All New X-Men chez « Marvel Now » – L’évolution, c’est maintenant

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Après avoir entraperçu les tergiversations des « New 52 » de DC, analysons aujourd’hui la réponse du concurrent Marvel avec son propre relaunch généralisé, lancé en 2012, soit un an après celui de DC  – « Marvel Now. » Dès le titre, premier constat : plus que jamais l’éditeur est dans son temps (« Now »). Si DC voulait avec ses « New 52 » redéfinir ses héros en saisissant leur essence originelle, Marvel, lui, pense le relaunch d’une toute autre manière. Loin d’un retour aux origines, on est ici dans la rupture totale, dans la  lignée parfaite du fameux « changement-c’est-maintenant » (l’emprunt aux discours de certains hommes d’état n’est pas fortuit : après tout, n’est-ce pas pour ça, finalement, qu’on parle de politiques éditoriales ?). Ce faisant, l’éditeur a eu la malicieuse idée de prendre à son compte le format de ces séries sans fin, qui perdurent depuis maintenant 50 ans (voire plus). En effet, puisque le relaunch joue généralement d’une esthétique de la surenchère (donner plus qu’auparavant), la thématique globale de « Marvel Now » sera consacrée à l’évolution (métaphore comme une autre du concept de relance d’un titre, c’est-à-dire, faire avancer les choses).

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Directement issu du cataclysme X-Men/Avengers, « Marvel Now » nous le dit d’emblée : les principales séries du catalogue s’adresseront désormais aux lecteurs assidus, à ceux qui ont suivi le cours récent des événements, à savoir la fracture de la famille X-men après le meurtre du professeur Xavier par son plus fidèle disciple, Cyclope. Un lecteur novice serait, quant à lui, bien en peine de découvrir cet univers complètement différent de celui montré dans les films : des Avengers pour la plupart inconnus, une école Jean Grey pour les X-Men, une Fondation du Futur pour nos Fantastic Four (d’ailleurs disparus dans l’espace)… Bref, des lieux et des institutions qui offrent des visages radicalement différents. Tellement différents d’ailleurs que, parfois, ils sortent des graphiques habituels du genre et fleurent bon le style des BD indé comme par exemple avec Hawkeye ou FF.

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Evolution, donc, soulignée de plus par le slogan du relaunch : « Join the R’evolution. » Il suffit de lire la première planche de la série FF (Matt Fraction, Michael Allred) pour mesurer les nouvelles perspectives de nos héros désormais tournés vers le futur et l’héritage qu’ils laisseront.

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Mais il suffit aussi de mesurer l’évolution du Fauve des X-Men pour comprendre que cette thématique de l’évolution ne sera pas seulement traitée sous son versant positif (puisque finalement, changement n’est pas forcément signe de progrès). Cf. Les premiers mots du héros à l’ouverture de la série All New X-Men : « Je mute. Et ça me tue. »

De cette démarche, rien de neuf, finalement, puisque la volonté de l’éditeur a toujours été de coller à l’actualité, et ce depuis les années 60, en traitant de l’énergie radioactive et, plus tard, de la génétique. Actualité, donc, qui se différencie de la volonté de DC qui, pour sa part, revendique la portée mythologique de ses personnages en réécrivant sans cesse leurs origines. Les deux choix se défendent, tant que les équipes créatives arrivent à suivre derrière.

Partant de ces premières appréciations, parlons maintenant de la série qui, à mon sens, est la plus emblématique du phénomène, à savoir la fameuse All New X-Men, orchestrée par Brian Bendis et tout un tas de dessinateurs comme Stuart Immonen. Car si chacun des scénaristes a opté pour une vision propre de l’évolution (la création de la vie pour J. Hickman, les délires parodico-futuristes de M. Fraction), Bendis va encore plus loin en invitant dans sa ligne narrative les tout premiers X-Men de la bande, ceux-là même qui furent créés dans les sixties.

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Téléportés à notre époque à la demande du Fauve, ces derniers ont en effet pour mission de ramener Cyclope à la raison, celui-ci étant devenu une sorte de militant criminel aux actes prétendument radicaux. L’occasion pour ces jeunes chérubins, super-héros depuis seulement trois semaines, de constater le vieil adage déjà à l’œuvre dans les Dark Knight de Nolan, à travers la parole du futur Double Face : « Mourir en héros, ou vivre assez longtemps pour se voir devenir un méchant. »

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Confronter anciens et nouveaux « hommes de demain » (périphrase généralement attribuée aux mutants) : belle idée que voilà car si le lecteur assidu, en accompagnant le quotidien des X-Men, ne les a pas forcément vus vieillir, la réminiscence de nos jeunes héros, tout droit sortis des 60’s, sert là à constater les dégâts. Ces derniers feraient presque office de nouveaux lecteurs qui, en décidant de se mettre aux comics après avoir vu les films, en arriveraient à cette belle conclusion : « Halte là, c’est pas du tout ce que je croyais. M’aurait-on menti ? »

Avec All New X-Men, Bendis nous offre ainsi une nouvelle manière d’envisager les rapports du super-héros à ses doubles. Les voyages temporels ne sont en soi pas neufs dans le genre superhéroïque. Citons à titre d’exemple le Flash du Silver Age qui rencontra sa version du Golden Age dans les années 50-60 ou encore cette couverture de Wonder Woman qui montre bien à quels délires plastiques le phénomène peut amener.

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Seulement là, la confrontation du passé et du présent devient le moteur même de la série puisque jeunes et vieux X-Men sont les mêmes personnes, si ce n’est qu’ils proviennent d’époques différentes. De plus, la série a un objectif bien défini, les jeunes étant censés rappeler à leurs doubles du présent leurs motivations originelles. Et là, Bendis rejoint tout à fait le travail d’Alan Moore et consort, le voyage temporel lui permettant de fournir un état des lieux d’un genre qui, en vieillissant, a progressivement perdu de ses illusions. Rappelons par exemple cette scène de Supreme (Moore, Bennett, Veitch…) où le héros Ethan Crane, en retournant dans sa ville d’origine, s’arrête devant un grand panneau qui en vante les qualités, en tant que lieu qui l’a vu grandir.

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Cette tendance d’une petite ville à se revendiquer comme lieu d’origine d’un super-héros est assez typique. On la retrouve notamment chez Superman avec Smallville, ville du Kansas dans laquelle il a grandi. Or, dans Supreme, ce panneau est tagué à plusieurs endroits, au niveau de la ceinture du héros, avec l’inscription « Boyscout », mais également sur sa poitrine avec le motif d’une croix gammée, comme pour mieux montrer comment les gens, à commencer par les justiciers eux-mêmes, ont perdu leur foi dans l’idéal superhéroïque (tout en conservant, en arrière-plan, le salut et le sourire du héros bienveillant et, avec lui, la nostalgie d’une époque où il était encore fédérateur).

Concernant All New X-Men, la subtilité du pitch de Bendis provient davantage des dommages collatéraux de ce bouleversement, dommages pas forcément prévus par notre bon scientifique de Fauve : c’est que nos jeunes héros, encore pleins de promesses, ne s’attendaient pas à une telle déchéance. Car en favorisant leurs points de vue plutôt que ceux des X-Men du présent, Bendis change la tonalité du discours, passant d’une forme de nostalgie à un tout autre registre, celui de la déception face à l’échec assuré de leur mission initiale. Et, à l’inverse d’un voyage temporel traditionnel où les héros pourraient modifier le cours de leur histoire, il n’en est rien ici puisque la chronologie dans laquelle ils interviennent est celle-là même que nous avons lue et lisons encore. Une double page consacrée aux découvertes de Jean Grey sur sa propre vie en est la preuve – rien ne peut être sauvé puisque tout est déjà passé (l’image rappelle au passage une autre illustration que Bendis avait utilisée pour les déconvenues de la Sorcière Rouge – voir ici).

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Si bien que la série a au final des résonances avec le genre de la tragédie antique, dans la mesure où les X-Men sont ici confrontés à un ennemi imbattable : l’inéluctabilité du temps, l’avilissement inévitable de la condition héroïque. Aussi les paroles du Fauve sur cette mutation qui le tue a presque valeur d’une prophétie gorgée de fatalité. Les débuts de la série le prouvent jusqu’à présent : les jeunes X-Men peinent à ramener Cyclope à la raison ; c’est d’ailleurs à peine s’ils essaient, tant ils sont occupés à se révéler eux-mêmes à la lumière de ce sinistre présent. C’est donc bien à ça que servira ce voyage temporel, à dévoiler le caractère de ces héros encore vierges de toute aspérité.

Il suffit de voir, pour s’en assurer, comment la jeune Jean Grey de 1963 prend soudain le pouvoir, tant au sens littéral que figuré, puisqu’elle devient la nouvelle cheftaine du groupe tout en se découvrant de nouvelles facultés télépathiques (au passage, étant donné que Jean Grey est morte en héroïne, elle n’a pas eu le temps, comme les autres, de s’avilir : ceci explique peut-être que sa version du passé puisse triompher en tant qu’instance décisionnelle au sein de l’équipe). Loin des femmes invisibles des comics des 60’s, le genre féminin trouve ici une nouvelle incarnation, relecture complexe de la condition du beau sexe et de son évolution jusqu’à aujourd’hui dans la société. On l’avait déjà senti avec la Sorcière Rouge de House of M, Bendis a à cœur de donner une nouvelle image de la femme dans le genre très viril du super-héros. Il donne à chaque fois à ses personnages féminins un rôle décisif, comme ici avec cette Jean Grey qui bat en accéléré le rythme de l’émancipation féminine au cours des XXe et XXIe siècles. Le procédé est d’autant plus pertinent que la condition mutante des X-Men tient généralement lieu de métaphore de revendication et d’intégration des minorités, qu’elles soient sociologiques ou ethniques. Une X-Woman mène en cela un double combat militant : celle de la femme et de la mutante. Que Jean Grey prenne le pouvoir sur ses pairs masculins en dit donc long sur l’évolution de ces multiples revendications.

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Aussi l’évolution chez Bendis est toute particulière. Loin des factions hyper-sérieuses des Avengers et consort, elle concerne davantage l’individu et sa manière d’être au monde. Pour lui, l’évolution opère dans le registre de l’intime et lui permet de renouveler la question de l’identité, si importante chez les super-héros avec leur sempiternelle identité secrète. Voir par exemple comment le Cyclope du présent, une fois confronté à sa version antérieure, finira par douter de ses propres perceptions : « Première pensée. Celle qui s’accroche à moi : j’ai perdu la tête. » (All New X-Men 4)

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Mystique, Lady Cerveau, Jean Grey… Bendis choisit autant de personnages qui ne cessent de questionner le réel, l’identité et l’illusion. Les jeunes X-Men choisissent-ils vraiment de rester dans le présent ou est-ce Jean Grey qui les manipule ? Sont-ils des criminels ou est-ce Mystique et sa bande qui les imitent ? La force du Phoenix est-elle déjà présente en Jean ou est-ce encore une hallucination ?

Et, en sourdine, cette dernière question, terrifiante : une fois qu’ils seront retournés à leur époque, les jeunes X-Men verront-ils leurs souvenirs effacés par leur mentor Charles Xavier ? Et, du coup, que penser de ce guide télépathe et de son influence sur ce groupe d’ados ? Car, après tout, l’hypothèse est soulevée à plusieurs reprises dans l’ensemble de la série : n’y aurait-il pas manipulation de la part de cette figure patriarche quasiment canonisée ?

La démarche de Bendis est donc assez emblématique de « Marvel Now » en ce qu’elle traite de l’évolution des X-Men depuis leur création. Mieux : elle témoigne de cette évolution, via la réminiscence de ces héros du passé. Par là, le scénariste donne un sacré coup de jeune à l’une de ses marques de fabrique, la ret’con, diminutif de « retroactive continuity », qui désigne une modification soudaine du passé d’un personnage ou d’une action. On l’avait déjà vu avec Sentry ici.

L’idée novatrice de la série (dans la lignée de cette « r-évolution » de « Marvel Now ») est que la confrontation passé/présent est réversible, c’est-à-dire que ce n’est pas le passé qui change le présent (comme l’aurait voulu le Fauve), mais bien le présent qui modifie les X-Men du passé, ceux-ci prenant acte de leur mûrissement soudain. Aussi l’évolution si chère à « Marvel Now » n’est pas ici dans la rupture avec le passé, mais concerne plutôt notre manière de (re)lire et de prolonger la réflexion portée par les vieux comics du Siver Age : saura-t-on, par exemple, discerner dans les premiers X-Men de Stan Lee et Jack Kirby le caractère borderline de Jean Grey et du professeur X ?

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Et si elle était là, l’évolution ? Non pas dans la rupture totale, mais dans le rappel du passé pour mieux comprendre le présent ? Si les jeunes X-Men, ces « hommes d’hier »,  nous servaient justement à réévaluer les enjeux de notre présent et à questionner à nouveau les dérives de nos « hommes de demain » ? Jusqu’à finalement peut-être les défendre (car, des cinq originels, l’un d’eux, Angel, a déjà décidé de rejoindre le gang rival de Cyclope)…

Mais ça, c’est l’avenir qui nous le dira…

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