La traversée du Silver Surfer en trois artistes (3/3) : Mike Allred au pays des merveilles (2014)

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Déjà relayé par bon nombre d’artistes, dont John Buscema ou Moebius, c’est aujourd’hui à Mike Allred que revient l’honneur de réinventer le personnage. Connu pour ses frasques mi-parodiques mi-underground, comment le dessinateur va-t-il réadapter le psychédélisme du Surfer à la sauce 21e siècle ?

L’ambivalence du Surfer en tant que figure divine resurgit donc en cette année 2014, quelques 25 ans plus tard après les jalons posés par Moebius et ce, grâce à la toute nouvelle série… pardon, la all-new série Silver Surfer du label « Marvel Now » scénarisé par Dan Slott et (surtout) dessiné par le fameux Mike Allred dont on avait déjà parlé ici. L’une des première scènes introductives voit en effet notre Surfer de l’espace sauver une micro-planète à l’échelle de laquelle le héros a des allures de dieu. En écho à la fin du Parable de Moebius et Stan Lee, la mini-espèce voudra également lui rendre hommage en lui vouant un culte, ce que refusera le héros avec légèreté et détachement (voire même en ayant l’air de s’en foutre un peu). C’est qu’on est maintenant en plein 21e siècle postmoderne, ce qui veut dire, dans les comics, un certain second degré, une forme d’humour assez éloigné du registre plus lourd et tragique dans lequel se situaient Moebius et Lee.

SilverSurfer1-Allred

Cet état de fait est évidement renforcé par le style déluré de Mike Allred, dont l’imaginaire côtoie sans cesse une poésie burlesque, voire, dans certaines de ses œuvres, scatologique. Cela dit, cet humour n’enlève rien au passé du héros, comme le montre cette brillante illustration du Surfer dont le corps est plein de son passé et de ses traumatismes. C’est donc marqué de ces cicatrices que le héros aborde ses nouvelles aventures. Seulement, cette fois, il le fait avec une certaine… légèreté ? Sérénité ?

Origines-Silver-Surfer

En effet, cette relance ressemble plutôt à une rédemption foldingue et vaguement absurde où le héros, voulant se faire pardonner pour son alliance avec Galactus, est prêt à remporter n’importe quel défi bizarre pour gagner la cause de toutes sortes d’espèces extra-terrestres. Cela dit, cette rédemption est débarrassée de la lourdeur très premier degré du poids du passé. Ici, on est dans la légèreté des espaces célestes où même la planche de surf du personnage semble tourbillonner en d’éloquentes arabesques. Et du coup, le style d’Allred se prête à merveille à ce nouveau design, comme en témoigne sa manière de représenter le corps du héros. Moins luminescent, plus caoutchouteux, celui-ci a quelque chose de cartoonesque, proche notamment d’un certain bonhomme Michelin. Les yeux cerclés de noir, plus expressifs, plus « dessin animé », confirment la tendance.

All-New-Silver-Surfer

Cette légèreté s’accompagne des réminiscences pop art dans les travaux du dessinateur et de la coloriste – citons à titre d’exemple le pixel (ou point) qui vient parfois saturer les dimensions interstellaires que visite le Surfer, voire se mixer à des aplats de couleurs plus traditionnels. Pour rappel, le point de l’image est l’unité minimale qui la constitue et avec laquelle on mesure sa finesse de résolution. Il suffit de s’approcher d’une affiche dans la rue ou le métro pour en constater l’importance. Or, certains artistes du pop art travaillèrent allègrement sur ce phénomène. Exemple avec Roy Liechtenstein dont l’ombre semble planer quelque part dans les cases d’All-New-Silver Surfer, d’autant plus qu’Allred se passe d’un encrage traditionnel qui viendrait assombrir le design, mettant ainsi en avant la ligne claire de son trait ainsi que les techniques de colorisation de sa brillante femme Laura.

Silver-Surfer-Marvel-Now

 

Dawn-Silver-Surfer

 

Roy-Lichtenstein-Girl

Roy Lichtenstein

L’excentricité du phénomène est également visible dans le découpage bariolé des planches, les cases étant entortillées à souhait à mesure que le héros prolifère. Le nouvel espace du Surfer sera tordu, clair et coloré, qu’on se le dise. Et c’est peut-être dans cet imaginaire déluré qu’on retrouve certaines tendances du psychédélisme des sixties. Si ce n’est qu’ici, la dimension métaphysique du héros est plus étiolée, les auteurs retenant davantage le côté hallucinatoire du trip interstellaire. En gros, le « Silver Surfer nouveau » est un mixte entre Alice au pays des merveilles et la saga H2G2.

Et en parlant d’Alice, la réelle nouveauté de la série provient en grande partie d’une jeune fille, Dawn, autre héroïne de l’intrigue, qui mène une vie parallèle à celle du héros et qui finira par participer à ses aventures. Personnage assez attachant, Dawn est une jeune femme sans histoire, qui tient avec son père un Bed & Breakfast à Anchor Bay, endroit paradisiaque qu’elle se refuse à quitter depuis son enfance. Très terre-à-terre, la jeune Dawn n’en est pas moins pleine de rêves, ainsi que le révèle son nom (Dawn = « aube » en anglais). En fait, malgré ses dires, celle-ci n’attend pas grand-chose pour s’envoler dans l’imaginaire (un peu comme notre Alice préférée). Un coup d’œil sur sa robe-coccinelle nous l’annoncera d’emblée, dès la couverture du premier épisode.

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Autres indices de la présence de Lewis Carroll dans les virées du Surfer, le nom très nonsense de certains personnages et lieux, comme « The impossible palace » (le palais impossible) ou la terrible « Never Queen » (la Reine Jamais).

Silver Surfer vs Never Queen

Silver Surfer vs Never Queen

Au final, le psychédélisme du Surfer version Slott et Allred renoue peut-être moins avec le mystique Ravi Shankar qu’avec le tube psyché des Jefferson Airplane qui, dans les 60’s, s’amusait à revisiter les aventures de cette cinglée d’Alice :

Aux balades cosmiques du Surfer s’oppose donc une très sage Dawn. Celle-ci refusant de quitter son petit paradis terrestre, elle est témoin des voyages de sa sœur qui, la mégère, lui envoie sans cesse des cartes postales pour la réveiller un petit peu (bordel, Dawn symbolise l’aube, la renaissance, l’envolée du Soleil, après tout, alors qu’est-ce qu’elle fout dans son Bed&Breakfast ?). Du coup, malgré le détachement évident du ton de la série, cette opposition reprend mine de rien les tendances des Silver Surfer précédents. L’idée d’une élévation physique et spirituelle par le voyage et l’exploration est finalement toujours un peu présente. Dès la première case, d’ailleurs, dans laquelle un doigt pointe vers une étoile. Comme si le ciel, malgré le temps qui passe, était toujours présent à l’esprit du Surfer que ce soit dans les 60’s ou aujourd’hui.

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Au même titre, l’opposition est également manifeste dans une double-page où se superpose le monde rectiligne de l’auberge de Dawn (case régulière, meubles bien rangés) aux délires rocambolesques des contrées visités par le Surfer et qui échappent à toute logique.

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C’est d’ailleurs sur ce dernier point que la série rejoint l’ambiance de la « trilogie en cinq tomes » H2G2 (ainsi que l’appelle son auteur Douglas Adams). Pour les non-connaisseurs, ce cycle de science-fiction est un bijou d’absurde et de non-sens dont le premier tome, en particulier, se présente comme une forme de guide touristique, ainsi que le montre son titre Le guide du voyageur galactique. Douglas Adams y traite alors de questions métaphysiques avec humour et fantaisie.

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Dans le même ordre d’idée, les aventures du Surfer s’apparentent presque à une croisière déjantée dans l’espace, chaque épisode étant l’occasion de répertorier un bestiaire d’extra-terrestres aussi improbables les uns que les autres. C’est ainsi que dans la Voie Lactée, le corps blanc et laiteux du Surfer s’adonne à une exploration de l’espace en bonne et due forme, d’où surgissent, d’une case à l’autre, des êtres bizarroïdes qui ne sont pas sans rappeler les élèves de la série FF, autre série dont s’est occupée Mike Allred. Le 1er épisode du Surfer a de fait des allures de croisière interstellaire, avec même la présence d’un guide touristique qui lui présentera, à l’occasion de doubles-pages, des bâtisses improbables semblant avoir été imaginés par un Escher sous acide (qui, dans le genre, était déjà pas mal).

Mike-Allred-Silver-Surfer

Escher-M-C

La prison dans laquelle est enfermée Dawn dans le 1er épisode à quant à elle plus à voir avec les délires multidirectionnels de Chris Ware.

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Chris Ware

 

Trois Surfer, trois époques, trois psychédélismes. Le Silver Surfer : 1967-2014 –  ici se termine le petit tour d’horizon du personnage qui, très très très sérieux au départ, recelait en fait une dimension loufoque qu’on ne lui aurait pas prêté à l’origine. Peut-être finalement assiste-t-on là à un cours d’Histoire vu sous le filtre du psychédélisme – ou comment le mysticisme très « peace & love » des 60’s a fini par muer, au 21e siècle, en un délire pop-art où l’on rêve de contrées imaginaires, loin des vicissitudes du monde réel…

Au-delà même de cette évolution, la surface cristalline de notre Surfer nous donne aussi une sacrée bonne leçon d’anatomie superhéroïque. Une leçon qu’on pourrait conclure par l’ouverture suivante : un justicier n’est jamais qu’une ébauche de ce qu’il sera amené à devenir. Un peu comme ses aventures, le super-héros, en fait, est visuellement infini. Rien, chez lui, n’est définitif. Il est en croquis permanent. 1er degré, ironie ou parodie, il suffit juste d’attendre peu pour que du cristal jaillisse un nouveau style.

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