La traversée du Silver Surfer en trois artistes (1/3) : John Buscema et les sixties

Silver Surfer 1 1968

Pour fêter notre deuxième rentrée, attaquons-nous aujourd’hui au parcours d’un super-héros iconique, le Silver Surfer. Car si l’on a jusqu’à présent plutôt privilégié la biographie de justiciers relativement récents, il est plus rare qu’on ait examiné le cas de ceux qui garnissent le panthéon des comics depuis moult décennies.

Mais, problème : comment retracer les 50 ans de carrière d’un surfeur ? Quel ton adopter quand la vie d’un sportif cosmique a déjà été racontée mille et une fois ? Car, oui, l’histoire du Silver Surfer (ou Surfeur d’Argent) est connue de tous (enfin, bon, elle est connue des lecteurs de comics) : ermite interstellaire, le monsieur fut tragiquement condamné à l’errance et à la solitude après avoir été le héraut du dévoreur de monde Galactus. Séparé de ses proches et toujours en quête de rédemption, il parcourt Terre et espace pour mener à bien sa placide croisade.

Alan-Davis-Silver-Surfer

Les choses qui frappent d’emblée chez ce « beach boy » de l’espace : la teinte de sa peau, toute de pureté étincelante, à laquelle s’ajoute une planche de surf très californienne. Sport de plage et voyage dans l’espace forment alors un mariage saugrenu, qui s’explique par les motifs de la création du héros – capter le public estudiantin des années 60 en alliant deux tendances présupposées populaires pour cette tranche d’âge : le divertissement sportif avec le surf et l’ambiance mystico-psyché sous LSD avec le reste. Grand penseur de la fin des sixties, le héros est en effet vecteur d’un discours « peace and love » qui perdure encore aujourd’hui, discours cela dit à temporiser puisque la fonction première du Surfer était tout de même d’annoncer, en qualité de héraut, la fin du monde à chaque planète que Galactus envisageait de dévorer.

C’est donc riche de cette contradiction que le personnage s’est développé au fil des époques qu’il a traversées, devenant le pacifique le plus redouté de l’univers Marvel. Se confrontant à la palette de vices de l’espèce humaine, reflet spirituel de nos mœurs et de nos travers, le Surfer est avant tout un grand idéologue chargé de répandre sa bonne parole pacifique. Dans la série Marvels, Alex Ross en fait même un miroir, trouvant là la métaphore la plus juste pour ce personnage . En effet, le Silver Surfer a quelque chose d’une surface miroitante, celle-là même qui reflète la condition humaine, non seulement ses dérives (le 1er épisode de la 1ère série s’ouvre sur un contexte de guerre froide) mais aussi ses valeurs positives (son amitié avec Alicia Masters, la sculptrice aveugle des Fantastique).

Silver-Surfer-Alex-Ross

Le Silver Surfer par Alex Ross

Mais, du même coup, ce miroir d’argent a une autre particularité – celle de refléter, avec toute la poésie de son corps, la palette graphique des artistes ayant travaillé dessus. Que ce soit par le grain de sa peau plus ou moins minéral ou les paysages qui se déroulent sous sa planche, le héros est souvent l’occasion pour les dessinateurs de laisser libre cours à leur imaginaire débridé.

C’est pourquoi on s’est dit que pour relever le défi de cette biographie, on retiendrait trois artistes en particulier qui, issus d’époques différentes, ont remanié à leur goût la tendance hallucinatoire du personnage, du psychédélisme peace and love d’antan au cartoon pop d’aujourd’hui. Et, partant de ce principe, on va tout d’abord remonter aux origines de cette traversée, qui prend sa source dans la magie mythique des sixties.

La première apparition du Surfer (LEE/KIRBY)

La première apparition du Surfer (LEE/KIRBY)

C’est en effet en 1967, dans un espace interstellaire saturé de planètes et de comètes, qu’apparaît pour la première fois notre Silver Surfer, introduit par ces quelques mots annonciateurs de Stan Lee et Jack Kirby : « The Silver Surfer, zooming along the starways like a living comet… with the freedom and wild abandon of the wind itself! » Déjà en osmose avec la nature (la comète, le vent) et avec la liberté qui lui est associée, le personnage gagnera rapidement en popularité, devenant dès l’année suivante le héros de sa propre série, grâce au trait du fameux John Buscema.

Silver-Surfer-John-Buscema

Les débuts de cette nouvelle mouture (1968) correspondent aux temps forts de la génération « Peace and Love ». Pour rappel, ce mouvement renvoie au pacifisme des hippies pendant la guerre controversée du Viêtnam. Sexe, fleurs, et amour étaient les maîtres mots de cette pensée qui se développa de par le monde, en réaction au bellicisme des dirigeants, alors même que le vingtième siècle venait de voir se succéder coup sur coup les deux Guerres Mondiales et la guerre froide (on en avait déjà un peu causé ici ou ). Dès son nom, le « Peace and Love » affiche ses intentions, l’ouverture à l’autre et à l’expérimentation mystique, cristallisée notamment par les influences orientales dans toute forme d’art. L’exemple le plus probant de cette ouverture se trouve notamment dans l’essor du rock de cette époque, comme par exemple avec la participation du sitariste indien Ravi Shankar à certains albums des Beatles.

Or, ce discours idéologique se retrouve dès le 1er numéro du Surfer, mariant dans ses cases un messianisme très occidental à un mysticisme très asiatique. C’est ainsi que l’épisode voit notre héros voyager de par le monde, en particulier sur des sommets enneigés provenant semblablement du Tibet, plus que jamais symbole oriental de la pureté de la nature, de ces lieux divins que personne n’a encore conquis.

Silver-Surfer-1968

Ces montagnes, représentées dans un déhanchement quasiment abstrait de lignes et de couleurs, confirment la nature originelle du héros ainsi que sa mission finalement très christique : explorer et faire voir le monde sous un autre angle. Et en termes de christique, le Silver se pose là, adoptant des postures extrêmement significatives, tant par sa gestuelle que par sa parole. Les points communs entre ces deux figures sont nombreuses, ainsi que l’a relevé J.-P. Gabilliet : « Finally, the priviligied relation to Heaven is complemented by the chatacter’s obvious analogies with Jesus Christ. » (le reste de cet article est ici) Un exemple parmi d’autres de cette religiosité : la manière qu’il a de nous venir du ciel. Comme un ange martyr.

Silver-Surfer-Buscema

Aussi n’est-il pas anodin que John Buscema, pour conquérir ces drogués d’étudiants, accompagne ce discours mystique d’illustrations fortement imprégnées du mouvement psychédélique qui se développe au même moment. Le terme « psychédélique » a été créé en 1956 par le psychiatre H. Osmond, tandis qu’avec l’écrivain Aldous Huxley, il essaie de désigner les psychotropes dont ils découvrent les effets sur le psychisme. Issu du grec ancien, le psychédélisme trouve son origine dans le terme  phanérothyme (« qui rend l’âme visible, manifeste »). Se déployant en musique, graphisme et littérature, l’art psychédélique s’appuie sur la recherche d’expériences sensorielles inédites, produite, entre autres, par les drogues hallucinogènes et l’influence de la culture orientale. Il se caractérise notamment par la présence de motifs plus ou moins abstraits qui, accompagnés de couleurs vives, dégagent une impression hallucinatoire.

The Psychedelic Sixties

« Rendre l’âme visible », donc, et révéler la réalité sous un nouvel angle, plus abstrait et céleste. Voici toute la quête du Surfer, servie alors par les expérimentations visuelles de Buscema qui préfigurent quand même pas mal les travaux de Dave Gibbons sur Watchmen (la naissance du Dr Manhattan, surtout). La transformation de Norrin Radd en Silver Surfer est sur ce point assez éloquente, les molécules du héros étant disséquées comme pour mettre à profit les recherches sur la microstructure du corps humain, l’infiniment petit de notre espèce. En fait, à force d’abstraction hallucinatoire, le Silver Surfer est un peu comme une drogue taiseuse. Une drogue qui ne dirait pas vraiment son nom.

La transformation moléculaire du Silver Surfer...

La transformation moléculaire du Silver Surfer…

... et celle du Dr Manhattan (Watchmen)

… et celle du Dr Manhattan (Watchmen)

Si bien que parfois, les contrées visitées par la plume de Buscema fleurent carrément l’art abstrait dans toute sa splendeur. Démonstration ici :

John-Buscema-space

Du coup, peut-être n’est-ce pas un hasard si la nemesis du Surfer, Galactus, représente son extrême opposé, à savoir cet infiniment Grand qui laisse deviner un au-delà à nos frontières terrestres et qui, en ce sens, relativise la position centrale de l’espèce humaine dans le macrocosme. Une tension grand/petit riche en perspectives philosophiques et que va approfondir notre prochain artiste, comme on le verra dans le chapitre suivant consacré aux travaux du fameux Moebius.

4 réponses à “La traversée du Silver Surfer en trois artistes (1/3) : John Buscema et les sixties

  1. Pingback: Before Watchmen (4) : Ces mauvais lecteurs de comics | Le super-héros et ses doubles·

  2. Pingback: La traversée du Silver Surfer en trois artistes (3/3) : Mike Allred au pays des merveilles (2014) | Le super-héros et ses doubles·

  3. « John Buscema, pour conquérir ces drogués d’étudiants », cette simple phrase va me faire la journée !

    Je trouve enfin le temps de lire les articles du Silver surfer. C’est toujours aussi plaisant de te lire, même quand, comme moi, on ne connaît pas grand chose aux comics.

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