Les histoires secrètes de Darwyn Cooke

Darwyn Cooke NEW FRONTIER_inks and pencils

Dans l’univers des super-héros, il existe un présupposé qui veut que tout n’ait pas été dit.

Que chacun des justiciers, parce qu’il cache son identité derrière un masque, planque en même temps par devers soi toute une série d’histoires qu’on ne racontera peut-être jamais. Le super-héros, discret par essence, a engendré toute une esthétique du secret qui s’est déployé jusque dans la forme narrative des comics. Combien sont-elles, ces histoires secrètes, ces untold stories, ces révélations qui, soudain, surgissent devant nos yeux sans qu’on les ait forcément anticipées ?

En fait, je ne vous ai pas tout dit, murmura Batman à nos oreilles quelques temps après sa création, en fait, mes parents ont été assassinés sous mes yeux quand j’étais enfant.

Moi non plus, pourrait répliquer Charles Xavier, puisque j’ai entraîné dans le plus grand secret le troisième frère Summers, alors que les deux autres, Cyclope et Havok, pensaient qu’il était mort.

Plus important peut-être que les combats spectaculaires et les couleurs tapageuses, ce silence envahissant qui fait la richesse du genre superhéroïque. Ce manque et cette absence qui à eux seuls réaffirment la nature secrète de nos justiciers en contrejour.

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Dans cette optique, il est presque logique que les auteurs de comics se soient spécialisés dans la thématique du non-dit. Certains assourdissent encore plus ce silence – c’est le cas, par exemple, de Snyder et Capullo qui duplique à l’envi l’identité secrète du Joker de Death of the Family pour le rendre encore moins saisissable. D’autres, à l’inverse, se sont donnés pour mission de lever le voile sur les mystères indicibles du genre superhéroïque – c’est le cas de Darwyn Cooke, dessinateur et scénariste dont il est temps de retracer la généalogie.

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De nationalité canadienne, Darwyn Cooke s’est fait connaître dans les années 2000 en reprenant à son compte des grandes figures du genre comme le Spirit, Batman, ou encore Catwoman. Il fait partie de ces dessinateurs dont le style est immédiatement identifiable, tant son trait est épais, ses mouvements cartoonesques et son esthétique rétro. Car oui, lire une BD de Darwyn Cooke laisse une impression suave, un sentiment de nostalgie émaillé de soupçons persistants : a-t-on bien lu un comic book de notre époque ? Ou bien ne nous sommes-nous pas faits leurrer par une quelconque réimpression en couleur ?

Etrangement éloigné de son époque, Darwyn Cooke en parle finalement très peu, préférant au contraire explorer le passé des super-héros et discerner chez eux ces petites hontes qu’ils ont choisi de taire. C’est ainsi que l’artiste s’est spécialisé dans ces fameuses histoires non dites, ces aventures laissées en suspens et qu’il était temps de clore une bonne fois pour toute. En fait, le monsieur a quelque chose d’un enquêteur de police qui rouvrirait des affaires classées et oubliées dans les tiroirs. Et pour le coup, son plus gros dossier est très certainement DC : La Nouvelle Frontière (2004) qui a pour mérite de dépoussiérer les temps obscurs des justiciers de DC après la seconde guerre mondiale.

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D’un point de vue historique, le triomphe des Etats-Unis en 1945 a occasionné la baisse de popularité des comics de super-héros (car, une fois la victoire acquise, pourquoi aurait-on encore besoin d’eux ?) jusqu’à ce que les années 60 et Stan Lee les remettent au goût du jour chez Marvel. La Nouvelle Frontière nous parle donc de cette ancienne époque où le super-héros, sorti du Golden Age mais pas encore dans le Silver Age, devait survivre sans le soutien de ses fans inconditionnels. Egalement scénariste de la série, Darwyn Cooke réussit le prodige de marier avec aisance le propos de son histoire avec le style de son dessin – tout, dans ses planches, fleurent bon le vintage, l’ambiance surannée d’une époque révolue.

Il n’y a qu’à regarder les costumes de nos justiciers. Ceux-là, loin des tenues moulantes auxquelles on nous a habitués, se constituent en effet de vêtements parfois bouffants. Des costumes pas encore tout à fait aboutis, parfois même trop grands pour les héros, comme semblent le témoigner les plis qu’ils forment au niveau des ceintures. Comme si, en cette période indécise de l’après-guerre, tout n’était pas encore tout à fait ajusté. Comme si le costume superhéroïque n’était pas encore taillé sur mesure.

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La Nouvelle Frontière est sans doute l’un des comics qui parle le mieux de transition – celle entre les Golden et Silver Ages, certes, mais aussi celle entre deux façons d’incarner le rôle de justicier. Ce moment où Superman et consort n’étaient pas encore les emblèmes du genre que l’on sait, mais s’apparentaient encore aux héros, plus théâtraux, de la littérature populaire et des pulps, comme Arsène Lupin, Zorro ou Fantomas.

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Mais l’histoire secrète des super-héros n’est pas la seule untold story que Darwyn Cooke nous raconte ici, puisqu’on peut aussi discerner dans cette œuvre « l’origine secrète » de son propre style, à travers en particulier ses références aux artistes du passé. En effet, l’occasion est là pour déployer toute la généalogie de son trait, via des visages derrière lesquels miroitent ses grands inspirateurs de l’époque. C’est ainsi qu’on retrouve dans la pulpe de Wonder Woman les traces de certaines femmes fatales, à commencer par la starlette récurrente des animés de Tex Avery…

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… mais aussi, de temps à autres, certaines silhouettes féminines dignes des planches de Chester Gould, inventeur de Dick Tracy.

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Fort de cette Nouvelle Frontière, Darwyn Cooke se devait de prendre en charge le prequel le plus controversé de l’histoire des comics, j’ai nommé le fameux Before Watchmen. C’est désormais chose faite puisque le monsieur s’est occupé des fameux Minutemen des années 30-40. Ici, même constat : ambiance rétro, costumes trop grands, cartoons et références aux grands maîtres. Le dessinateur a eu de plus l’ingéniosité de rendre hommage à Alan Moore et Dave Gibbons en multipliant la figure du cercle, si présente dans Watchmen, histoire de ne pas perdre le fil de ses éloges. Encore une fois, Darwyn Cooke se fait enquêteur, levant le voile sur le sombre mystère de cette équipe auréolée de son succès. Encore une fois, il s’agit de ressortir les dossiers classés.

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Retro, donc, Darwyn Cook l’est assurément, et même de plusieurs façons car, non content de se charger d’une seule « origine secrète », il va au contraire les multiplier, causant du passé de ses héros, du genre et de la culture auxquels ils appartiennent, mais aussi de l’histoire de son propre style et de ses sources d’inspiration.

L’artiste va d’ailleurs plus loin puisque, en plus de mettre en image des prequel, il va aussi en explorer des formes  narratives inédites. La preuve avec Superman : Kryptonite pour lequel, accompagné du génial Tim Sale, il va reprendre une vieille aventure du héros lors du Silver Age en la détaillant davantage. Et là, Urban Comics a eu pour le coup l’intelligence de rééditer cette série en l’agrémentant de l’œuvre originale. Mine de rien, on est là face à une pratique assez novatrice dans les comics. Déjà utilisée dans la littérature, le théoricien Gérard Genette l’avait déjà étudiée et choisi de l’appeler amplification – une histoire est reprise et augmentée à coups de nouvelles scènes qui expliquent certains ressorts passés sous silence dans la version originale. La pratique ne consiste pas en une réécriture des origines type « Ultimate » ou Batman : Year One. Non, non… On est là dans la même aventure, seulement celle-ci est re-racontée de manière approfondie.

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L’autre originalité de l’artiste, c’est qu’en plus de ce grand-œuvre, il réaffirme, avec son style cartoonesque, les parentés qui existent depuis belle lurette entre la bande dessinée et le dessin animé. Là encore, le rétro est de mise puisque Darwyn Cooke remet au goût du jour une tendance qu’on trouvait dans les années 30 et 40 avec, par exemple, les Funny Animals, comics qui reprenaient les personnages phares des animés de Disney et des frères Warner. A son origine, le comic book avait donc grandement à voir avec le cartoon, une filiation qui, avec le temps, s’était peut-être un peu perdue.

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Aussi ce n’est pas un hasard si on retrouve le nom de Darwyn Cooke au générique de certains dessins animés, notamment dans des épisodes de la série Batman. Et, tiens, comme de par hasard, l’un de ceux pour lesquels il a travaillé nous cause justement de trois enfants qui se remémorent leur différente rencontre avec le Dark Knight. L’occasion alors de revisiter l’histoire du héros via des hommages stylistiques à Frank Miller ou au Silver Age. Les extraits parlent d’eux-mêmes :

Là aussi, l’artiste met en avant ses sources, à savoir ici un dessinateur, Alex Toth, également connu pour cette double casquette (Cooke en parle lui-même dans cette interview). Alex Toth, en effet, était à la fois illustrateur de comics et créateur de dessins animés. Il s’occupa même de la série Superfriend où l’on retrouve certains membres de la JLA dans leur version Silver Age.

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La même version, finalement, que dans la Nouvelle Frontière, non ?

Comme quoi, tout se recoupe, y compris dans les histoires secrètes de nos chers artistes. (D’ailleurs, en parlant de La Nouvelle Frontière, une adaptation en dessin animé a également été produite) :

Du  cartoon au comic book, Darwyn Cooke, finalement, parle toujours de la même chose : du temps qui passe, du temps révolu.  On peut toutefois signaler qu’il s’est aussi occupé du temps qui n’était pas encore advenu, puisqu’il s’est chargé du générique de Batman Beyond, dessin animé qui traite des aventures d’un Dark Knight futuriste. Là aussi, cependant, il y a quelque chose qu’on apparenterait bien au rétro, mais bon, ici, on vous laisse seul juge :

Voilà donc une histoire d’artiste de (re)faite ! Ne reste plus peut-être qu’à ajouter une dernière chose. Que, loin de se complaire dans la naïveté simpliste caractéristique des Golden et Silver Ages, Darwyn Cooke, en explorant ces histoires secrètes, lève au contraire le voile sur cette idée préconçue qu’on aurait eu tendance à avoir concernant ces époques révolues. En salissant un peu plus le passé de nos héros, tout ça avec la gentillesse apparente de son trait, le dessinateur nous offre en effet une belle leçon de nostalgie. Car celle-ci s’accompagne chez lui d’une belle dose d’ironie – et loin d’être idéal, l’âge d’or version Darwyn Cooke casse au contraire ce vieil adage : non, c’était pas mieux avant.

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