La traversée du Silver Surfer en trois artistes (2/3) : la rencontre avec Moebius (1988)

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Episode précédent : né à la fin des 60’s, le Silver Surfer adopte sous le trait de John Buscema une posture très christique qui se nourrit également du mysticisme oriental. C’est qu’à cette période, le psychédélisme, inspiré notamment de l’art indien et du LSD, fait rage dans les arts, invitant à envisager le monde sous un angle hallucinatoire. Dans les comics, c’est certainement le Silver Surfer qui est le porte-parole principal du phénomène. Tendance qui se confirmera les décennies suivantes.

En effet, vingt ans plus tard, le Surfer voyagera jusque dans nos contrées française pour s’allier à l’un des plus grands dessinateurs de bande dessinée, Moebius (ou Jean Giraud, c’est selon) himself. Les deux font plutôt la paire, tant Moebius a marqué les esprits en faisant partie de la grande école de la SF underground des années 70/80, avec Métal Hurlant, Philippe Druillet, mais aussi Arzach, Jodorowsky et tout un tas d’autres trucs. L’artiste y est réputé pour sa gestion graphique du vide et des contrastes qui lui permet de forger des univers extrêmement poétiques et aériens.

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Extrait du Monde d’Edena

Toujours avec Stan Lee, l’artiste, habitué à la SF mystique avec L’incal, Le Monde d’Edena, ou sa maison d’édition « les Humanoïdes associés », reprend donc à son compte les tergiversations métaphysiques de notre super-héros argenté. Dès le titre, la mini-série en deux parties mettra au premier plan la dimension religieuse du héros pour mieux la rediscuter sur un plan philosophique. « Parable » (Parabole en français) désigne en effet en rhétorique des récits à valeur morale et exemplaire, forme régulièrement utilisée dans les textes bibliques. La position messianique du Surfer se voit donc accentuée au sein même de l’histoire, alors qu’un Galactus plus divin que jamais débarque sur Terre dans l’espoir de la conquérir.

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« There is no wrong! There is no sin! Pleasure is all!… So speak Galactus ! »

Figé au milieu de la ville comme une idole surpuissante, le géant tentera de s’attribuer une fonction divine parmi les hommes, s’appuyant sur de faux prophètes pour répandre sa mauvaise parole et ainsi manipuler les foules. Le Silver Surfer trouve là un véritable défi : tenter de sauver l’humanité en la réveillant de cette mystification et en lui faisant voir (encore et toujours) la réalité sous un autre angle. La tension grand/petit y est plus que jamais de mise, le héros étant confronté non seulement à la grandeur de son ennemi, mais aussi à celle d’une foule pas vraiment sûre de vouloir être désavouée de son propre mensonge. Une posture plus que jamais christique, finalement, qui n’échappe pas à son paradoxe, comme le révèlera la fin assez bien vue de cette histoire : une fois le réseau Galactus démantelé, c’est le Surfer lui-même qu’on considèrera comme un dieu, malgré ses tentatives de prouver le contraire. Aussi la bonne parole « peace and love » du héros trouve ici sa limite : les hommes veulent-ils vraiment la liberté de penser ?

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La posture christique du Surfer est ainsi temporisée dans l’intrigue au sens où lui-même la refuse, appelant à l’indépendance de l’esprit humain. À l’inverse, ceux qui se réclament d’une quelconque religion ont plutôt des allures de mystificateurs (exemple avec Galactus, relayé par son faux prophète). C’est d’ailleurs dans les attributs de ces derniers qu’on retrouvera les formes géométriques qu’on prête le plus souvent au religieux, via, par exemple, les figures triangulaires, plus que jamais symboliques de la Trinité chrétienne  (composée, of course, du Fils, du Père et du Saint-Esprit), voire carrément de Dieu lui-même.

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Allégorie divine (et triangulaire)

Allégorie divine (et triangulaire)

Vraie croyance, faux religieux… Le débat est donc bien complexe, surtout si on considère la manière dont Moebius dessine le Surfer. Loin des courbes et de la souplesse des sixties, celui-ci acquiert au contraire une posture assez raide, un corps sûr de lui, surfant au travers des tours rectilignes sans jamais vaciller. Sa peau est plus que jamais symbolique de pureté, en opposition permanente avec les décors de la ville de Moebius. Car c’est bien dans le contraste que l’artiste installe la dimension mystique du propos. Le héros, immaculé, est toujours en opposition avec son milieu urbain, marqué par la saturation de formes hachurées. Plus que de blancheur, on pourrait même parler de pureté cristalline, Moebius faisant carrément rejaillir la lumière sur le corps du Surfer. Si celui-ci n’est pas encore un miroir, il franchit tout de même une étape, reflétant la lumière comme une figure angélique.

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Or, c’est finalement dans ce traitement graphique que la posture mystique du Surfer trouve sa plus juste nuance, ayant alors des résonnances avec son psychédélisme originel. En effet, étant donné la critique faite dans le récit à l’encontre de la religion ou, du moins, de son utilisation frauduleuse, la luminosité du personnage aurait plus à voir avec la spiritualité qu’avec la religion en elle-même. Si les deux possèdent des ressemblances certaines, à travers une ambition commune de transcendance pour expliquer la condition humaine, la spiritualité se distingue de la religion en cela qu’elle ne repose pas forcément sur la foi (aveugle) en un dieu. Ayant trait à l’esprit, la spiritualité concerne finalement toute forme de questionnements existentiels, ce qui n’implique pas obligatoirement la croyance religieuse.

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C’est en ce sens que la spiritualité rejoint les fondements du psychédélisme (« rendre l’âme visible, manifeste »), notamment parce qu’elle fut portée à la même époque par le courant « New Age », dont on retrouve des traces dans le style de Moebius. L’esthétique mystique de ce dernier est d’ailleurs telle que Le Point l’a qualifié d’« artiste chamanique », lui-même témoignant de l’importance de la spiritualité dans son approche : « Quand je suis dans la peau de Moebius, je dessine en état de transe, j’essaye d’échapper à mon moi […]. Pour dessiner, il a fallu que je développe le muscle de la foi… J’ai beaucoup étudié les religions, le chamanisme, lors de mon séjour au Mexique. »

Or, cette esthétique si particulière de Moebius se manifeste dans la manière qu’a le héros de refuser une posture divine et d’engager la foule à la pensée individuelle, loin d’un dogme religieux : « You must place no man above another », affirmera-t-il en vain à la fin de l’oeuvre. Aussi la parabole est-elle peut-être là – dans cette distinction à faire entre la foi aveugle et communautaire qu’implique une certaine utilisation de la religion et l’expérience individuelle et existentielle de la spiritualité.

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La série se clôturera d’ailleurs sur une seule voix, celle qui, égarée dans la foule, aura compris le sens des propos du héros. La foule en elle-même se perdant en un amas proliférant, une masse informe où la pensée individuelle n’existe plus. Opposé à elle, l’épuration des grands espaces célestes (métaphore de l’esprit, finalement) que vient refléter le corps lumineux du Surfer, porte-parole de la liberté de l’individu. En étant parti de la tension grand/petit, c’est finalement grâce à l’opposition plein/vide que le style de Moebius, si typique de ce mysticisme, trouve des accointances avec les problématiques du Surfer.

2 réponses à “La traversée du Silver Surfer en trois artistes (2/3) : la rencontre avec Moebius (1988)

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