Batman No Man’s Land est-il un classique?

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15 ans, déjà.

Voilà ce qu’on pourrait penser en feuilletant, dans les étals de librairie, les pages de la gigantesque saga No Man’s Land enfin traduite en français.

15 ans déjà que pour les non anglophones, la rumeur gronde concernant ce fameux crossover.  15 ans déjà que l’onde de choc de cette untranslated story perdure jusqu’à nos oreilles bleu-blanc-rouge.

Voilà 15 ans, donc, que la terre a tremblé à Gotham, ayant eu pour conséquence de démolir une partie de la ville et de la vider de ses habitants, jusqu’à la laisser à l’état de « No Man’s Land », c’est-à-dire une zone non habitée qui n’appartient plus à personne et qui ne fait plus partie des Etats-Unis. Une terre revenue, pour le cas de Gotham, à l’état sauvage.

Aussi, on comprendra bien que Batman ait vécu cet événement comme quelque chose de particulièrement traumatisant. L’ordre qu’il incarne étant bafoué par la disparition même de la civilisation qu’il défendait, comment le héros peut-il se reconstruire dans cette terre en friche ? Que lui reste-t-il à maintenir une fois que tout est brisé ?

Au-delà même de ce pitch, quelles richesses y a-t-il à tirer de cette saga ? Et d’ailleurs, pourquoi continue-t-elle à faire parler d’elle aujourd’hui ? Pourquoi était-elle si attendue en France, gardant dans son prestige quelque chose d’assez mystérieux pour ceux qui ne manieraient pas la langue de Shakespeare ? A bien y regarder, n’y a-t-il pas eu quelques répliques qui, rétrospectivement, auraient fait de cette saga un… classique ?

Plus largement, comment une bande dessinée de super-héros entre-t-elle dans la postérité ? Comment se répercute-t-elle sur les œuvres qui la suivent ? C’est ce qu’on va essayer de comprendre avec cet article – partant  de No Man’s Land, jetons un œil à ces quelques auteurs qui, à leur tour, se sont emparés des terres en friche de Gotham pour la transposer dans d’autres médias. Etudions un peu l’effet-papillon de ce tremblement de terre afin de mieux voir lesquels de ses éléments ont été conservés. Car finalement, No Man’s Land est-il si inhabité que ça ?

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Amorcée en 1999, la saga, dès les premières pages, s’ouvre sur le paysage dévasté d’une Gotham City fin de siècle où ne demeurent que de vagues rescapés fantomatiques, des gangs et des policiers. De (super-)héros ici, que nenni. C’est qu’il faut connaître le séisme de Batman : Cataclysm pour comprendre les nouveaux enjeux de la cité. Celle-ci, déclarée « no man’s land » suite aux tergiversations de politiciens manipulés par un super-méchant, appartient désormais à cette galerie de décors vétustes et surannés des mondes post-apocalyptiques.

Le genre post-apocalyptique sied bien à cette nouvelle aventure, désignant des récits où la catastrophe (naturelle ou humaine) a déjà eu lieu et où errent des survivants au sein de décombres mortifères. En cela, la courbe sismique de No Man’s Land ne fait que prolonger celle de films et de romans qui prennent pour objet l’after de certains événements catastrophiques. Citons à titre d’exemple la dernière scène de la Planète des singes 1ère du nom qui s’amusait à transformer totalement la tonalité du film, le déracinant de son univers a priori extra-terrestre pour en faire quelque chose de complètement terrestre : l’histoire d’une déchéance bien trop humaine à laquelle on n’assistera pas, mais dont l’ombre plane sans cesse sur cette Statue de la Liberté en ruines et dont la flamme, pointée vers le ciel, agit comme une sorte de clin d’œil ironique. Car quoi de mieux, pour un théâtre post-apocalyptique, que les signes désolés de la civilisation occidentale, ces symboles déchus qu’on tenait auparavant pour acquis ?

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A Gotham City, ces signes sont légions : gratte-ciels enflammés, manoir Wayne détruit, ponts dévastés. Autant de symboles de richesse mis à mal par la seule tragédie du cataclysme. Histoire d’en rajouter une couche sur une certaine idée du cauchemar américain et sur le caractère éphémère des civilisations.

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Evidemment, le phénomène s’accentua quelque peu deux ans après No Man’s Land, quand en 2001, alors que Gotham City se reconstruisait tout juste, le monde, réel cette fois-ci, se voyait lui-même transfiguré de manière radicale. Qu’elle soit concrète ou non, la peur de la destruction est telle qu’elle appartient à notre imaginaire collectif depuis belle lurette. Si elle ne suffit pas à elle seule à expliquer en quoi No Man’s Land est un classique, elle l’inscrit tout de même dans un cadre fort puisque le paysage post-apocalyptique, parsemé de métropoles déchues, est fait pour durer. Il est le terreau des artistes d’hier et d’aujourd’hui, manifestation d’une angoisse pérenne qu’on retrouve de manière assez belle dans le travail de gens comme Hisaharu Motoda, par exemple.

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Visions post-apocalyptiques de Hisaharu Motoda

Pour en revenir à No Man’s Land, il n’y a qu’à voir comment le comic s’attache davantage aux survivants qu’au héros pour constater à quel point l’isolement offre une matière inépuisable d’idées en termes de huis-clos démentiel. Ce jusqu’à complètement inverser, d’ailleurs, le cours des idées reçues : c’est ainsi qu’à l’occasion d’une page de No Man’s Land, on découvre que Batman s’est réfugié dans l’asile d’Arkham, maison de fous qui, au final, reste la seule chose stable quand le reste du monde bascule. Le phénomène sera très intelligemment repris dans le Batman Inc. de Grant Morrison : alors qu’une Gotham futuriste est envahie par des légions de Joker zombies, alors que la civilisation est belle est bien réduite à néant par le rire contagieux du clown criminel, les rares survivants trouveront également refuge dans ce bon vieil asile, lui permettant alors de récupérer son sens originel, celui d’un endroit sûr qui protège de la folie du monde. Il fut un temps, en effet, où le terme « asile » ne renvoyait pas à l’hôpital psychiatrique, mais bel et bien à une terre d’accueil où l’on pouvait trouver du secours.

Batman Incorporated #5 page 4 - Grant Morrison & Chris Burnham - DC Comics - Parution 28 novembre 2012 - Arkham Comics 7 rue Broca 75005 Paris

Ne serait-ce que parce qu’elle exile dans un premier temps le héros hors de la ville (et de l’intrigue), l’histoire de No Man’s Land se transforme rapidement en une vaste « série chorale », s’attachant à bon nombre de personnages secondaires tels que le commissaire Gordon, Huntress ou des Batgirls diverses et variées. En cela, l’absence de héros sied bien à la multiplicité de titres qui s’occupèrent de ce story arc, offrant une diversité de visages et d’intrigues parfaitement raccord avec son côté « civilisation en déroute ». No Man’s Land agit comme une fourmilière en proie à la panique et dans laquelle chaque bestiole amène sa propre aventure. Au final, il s’agit d’un crossover dont personne n’est vraiment le héros.

En détruisant les ponts les uns après les autres, Cataclysm a ainsi permis d’instaurer un huis-clos urbain qui, théâtre des intrigues de No Man’s Land, se retrouve dans bon nombre d’œuvres marquantes du Dark Knight. Exemple avec The Dark Knight Rises de Christopher Nolan (2012) qui suit exactement la même direction. En effet, si on a plutôt tendance à rapprocher ce film de la saga Knightfall (dans laquelle Bane brise le dos de Batman), ce dernier volet a aussi grandement à voir avec le tremblement de terre de Gotham. Ne serait-ce que parce que les ressorts scénaristiques y sont les mêmes – Batman est expulsé de la ville qui, elle-même, devient un huis-clos séparé du monde, envahi par Bane et son armée. Les ponts y sont également détruits, les points névralgiques de la cité (la Bourse, notamment) déstabilisés et, à l’instar d’un tremblement de terre, la menace vient d’en dessous (cf. le titre d’un des morceaux de la B.O., « underground army », qui fait référence au gang de Bane ). L’un des teasers du film, en reprenant ces différentes trames, est d’ailleurs assez représentatif.

Et dans cette adaptation, même constat que pour le story arc : l’ensemble forme un film choral où se déroule une multiplicité d’intrigues, notamment du point de vue de Gordon et des policiers – on pourra prendre pour exemples le mensonge dévoilé du commissaire, la trahison de son collègue, la lutte contre l’armée de Bane, les turpitudes de Catw… pardon, de Selina Kyle. Et cetera, et cetera, et cetera. En l’absence du héros (Batman lui-même est finalement très peu présent, laissant une grande place à Bruce Wayne), tous les autres forment un chœur égalitaire, une mosaïque tentaculaire qui, au final, explique l’étirement du film sur une durée de presque 3 heures. Pareil pour les paysages désolés, puisque Nolan situe une partie de son histoire en plein hiver, dans une atmosphère glaciale qui, si elle paraît éloignée de la ville détruite de No Man’s Land, s’en approche par son côté post-apocalyptique. Il n’y a qu’à prendre la mesure des pas mal assurés des condamnés à l’exil sur la glace craquelante pour comprendre que, chez eux non plus, la terre sur laquelle est bâtie Gotham City n’est pas bien stable…

Dans les deux cas, les frontières du huis-clos sont à la fois naturelles (glace, tremblement de terre) et produites des mains de l’homme, chaque groupe délimitant son propre territoire. Aussi la représentation de la carte de Gotham dans No Man’s Land, redessinée par Barbara Gordon pour l’occasion, n’est pas fortuite, et témoigne bien de ce qu’il y a à dire de cette série : celle-ci parlera de l’art de la guerre, de conquêtes et de luttes intestines entre les forces de l’ordre et les différents gangs, menés à chaque fois par un criminel notoire de Batman. La saga est avant tout géo-politique, un Risk urbain dans lequel les pions sont écartelés entre leur instinct de survie et leur désir de civilisation.

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La cartographie urbaine étant ainsi mise en premier plan, il n’est pas anodin d’y retrouver certaine réminiscences dans les jeux vidéos Arkham où le repérage sur la carte est nécessaire à la quête du héros. Arkham City est en cela l’opus le plus influencé par No Man’s Land puisque la zone, sous ses airs de gigantesque asile expérimental, reprend exactement la trame du huis clos. Désertée par ses habitants, la cité  n’abrite plus que les criminels, organisés également en différentes factions ennemies. Le support vidéoludique sied pour le coup extrêmement bien à cet isolement : s’il donne l’illusion d’un vaste univers dans lequel graviter, il offre pour le coup de réelles limites au territoire. Impossible en effet de franchir les murs de la ville, sous peine de se retrouver dans un vide numérique, en dehors même du jeu.

Tant dans No Man’s Land que dans Arkham City, les zones sont délimitées de manière précise, comme pour assurer très spécifiquement du passage d’un niveau à l’autre. Dans le jeu, les envolées du Dark Knight parmi ses zones dessinent des paysages très symboliques, en accord avec les différentes couleurs qu’utilise Oracle pour sa carte post-cataclysme. C’est ainsi qu’on le voit passer de décors enneigés (représentant Freeze) au parc d’attraction (Joker) ou au palais de Justice (Double-Face). Comme si la ville, destituée de ses anciens symboles collectifs, devait, dans les deux cas, s’en construire de nouveaux, représentatifs, cette fois, des gangs plutôt que des institutions républicaines. Une nouvelle manière, finalement, de traduire par voie cartographique le décor anarchique du monde post-apocalyptique.

Et dans ces Gotham infernales, comment se situe Batman ? Quelle place trouve-t-il dans ces étranges huis clos criminels ?

Si l’on écarte Arkham City de notre réflexion, on peut constater que, tant dans No Man’s Land que dans Dark Knight Rises, le héros costumé est le grand absent du jeu. Comme si la fin de la civilisation s’accompagnait obligatoirement de sa disparition (provisoire). Comme si la fin de la civilisation provoquait en fait son extinction (il me vient soudain à l’esprit que l’enjeu est le même pour les Dieux mythologiques qui se posent souvent la question, au moment de détruire le monde, de savoir qui va croire en eux une fois l’humanité disparue). Ou alors est-ce l’inverse : est-ce la disparition du héros qui provoque l’anarchie ? Au-delà même des questions morales que posent ces réflexions (car après tout, depuis quand a-t-on besoin d’un super-héros pour maintenir la civilisation ?), l’isolement de Gotham City est finalement l’occasion de réaffirmer la portée du Dark Knight, non pas en lui-même, mais plutôt en ce qu’il symbolise.

Là encore, c’est aux personnages secondaires, voire aux figurants, que revient la charge de redéfinir la fonction du héros dans la cité. En son absence, c’est bel et bien eux qui vont porter le message d’espoir que son ombre véhicule.

Et comment la foule peut-elle véhiculer un tel message, si ce n’est par la voix de… la rumeur ? Cf. Les propos d’Oracle dans le 1er épisode de No Man’s Land : « L’information. Qu’est-ce qui pourrait être plus important dans une telle crise ? La trouver, la détenir, la partager… »

Cette rumeur qui, en silence, en ombre portée, prophétise le retour du héros pour faire peur aux criminels. Et peu importe qu’elle soit avérée ou non, les tags sur les murs, en forme de chauve-souris, sont là pour certifier la menace qui plane, la fameuse « shadow of the Bat » qui donna, à une époque, son nom à une série. Qu’il soit tracée à la craie, tagué à la bombe, dans les villes désertées, le symbole, à défaut du réel, demeure seul maître du jeu. Le signe, plutôt que le héros. Le masque, plutôt que l’individu. « Ne serait-ce pas une bonne idée de faire croire aux gens qu’il est toujours là ? » demande ainsi un soir le sergent Montoya à son chef taciturne.

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Bat-signal à la craie dans The Dark Knight Rises

Aussi l’absence du héros n’est pas très importante, finalement, puisque sa silhouette est esquissée en creux, en négatif, par les figurants de la foule. Et du même coup, n’est-ce pas un sacré retour aux origines du héros que de rappeler le concept même de son symbole, le pouvoir de sa fable et de sa légende ? L’ombre menaçante du Dark Knight n’a-t-elle pas au final plus de pouvoir que ses coups de poing et ses batarangs ? N’est-ce pas de cette façon que Frank Miller annonça son retour dans The Dark Knight Returns ? N’est-ce pas sous cette forme qu’il apparut la première fois, dans ce fameux Detective Comics de 1939 ?

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En d’autres termes, la portée du Dark Knight ne vient-elle pas de la seule croyance populaire ? De la peur, fantasmée ou non, qu’elle inspire aux gens ? De cette fonction quasi-mythologique dont le super-héros s’inspire globalement ? Peu importe que son existence soit attestée, finalement, peu importe que Batman, confondu un temps avec la nouvelle Batgirl, soit un garçon ou une fille, tant que la foule est là pour propager la rumeur de sa présence… C’est bien là toute la morale de No Man’s Land, c’est bien là la conclusion de Dark Knight Rises.

Et, de même, c’est sur ces prédicats que se construira le futur Batman Inc. de Grant Morrison : le pouvoir du héros provient plus de son symbole terrfiant, de cette peur qu’il inspire et qui se trouve amplifiée par la rumeur de la ville, plutôt que de l’individu même. C’est bien pourquoi Gotham, tant dans les comics que dans les films ou jeux, se doit d’être une voix collective. Celle, confuse et multiple, qui exprime la crainte du Dark Knight et assure en cela son autorité.

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Et, mine de rien, le run de Morrison ne fait finalement que reprendre l’une des stratégies mises en oeuvre dans No Man’s Land : dupliquer la figure du héros (via des Batman, des Batgirl, etc…) pour le rendre insaisissable et ainsi renforcer la rumeur plutôt que la réalité.

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Un classique se façonne-t-il par les traces qu’il laisse derrière lui ? C’est en tout cas de cette manière qu’on peut voir No Man’s Land, tant sa portée s’est constituée grâce à la manière dont films, jeux vidéos, et comics s’en sont emparés. Et pour le coup, le phénomène s’assimile presque à une véritable métaphore sismique. Comme un vrai tremblement, la saga provoqua en effet dans son sillon une véritable onde de choc, se matérialisant toujours et encore d’une œuvre à une autre. Là encore, on retrouve ce fameux phénomène de reprise et de réécriture, si ce n’est qu’en terme sismologique, on parlera plutôt de « réplique », ces fameux séismes qui en suivent un autre d’une amplitude plus grande. Comme si, même dans la nature, les choses devaient toujours se répéter et se dupliquer à l’envi – un peu finalement comme ces mythes et ces légendes urbaines qui ont façonné le masque de Batman.

2 réponses à “Batman No Man’s Land est-il un classique?

  1. Très bon article, encore une fois documenté, clair et intéressant. A noter que Scott Snyder semble suivre la voie de ‘No man’s land’, pour la dernière partie de son ‘Zero Year’ aussi bien que pour ‘Batman Eternal’. On n’a donc pas fini d’en parler…

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