story arc, fuyant justement cette vérité que lui apporte le héros : « Je sais qui tu es vraiment ».

Relaunch : réinventer le personnage pour retrouver son essence originelle. En cela, le Joker nouvelle version, avec sa chair putréfiée, ne fait qu’officialiser une question qui se pose depuis toujours : qui se cache derrière le sourire ? Est-ce un humoriste raté comme dans Killing Joke ? Est-ce un ancien homme de main comme dans la version de Tim Burton ? Ou alors est-ce l’image même de l’Inconnu ?

Au-delà de ces questions, le nouveau-ancien visage du Joker corrobore la définition du relaunch en cela qu’il en rajoute un peu plus dans l’horreur. Un peu comme on le disait avec la folie des méchants de Batman qui ne peut être véritablement guérie (sous peine de mettre fin aux aventures du héros faute de criminel), il faut, à l’inverse, toujours en remettre une couche, insister dans la psychose et sa représentation physique. C’est pourquoi, maintenant qu’il affiche ouvertement les traces du macabre, le Joker invoque un tout nouveau réseau de références.

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Peut-être est-ce de la surinterprétation, mais, en premier lieu, on pourrait voir dans ce visage cadavérique les réminiscences d’un autre tueur en série, l’Hannibal Lecter du Silence des agneaux. En effet, celui-ci, au cours d’une scène assez saisissante du premier film, se camouflera de la même façon sous le visage arraché à un mort pour passer pour le cadavre et pouvoir ainsi s’évader. Même technique vaguement cannibale si ce n’est que le Joker, lui, s’affuble bel et bien de sa propre chair.

Hannibal Lecter est non seulement connu pour ses pratiques de tueur, mais aussi pour la relation particulière qu’il entretient avec Clarice Starling, agent du FBI interprétée par Jodie Foster. Relation qui pourrait bien évoquer celle qui unit le criminel à Batman – une relation de haine évidente mais que quelqu’un, au cours de Death of the Family, se risquera à qualifier d’amoureuse. La référence inédite à Hannibal Lecter pourrait donc servir à ça : définir, une fois pour toute, les rapports ambigus entre le héros et le fou, entre détestation et attachement.

Le Joker, lui, parle plutôt d’une relation unissant le bouffon à son roi : « Le roi ne supportera d’entendre ça que de la part du pitre, le seul qui puisse l’inciter à rire de lui-même. C’est ce que j’ai voulu faire ce soir. » (Batman #14). En cela, il s’inscrit dans la tradition moyenâgeuse du fou qu’on avait déjà mise en évidence ici. Loin d’une rivalité habituelle, le Joker insiste ainsi sur la complicité qu’il entretient avec Batman. Une complicité qui confine même à l’érotisme, notamment à travers le motif de la danse. En effet, la danse, c’est l’intimité d’un couple, la séduction dans le tactile. Si ce n’est qu’ici, Eros s’accompagne du funèbre Thanatos. Car si danse il y a, l’effroi des héros la confine aussitôt du côté du macabre.

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Au Moyen Age, la danse macabre renvoyait grosso modo à un thème pictural qui voyait empereur et laquais s’unir dans une même danse, celle de la vie et de la mort. L’idée étant d’affirmer que, malgré les distinctions sociales, la destinée humaine est finalement la même. Aussi dit-on que la danse macabre fut à cette époque une nouvelle manière de représenter la Mort elle-même. Un peu comme le pourrissement du Joker figure le temps qui passe sous un angle mortifère.

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Comme le roi et son bouffon, comme l’empereur et son esclave, Batman et le Joker font finalement partie du même monde – celui, macabre, du traumatisme, de la folie et de la mort. Embarqués qu’ils sont dans la même galère, on en viendrait même à penser que le criminel, au même titre que les Robin, appartient à la famille du héros (ce que nous suggère fortement le repas final de la saga). L’idée apporte du coup un nouvel éclairage au titre dont la signification change sensiblement. Death of the Family… Le Joker ne serait-il pas finalement le canard noir de la troupe, le cousin maudit indéfectiblement lié aux autres membres de la famille ?

Est-ce ça qu’il cache désespérément derrière son nouveau masque ?

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Entre redéfinition des rapports héros/criminel et réminiscences du passé, une dernière question se pose : le nouveau visage du Joker est-il vraiment nouveau ? Ou n’est-ce qu’un subterfuge, en écho à la grosse farce finale du criminel qui rend ce story arc ambivalent, entre grandes innovations techniques et soufflé retombant sans surprise. Car oui, l’aventure se termine de manière assez commune, finalement, puisque ce que préparait le Joker est assez habituel. Le héros triomphe (en partie). Les blessés guérissent (en partie). Le Joker disparaît (en partie). En fait, sur ce coup, Grant Morrison a chipé la vedette à Scott Snyder et Greg Capullo car c’est plutôt du côté de Batman Inc. qu’il faudrait voir advenir le nouvel événement traumatique de notre Dark Knight. Pas de grands changements, donc, et ce en dépit des gros effets d’annonce au début de la saga

Un peu comme l’ensemble des New 52, non ?

Car force est de constater que pour l’instant, et même si certaines des séries se révèlent très intéressantes, il n’y a pas grand-chose de neuf à l’horizon… Si bien qu’au final, le Joker et les New 52 ont ceci en commun qu’ils font douter le lecteur sur les véritables motivations de ce relaunch généralisé : est-on face à une nouvelle narration extrêmement innovante qui enchevêtre différentes temporalités (voire même différentes Terres parallèles) ? Ou, au contraire, s’agit-il d’une relance de facture somme toute assez classique ? Questions qu’on peut également se poser pour Death of the Family

Les New 52 auraient-ils trouvé dans ce nouveau Joker un fier porte-parole de leur vraie nature ? Celui-ci ne serait-il pas, avec son vrai-faux visage, un parfait ambassadeur de cette entreprise, n’étant finalement qu’un… faux-semblant ?

Un trompe l’œil qui fait triompher la qualité de l’illusion, mais qui dénonce du même coup le subterfuge dont on vient d’être victime.

Est-ce la définition du relaunch façon Snyder et Capullo ? Une vraie-fausse bonne idée qui nous invite à apprécier la technique plutôt que le résultat ? Une manière intelligente de révéler cette pratique finalement assez commerciale ? Somme toute, on irait presque jusqu’à deviner dans cette saga les ressorts (fort beaux, cela dit) d’une vaste mystification. Et, comme tout bouffon qui se respecte, le Joker sert peut-être à ça : dévoiler et dénoncer les travers du merchandising superhéroïque.

5 réponses à “Le Joker dans Death of the Family : réflexions sur les New 52 (DC)

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