Mike Allred : des super-héros mal dans leur peau

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Plus on réfléchit et plus on se dit que, décidément, le super-héros a quelque chose à voir avec la sculpture et, plus largement, avec la glaise. Certes, on l’avait déjà un peu dit ici quand on avait causé des liens de parenté entre le justicier et le Golem, cette gueule d’argile de la mythologie judaïque animée des mains des rabbins pour défendre les Juifs. Mais, à cette époque, on n’avait pas pris en compte le geste même du sculpteur, à savoir le malaxage et le modelage de la terre, ainsi que l’élasticité de la matière qu’il travaille.

A cette époque, cela dit, on avait un peu oublié notre artiste du jour, Michael Dalton Allred (ou tout simplement Mike Allred), dont on avait lu certaines BD voilà quelques années, quand elles paraissaient encore dans les revues françaises X-Men.

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Redécouvert récemment avec la série FF (scénarisée par Matt Fraction), ce dessinateur américain nous a remis sur la voie de la sculpture, du modelage du corps, et des figures bizarroïdes qu’on peut façonner à partir d’une substance informe. Car sa matière à lui, sa terre, n’est pas dédiée à l’engendrement de corps parfaits, aux muscles saillants et à la posture héroïque. Non, bien au contraire, sa matière à lui puiserait plutôt dans les aspérités du baroque (au sens très large), à la manière d’une glaise qui lui servirait à tracer les courbes généreuses de perles irrégulières (sens étymologique du terme « baroque », issu du portugais « barroco »). Et nous permettrait, à nous, de concevoir le corps superhéroïque sous un autre angle.

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Mike Allred n’est pas forcément le plus connu des dessinateurs de comics. Cela dit, on a pu croiser sa route si singulière au travers de séries telles que X-Force dans les années 2000 ou aujourd’hui FF au sein de Marvel Now. Le monsieur a même développé son propre univers, dans lequel se croisent des beatniks reconvertis en justiciers avec, entre autres, Madman ou The Atomics.

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Fortement éloigné des canons esthétiques traditionnels du genre superhéroïque, Mike Allred, par la singularité de sa griffe déjantée, convie dans son trait la mémoire de toute une génération d’artistes – cette génération des années 60 qui fomenta dans son coin ce fameux mouvement underground, « genre » tracé des mains de Robert Crumb, Jay Lynch ou encore Skip Williamson. Fortement contestataires, les comix underground étaient connus pour la liberté de leur ton, voire même leur obscénité, en prise directe avec l’Histoire d’alors, émaillée de manifestations estudiantines et de conflits vietnamiens. Le mouvement était là pour pointer du doigt les aspérités de la société et, plus localement, de l’industrie du comic book. Et, même s’il ne s’intéressait pas spécialement à lui, il eut comme conséquence indirecte de tracer les premières rides du visage superhéroïque, salissant du même coup l’arrogance de sa posture triomphante. En effet, il est difficile d’imaginer des œuvres comme Watchmen ou The Dark Knight Returns sans un tel mouvement. Et, pareillement, il semble impossible de concevoir les travaux de Mike Allred sans prendre en compte cette influence.

Jay Lynch

Jay Lynch

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Robert Crumb

« Underground« … Mondes souterrains, sous-sols, caves, back room… Les héros d’Allred semblent en effet provenir de cet underverse commun, lui-même se chargeant de réinjecter un peu de crade dans le monde si poli du super-héros. Et de faire de ces salissures une esthétique graphique unique et saisissante. Car que penser de cet X-Man en forme de crotte de nez (image plus haut) ? Que dire de cet homme-putois aux allures de super-pétomane ?

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Que songer des purulences, des protubérances, des boutons, toutes ces marques de fabrique de Mike Allred qui servent à nous montrer le derrière du corps superhéroïque ?

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Il n’y a qu’à voir comment le dessinateur reprend le trait de Jack Kirby, grand modéliste du genre, pour façonner des êtres étranges et dégoûtants. Exemple avec les mèches de cheveux d’un Vif-Argent, hyper-fashion chez le « King », qui, avec Allred, se transforment en d’étranges protubérances dans X-Force pour construire le chef de l’équipe Guy Smith.

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Et, d’ailleurs, combien des héros d’Allred tirent leurs pouvoirs de la fragilité de leur peau ? Cf. Le visage à vif de l’hypersensible Smith, les boutons des Atomics, jusqu’à la cavité oculaire de la Torche des FF, devenue borgne dans l’une de ses versions futures.

It-Girl des Atomics

It-Girl des Atomics

La Torche des FF

La Torche des FF

Et pour rester dans cette série, notons que la seule héroïne qui correspond le plus aux canons esthétiques traditionnels du genre est tellement mal à l’aise dans son rôle qu’elle se cache elle-même derrière un costume de la terrifiante Chose. Comme si, décidément, la beauté n’était pas de mise dans les univers d’Allred. Car à travers l’humour et l’ironie des couleurs pleines et chatoyantes de ses comics (c’est d’ailleurs souvent sa femme, Laura Allred, qui s’en occupe), c’est bien l’expression physique du mal-être superhéroïque qui intéresse l’artiste.

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C’est pourquoi le geste de l’artiste est bien plus subtil qu’un simple faire-du-crade-pour-faire-du-crade. Derrière cet aspect dégueu se pose en effet la question de l’isolement et de la quête d’identité de nos justiciers mal dans leur peau. Car les immondices corporelles, en résultant des superpouvoirs des héros, ne font rien d’autre que traduire, par métaphore, le rejet social dont ils sont victimes. Entre mutants expulsés (X-Force) et beatniks (The Atomics), c’est bien souvent, quand même, que Mike Allred malaxe dans un même ensemble éthique sociale et intimité corporelle de l’homme. En ce sens, le problème de peau des super-héros ne sert à dire qu’une seule et unique chose  ̶  le mal-être de l’individu : « Frontière symbolique entre le dehors et le dedans, l’extérieur et l’intérieur, l’autre et soi, la peau donne une limite mouvante de la relation de l’individu au monde » (David Breton, « Se reconstruire par la peau. Marques corporelles et processus initiatique « ).

Si bien que ces justiciers bannis finissent généralement par se rassembler en une même communauté, voire même à entrer en osmose dans la dégueulasserie, comme par exemple avec ce filet de salive qui dégouline d’un baiser furtif.

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En cela, le corps crade, cru, du super-héros, n’est pas anodin chez Allred. Il n’est pas là pour faire beau, puisqu’il reflète de véritables thématiques, celles de la différence et du rejet. Et même dans le monde parfait du FF de Marvel Now, Allred arrive à injecter du sale, via ces justiciers déphasés, en mal d’être, bien obligés de remplacer les Fantastic Four pendant que ceux-ci sont partis dans l’espace.

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Au vue de ces thèmes, on ne saurait lire les BD d’Allred (en particulier The Atomics) sans penser au Black Hole de Charles Burns, tant chez lui la mutation du corps sert à dire, dans une même optique, le malaise adolescent, via cette espèce de poésie visuelle et cradingue. Un peu comme les X-Men à une certaine époque, en fait, mais en plus trash. Et au-delà des frontières anglo-saxonnes, on pense également au magnifiquement dérangeant Roi des mouches (Mezzo, Pirus) où l’on retrouve ces mêmes motifs.

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Black Hole par Charles Burns

Le roi des mouches par Mezzo et Pirus

Le roi des mouches par Mezzo et Pirus

Partant de ces questionnements existentiels, les bassesses corporelles que nous dépeint Mike Allred vont finalement jusqu’à interroger ce mauvais genre qu’est le comic book, cette production tellement contre-nature qui prolifère depuis un siècle (environ, hein). En mixant underground et la Jack Kirby touch pour développer son propre style, Allred impose en effet un sacré regard sur l’évolution de ce medium : les excrétions corporelles des héros traduiraient-elles l’exclusion de la BD vis-à-vis de genres plus dignes comme le Roman, le Théâtre ou la Poésie ? Et si, comme les beatniks ou les mutants, il fallait créer une communauté d’artistes issus de la bande dessinée pour en légitimer la portée ?

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C’est ce que semble essayer de faire Mike Allred avec le magistral troisième épisode de Madman où le héros éponyme, en traversant une sombre dimension X, se voit déformé d’une case à l’autre et tente de retrouver son visage d’origine. On assiste alors à une succession de transformations qui sont autant de références à des auteurs d’hier et d’aujourd’hui (qu’Allred cite d’ailleurs en un impressionnant préambule). En fait, cet épisode est comme une salle de bal où tous ces artistes seraient conviés pour une fête délurée.

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C’est ainsi que Madman passe du monde de Little Nemo…

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… à celui des Peanuts.

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De Moebius…

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… à Tex Avery.

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Et cetera, et cetera…

En un seul numéro, Allred fait de son style une matière élastique et ce pour nous livrer un vaste livre-jeu, un Où est Charlie bizarroïde qui retrace toute l’histoire de la bande dessinée, voire même l’histoire de l’image elle-même.

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Tout ça pour mieux redéfinir son propre héros, ces multiples points de vue servant finalement à saisir l’essence originelle de Madman, ainsi que le prophétise son guide lors de cette traversée :  « I’m trying to explain how a certain truth is reached by the sum of various views. »

Entre création d’auteur et travail de commande, l’exemple de Mike Allred démontre encore une fois la parfaite cohérence du parcours d’un dessinateur au fil de ses productions, qu’il en soit le seul maître à bord ou non. Aussi, si jamais vous râlez encore à propos du corps parfait des super-héros, jetez un coup d’œil au trait élastique et protéiforme de ce dessinateur. Suivez, au fil de ses planches, le tracé de ses motifs et le lien qu’ils font entre le rétro d’un Jack Kirby et la modernité d’un Chris Ware. De ces immondices superhéroïques, vous tirerez peut-être cette œuvre si singulière.

Et constaterez de vous-mêmes les ridules de cette perle irrégulière.

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6 réponses à “Mike Allred : des super-héros mal dans leur peau

  1. Blackbolt/Ahura:
    Je suis particulièrement heureux de voir, qu’encore une fois, vous faites preuve d’une analyse pertinente. Et de plus sur un artiste que je défends.

    Par contre j’ai du mal avec cette question : « les excrétions corporelles des héros traduiraient-elles l’exclusion de la BD vis-à-vis de genres plus dignes comme le Roman, le Théâtre ou la Poésie ?  »
    Dois je comprendre qu’on puisse transposer le mal être adolescent (visible par l’imperfection physique des héros) au « mal être » (car exclu souvent) d’un art encore jeune?

    Je tiens par contre à ce qu’on n’oublie pas Mme ALLRED qui l’épaule et colorise son travail. Je rêverai de les rencontrer ou d’avoir des planches originales des ALLRED, (ou de QUITELY.)

    • Bonjour
      Merci beaucoup pour le compliment. Effectivement, il ne faut pas oublier sa femme Laura (enfin, si c’est bien sa femme). Je crois que j’en cause (très vite, j’avoue) à un petit moment dans l’article.
      Concernant la formulation, oui, c’est à peu près ce que je voulais dire avec cette envolée (un peu trop lyrique, c’est vrai🙂 ).
      Sinon, je vous suis complètement pour les planches d’Allred et Quitely (dont je suis très fan aussi).
      En attendant, peut-être le savez-vous déjà, mais j’ai découvert hier qu’un relaunch de Silver Surfer par Mike Allred venait de sortir : http://uk.ign.com/articles/2013/10/12/nycc-dan-slott-and-mike-allred-launch-silver-surfer-1
      Bonne journée

  2. Pingback: All New X-Men chez « Marvel Now » – L’évolution, c’est maintenant | Le super-héros et ses doubles·

  3. Pingback: La traversée du Silver Surfer en trois artistes (3/3) : Mike Allred au pays des merveilles (2014) | Le super-héros et ses doubles·

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